Pour un droit à la recherche

Des chercheur-e-s en sciences sociales qui se définissent comme «pas uniquement des fonctionnaires d’État», mais «des sentinelles du présent», protestent en estimant que «la judiciarisation de la recherche commence à être un vrai problème à l’échelle internationale, témoignage d’un front large pour la déstabilisation de nos professions».

Depuis les attentats de novembre 2015 qui ont frappé la ville de Paris, les chercheurs et les chercheuses en Sciences sociales éprouvent de plus en plus de difficultés à enquêter sur des sujets sensibles où la porosité entre la délinquance et le terrorisme est devenue la norme. Suite à l’appel du CNRS à enquêter « sur tous les sujets pouvant relever des questions posées à nos sociétés par les attentats et leurs conséquences, et ouvrant la voie à des solutions nouvelles – sociales, techniques, numériques », on s’est également demandé, dans le monde académique, de quelles tutelles et de quels droits le chercheur ou la chercheuse peut-il bénéficier ? Surtout si on suppose qu’un chercheur ou une chercheuse en Sciences sociales est considéré par la juridiction comme fonctionnaire avec tous les devoirs que cela implique –  y compris celui de porter plainte dans le cas où il a connaissance d’un fait criminel. Et si le chercheur est un fonctionnaire d’État (ou, pour les précaires, dont le travail est encadré par une institution publique), que doit-il donc faire s’il lui arrive d’entrer en contact avec des situations illégales au fil de ses recherches ?

Ce qui vient en tête, c’est alors la comparaison avec le journaliste. En effet, dans l’exécution de son métier, le journaliste peut bénéficier de nombreux droits comme celui de la protection de ses sources. Qu’en est-il du droit des chercheurs et chercheuses et des garanties légales de protection de leurs données ?

Il nous arrive en effet de plus en plus fréquemment d’être appelés à comparaitre au tribunal pour alimenter les réquisitoires (1). Dans ce contexte, de nombreux « experts » se retrouvent à faire face à un choix : soit collaborer et révéler les noms de leurs sources ou témoigner de leurs observations, soit refuser et en payer les conséquences (accusation de complicité ou de participation à différents chefs d’inculpation) ; soit de se faire auxiliaire de police et rompre l’accord éthique avec les populations étudiées, soit de refuser d’endosser le rôle de « socioflic » (2).

Ce problème est majeur. Et pourtant, il n’est jamais posé alors qu’il questionne directement l’éthique professionnelle et la garantie d’anonymat établissant le contrat moral entre l’enquêteur ou l’enquêtrice et les enquêtés et enquêtées. C’est que l’époque exige bien plus des juges que des chercheurs, des condamnations que des explications, des prisons que des universités. Comme l’expliquait Lahire (3), il s’opère une confusion entre l’explication et l’excuse : on obtient plus difficilement aujourd’hui une écoute sur la question du terrorisme en pensant le contexte social à l’aide de protocole d’enquête que l’on accède aux médias en se focalisant sur des raisons psychologiques individuelles collectées sur la base d’interprétations douteuses ou en fantasmant des chocs de civilisations dans une métaphysique réactionnaire bien en vogue. Et dans ce cas, on ne s’appuie pas sur une méthodologie de recherche mais sur une maitrise des conditions de production des émotions.

Pour nous, chercheurs et chercheuses en sciences sociales, la judiciarisation de la recherche commence à être un vrai problème à l’échelle internationale, témoignage d’un front large pour la déstabilisation de nos professions. Sans forcément invoquer le bien triste cas du chercheur italien à l’université de Cambridge, Giulio Regeni – qui a été tué en Égypte dans le contexte postrévolutionnaire pendant qu’il menait son enquête sur les syndicats autonomes – on peut observer le cas de Roberta Chiroli, anthropologue de l’université de Venise. Pendant la rédaction de son mémoire de master sur le mouvement No Tav, elle a été interpellée suite à la manifestation du 14 juin 2013 : le tribunal de Turin l’a jugée moralement complice pour avoir utilisé le « nous participatif » dans la rédaction de sa thèse, donc condamnée à deux mois de prison.

Cette gradation, c’est le produit d’une idéologie du maintien de l’ordre qui touche nos établissements. Le corps universitaire fut pourtant, à une époque, relativement opposé à l’influence directe et matérielle de l’État sur la production des objets de recherche. Depuis l’autonomie des universités, on observe une banalisation de l’intervention des forces de l’ordre sur accord des Présidents d’Université mettant en péril le principe moral de la franchise universitaire qui garantit à l’Université sa fonction critique d’État, sa fonction critique de l’État. Et nombreux sont les dispositifs (Groupement d’Intérêt Scientifiques, CIFRE, Appels à projets régionaux, Plans Campus Régionaux, etc.), dissimulés par l’austérité budgétaire, à influencer les orientations de la recherche vers l’acceptabilité sociale (énergie, nouvelles technologies, pédagogies numériques, patrimonialisation, etc.) dissuadant et délégitimant les terrains critiques en orientant sur les intérêts directs des collectivités ou du bassin économique

Dans un contexte où la conflictualité sociale augmente, où la pratique du blocage et de l’occupation sont réactivées, les chercheurs et chercheuses travaillant sur le changement social sont destinés à côtoyer celles et ceux qui participent au désordre. Que celui-ci soit condamné à l’illégalité ou non n’est pas question de science. C’est aujourd’hui, au côté de la criminalisation du mouvement social, la criminalisation des sciences humaines qui menace. Et considérant, qui plus est, que les chercheurs et chercheuses travaillant sur ces questions au plus près des terrains critiques sont principalement de jeunes chercheurs et chercheuses, la défense de l’autonomie de la recherche devient alors un principe de solidarité devant incarner le commun minimal de la communauté scientifique.

Le temps est venu d’intervenir et de réclamer, pour les chercheurs et les chercheuses, les mêmes droits qu’ont les journalistes au nom de la liberté de la presse et de lutter ensemble, chercheur et journalistes, pour leur extension. Rappelons que les journalistes, eux aussi, voient leur droit sur la protection des sources se réduire comme peau de chagrin au nom de la « sauvegarde des intérêts fondamentaux de la Nation et la recherche des auteurs d’infractions » dans un climat d’État d’urgence qui facilite les modalités de saisies des données ou la convocation à témoigner. De notre côté, être formellement des fonctionnaires ou aspirants fonctionnaires nous impose d’observer des obligations qui peuvent être en contradiction avec les besoins de l’enquête. Le statut de la recherche publique est censé nous protéger des intérêts extérieurs afin de conserver l’objectivité minimale nécessaire à l’exercice de notre profession. Nous ne sommes pas uniquement des fonctionnaires d’État, nous sommes les sentinelles du présent. Et ce rôle qui est le nôtre est toujours un peu plus menacé. Ne nous contentons pas d’observer.

 

Signataires :

DORIGO Stefano, anthropologue

LE ROULLEY Simon, sociologue

CERVERA-MARZAL Manuel, sociologue

STELLA Alessandro, historien

UHEL Mathieu, géographe

BAUTÈS Nicolas, géographe

GUIBET LAFAYE Caroline, directrice de recherche au CNRS

PENISSAT Etienne, chercheur au CNRS

MILLOU Vincent, chercheur en théorie politique

BARTHELEMY Michel, sociologue

CLEMENT Pierre-Alain, politologue

HELIER Odile, retraitée

BATICLE Christophe, socio-anthropologue

NEYRAT Frédéric, sociologue

LAURENS Sylvain, sociologue

RIVIERE Jean, géographe

GAUTERO Jean-Luc, philosophe

CODACCIONI Vanessa, politologue

FILLEULE Olivier, sociologue

BOUREAU François, sociologue

LEDER Sylvain, économiste

SORIANO Éric, politologue

MISCHI Julian, sociologue

CORCUFF Philippe, politologue

JOUIN Céline, philosophe

VASSORT Patrick, sociologue

LAVAL Christian, sociologue

HIPPLER Thomas, philosophe et historien

PECHU Cécile, sociologue

Pour signer, envoyez votre nom et discipline à : droitalarecherche@yahoo.com

Ce texte réécrit à deux mains s’appuie sur un texte plus long de Stefano Dorigo publié ici : https://lundi.am/Sentinelles-du-present-ou-fonctionnaires-d-Etat

 

(1) Sylvain Laurens et Frédéric Neyrat (dirs.), Enquêter, de quel droit: menaces sur l’enquête en sciences sociales, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2010. Voir à ce propos la recension : Emilie Saunier, « Sylvain Laurens, Frédéric Neyrat, Enquéter : de quel droit ?. Menaces sur l’enquête en sciences sociales », Lectures, 12 janvier 2011.

(2) Voir à propos de la fonction répressive de la recherche : René Lourau, Le gai savoir des sociologues., Paris, Union générale d’éditions, 1977.

(3) Bernard Lahire, Pour la sociologie: et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », 2016.

 

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