Le Green deal de l’Union Européenne est une énorme manœuvre de greenwashing

Yanis Varoufakis, cofondateur de DiEM25 (Democracy in Europe Movement 2025) et David Adler, coordinateur politique du mouvement, alertent sur l'imposture du Green Deal européen porté par Ursula Von der Leyen, un «plan de conservation, et non de transformation». Le pacte vert de la Commission européenne «récupère les slogans de l’activisme pour le climat en les vidant de son contenu».

La proposition de Ursula von der Leyen récupère les slogans de l’activisme pour le climat, mais rien de son contenu. 

Les situations d’urgence ont la capacité de révéler nos vraies priorités. Lorsque que la maison est en feu ou que la tempête l’inonde, nous préservons ce qui a pour nous la plus grande valeur et abandonnons tout le reste. 

Il y a une décennie, les dirigeants de l’Union européenne ont dû faire face à une telle situation. Alors que les banques françaises et allemandes étaient au bord du gouffre, ils ont tout fait pour les sauver. Entre 2009 et 2013, les gouvernements européens ont débloqué 1600 milliards d’euros pour les banquiers européens, tout en imposant une austérité rigoureuse aux citoyens qu’ils affirmaient servir. Lorsqu’en 2015 ils ont réalisé qu’il fallait encore plus de soutien, la Banque centrale européenne a imprimé 2600 milliards en tout juste quatre ans. 

Aujourd’hui, l’Europe affronte une crise d’une gravité bien plus sévère : une urgence climatique. Et donc, le mois dernier, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a dévoilé le Green Deal européen, un plan de 1000 milliards sur dix ans pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 50 % par rapport à 1990. C’est « le moment où l’Europe décide d’envoyer quelqu’un sur la Lune », a déclaré von der Leyen.

D’abord, on ne peut résister à l’envie de comparer les deux sommes et les priorités qu’elles révèlent : plus de 4200 milliards pour sauver le secteur financier européen, 1000 milliards pour sauver notre planète.

Mais c’est en fait pire que ça. Alors que les 4200 milliards destinés aux financiers étaient neufs, les 1000 milliards que von der Leyen a promis sur dix ans dans son Green Deal, soit 100 milliards par an, sont essentiellement un écran de fumée.

Contrairement aux affirmations de von der Leyen parlant d’une « vague d’investissement verte », le Green Deal est largement composé de sommes venues de fonds européens existants et de promesses réchauffées de mobiliser le secteur privé chemin faisant. Au total, le Green Deal créera seulement 7,5 milliards d’engagements budgétaires, étirés sur sept ans. En comparaison, la Commission s’apprête à dépenser 29 milliards d’euros, soit quatre fois plus, sur des projets gaziers non-nécessaires et environnementalement destructeurs, selon une enquête récente. Voilà pour l’alunissage.

En observant cela de façon dépassionnée, le Green Deal européen déçoit sur chacun de ces trois critères importants : la taille, le contenu et la portée.

En dehors du fait que les 100 milliards annuels sont pour le moment une fiction, ils n’approchent pas du tout les sommes nécessaires pour atteindre les objectifs. Il ne faut pas nous croire sur parole : la Commission elle-même estime que l’Europe a besoin de 260 milliards par an pour atteindre ses objectifs climatiques et énergétique en 2030, soit plus du double de la somme avancée. Et ça, c’était avant que la Commission ne mette à jour ces objectifs l’an dernier.  

Le contenu du Green Deal est tout aussi désespérant. Le prétendu Plan d’investissement durable disserte avec lyrisme dans la langue de la « mobilisation », en s’engageant à débloquer des milliards d’euros possédés par le privé dans l’intérêt du développement durable. À la façon du plan Juncker avant lui, le Green Deal propose d’encourager l’investissement en basculant le risque du privé vers le budget européen. Ce qui ne réduit pas le risque, mais le transfère simplement sur les épaules de la population européenne, tout assurant aux investisseurs privés la jouissance des profits. Sans plan coordonné pour la production et la distribution de l’énergie au sein d’une véritable union énergétique, l’engagement de la Commission auprès du capital privé ne promet qu’une intensification des inégalités entre les États-membres, ainsi qu’à l’intérieur de chacun d’eux. 

Ce qui nous amène à la portée du Green Deal. Sur le papier, le plan semble remarquablement complet, avec une stratégie « de l’étable à la table » et un « nouveau plan d’action en économie circulaire ». Cependant sa capacité à transformer la vie des Européens est limitée par l’engagement de la Commission à respecter la camisole austéritaire du « Pacte de croissance et de stabilité », qui a condamné l’Europe à la stagnation chronique. Valdis Dombrovskis, commissaire placé à la tête du plan d’investissement du Green Deal, a déclaré qu’il préférait éviter le « débat clivant » de l’assouplissement des règles fiscales. 

En un mot, le Green Deal est un plan de conservation, et non de transformation.

Le prétendu « Mécanisme de transition juste », à savoir le plan de la Commission destiné à soutenir les collectivités qui seraient impactées négativement par l’abandon des énergies fossiles, illustre cette logique de conservation. Von der Leyen a présenté ce mécanisme comme un « gage de solidarité et d’équité ». Mais envers qui ? Y aura-t-il une « justice » pour les collectivités de France ou d’Allemagne à qui on a demandé de porter le coût de la transition climatique ? Cela parlera-t-il aux franges de la population grecque ou portugaise qui n’ont pas les moyens de s’occuper des émissions de CO2en 2050, préoccupées comme elles le sont par leur situation à la fin de cette semaine ? La réponse tranchée est « non ». 

Le Mécanisme de transition juste va « mobiliser » un total de 100 milliards sur dix ans en direction de pays producteurs de charbon tels que la Hongrie et la Pologne, qui s’attendent à recevoir « une part significative » des fonds. Le soutien aux régions dépendantes du charbon est une dimension essentielle d’une transition juste. Mais il n’y a pas besoin d’être un grand cynique pour voir que le déploiement du financement juste dans le Green Deal n’est qu’une magouille destinée à graisser la patte de gouvernement de Droite dure qui ont soutenu l’élection de von der Leyen, et dont elle craint qu’ils mettent des obstacles à ce qu’elle propose à la ratification. Remettre à ces gouvernements le pouvoir de mettre ou non en œuvre la transition juste, au vu de leur impressionnant bilan de corruption et d’abus des fonds européens, semble déraisonnable. 

Von der Leyen aime décrire le Green Deal comme un grand changement structurel. « Notre but est de réconcilier l’économie avec notre planète », a-t-elle déclaré. Mais au même moment, l’UE approuve et soutient la construction d’un pipeline de plusieurs milliards d’euros, destiné à transporter du gaz entre Israël et l’Union, à travers la prison pour débiteurs dans laquelle continue de se languir le peuple grec.

Heureusement, l’espoir vit encore, ici en Europe. Avec notre organisation, Le Mouvement pour la démocratie en Europe 2025 (DiEM25), une coalition de scientifiques, d’activistes et de syndicalistes a développé un schéma pour une Transition européenne juste, un plan pour investir 5 % du PIB de l’UE en vue d’une prospérité partagée, juste et neutre en carbone.

Les activistes pour le climat ne se laisseront pas amadouer. À Bruxelles et dans le monde entier, les appels pour un véritable Green New Deal continuent de se faire entendre. Ils ne laisseront pas le Green Deal de l’UE récupérer leurs slogans tout en les vidant de leur contenu. Parce qu’il y a urgence, et que le statu quo n’est tout simplement pas suffisant.

Signataires :

Yanis Varoufakis, cofondateur de DiEM25 (Democracy in Europe Movement 2025)

David Adler, coordinateur politique de de DiEM25 (Democracy in Europe Movement 2025)

 

Tribune parue dans le Guardian le 7 février 2020. 

Traduction : Germinal Pinalie

 

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