Le monde a besoin des migrants

Alors que le «Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières» vient d’être signé à Marrakech, Giuliano Amato, ancien Premier ministre italien et Maria João Rodrigues, présidente de la Fondation européenne d’études progressistes insistent sur la nécessité de «construire des portes, plutôt que des murs ».

« Au lieu d’envisager de dresser une barrière, pourquoi n’essayons-nous pas de prendre conscience de nos problèmes communs ? » Ce n’était pas une question rhétorique posée par un libéral ou un progressiste européen au cœur tendre, mais bien les propos d’un candidat républicain à la présidence des États-Unis. Cette déclaration prononcée par Ronald Reagan en 1980 reflète ce qui pousse aujourd’hui les Nations Unies à adopter un pacte mondial pour les migrations.

Presque quarante ans plus tard, nous constatons que l’immigration est utilisée pour justifier la construction de barrières qui séparent les communautés et pour susciter des dissensions et des comportements racistes à l’encontre des immigrés. Pourtant, ce n’est qu’au niveau mondial que les migrations pourront être régies efficacement.

La plupart des pays du monde sont à la fois des pays d’origine, de transit et de destination. Une politique migratoire efficace, humaine et durable qui reflète un dialogue approfondi entre les pays d’origine, de transit et de destination pourrait contribuer à la conclusion de partenariats sur la base d’intérêts communs. Si l’on examine ce phénomène sous un seul angle - généralement celui des pays de destination dans le monde du Nord - on ne peut qu’aboutir à une solution partielle, déséquilibrée et inadéquate.

La contribution que les migrants apportent aux pays hôtes est souvent largement sous-estimée, voire tout simplement ignorée. Si le lien entre les migrations et le potentiel de développement n’apparaît pas encore clairement, de plus en plus d’études sont réalisées pour tâcher de comprendre cette corrélation, et un consensus se dégage quant à l’effet très positif qu’ont les migrants - sur la situation financière, le travail, les compétences, le niveau intellectuel, la culture et la société - dans le pays de destination, mais aussi dans les pays de transit et d’origine.

Il convient, en outre, de souligner que les migrations peuvent constituer une solution face aux besoins des sociétés vieillissantes, au manque de main-d’œuvre locale qui en résulte, et à la menace qui plane sur les systèmes nationaux de protection sociale. Malgré les difficultés qu’elles peuvent présenter, les politiques migratoires sont considérablement plus faciles à gérer et à contrôler - en particulier à court terme - que des initiatives visant à stimuler la croissance démographique au travers d’une augmentation de la fertilité et d’un ralentissement de la mortalité.

Il faut informer le public de l’interaction entre les projections démographiques et la durabilité sociale et économique. L’économie n’est pas un jeu à somme nulle, où un emploi attribué à un migrant est un emploi perdu pour un travailleur local. Au lieu de tenir des discours qui montent les communautés les unes contre les autres, nous devons aider ces communautés à comprendre qu’elles sont du même côté face à la mondialisation de l’économie et des entreprises, qui se nourrit des divisions et des inégalités.

Construire des portes, plutôt que des murs

Cela ne veut pas dire que les États ne devraient pas avoir leur mot à dire dans la gestion de leurs frontières. Il est vital que les États soient aux commandes et que la population le sache. Mais exercer un contrôle ne veut pas dire qu’il faille fermer les frontières, avoir recours à la détention arbitraire ou arbitrairement expulser les primo-arrivants. À la Fondation européenne d’études progressistes (FEPS), nous plaidons en faveur de politiques intelligentes, qui placent le besoin humain d’ordre et de structure au cœur de toute politique migratoire. Il s’agit de mettre en place et de gérer des voies de migration légales, des politiques et des pratiques efficaces en matière d’asile, mais aussi des contrôles aux frontières. Il faut élaborer et pouvoir appliquer des règles précises et des procédures efficaces qui soient claires et transparentes pour tous - pour les migrants comme pour les représentants de l’ordre - dans le respect de l’État de droit et des droits des migrants, avec une réelle prise de responsabilité politique. Il s’agit également de s’attaquer à toutes les formes d’exploitation - que ce soit par des trafiquants sans pitié ou par des employeurs véreux - tout en évitant de criminaliser les migrants. La criminalisation des migrants a des effets catastrophiques, car elle suscite de la crainte à leur égard et contribue à en faire des boucs émissaires.

L’Amérique a besoin de migrants. L’Europe a besoin de migrants. L’Asie a besoin de migrants. L’Afrique a besoin de migrants. Les migrants constituent un puissant atout, essentiel pour notre avenir à tous. Les barrières ne fonctionnent pas plus que les murs ou les tranchées, car elles ne tiennent pas compte du fait que la communauté internationale est aujourd’hui confrontée à des problèmes d’ordre mondial.

Dans son article 1 la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme », dont on vient de célébrer le 70ème anniversaire, précise que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Cet état d’esprit est au coeur du « Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières » qui vient d’être signé à Marrakech par une très large majorité des pays membres des Nations Unies, en dépit de l’absence de pays aussi notables que les Etats-Unis, l’Australie, le Chili, la République dominicaine mais aussi de nombreux pays européens. En effet, si la question a failli faire tomber le gouvernement belge, l’Autriche - laquelle préside actuellement l’Union européenne - mais également la Hongrie, la Slovaquie, la République Tchèque, la Pologne, l’Italie et la Lituanie, soient près d’un quart des pays européens ont refusé de signer l’accord. Ainsi l’Europe a malheureusement manqué une occasion de se montrer unie. Puissent les pays  signataires et leurs représentants assumer leur leadership et s’engager personnellement à reconnaître que personne n’est illégal et à ne jamais oublier que les migrants, comme nous tous, sont des êtres humains.

 

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