Haïti. Les morts méritaient mieux, les vivants aussi

« Il y a une vie d’avant et une vie d’après le séisme de 2010 », écrit l'écrivain haïtien Lyonel Trouilllot. Dans ce texte, il raconte les tendances positives qui émergent malgré tout de la société haïtienne. Et il s'indigne de cette « catastrophe orchestrée par les pouvoirs haïtiens et la communauté internationale », catastrophe qui « a ses agents et défenseurs. Les premiers sont prêts à commettre tous les crimes. La deuxième les cautionne ».

« Les choses vont comme elles vont/ De temps en temps la terre tremble/ Le maheur au malheur ressemble / Il est profond profond profond ».

La terre, il peut suffire d’une fois pour que des milliers de vies s’arrêtent, que des villes soient détruites. A Port-au-Prince et dans d’autres villes, il y a une vie d’avant et une vie d’après le séisme de 2010. Deux vies en une seule pour les survivants que nous sommes. Nous ne pouvions imaginer que des parents, des amours, des amis allaient en quelques secondes s’inscrire parmi nos souvenirs.

Nous ne pouvions imaginer que tel arbre de notre enfance, tel quartier où nous avions appris à courir ou sauter à la corde, tel coin de rue où nous avions vécu notre premir flirt, tel immeuble dont le parquet avait accueilli nos premiers pas allaient se transformer en des ruines et ne plus exister que dans nos mémoires.

La nature, s’il lui prend de produire du pire, peut le faire très vite, en très peu de temps. Emporter nos gens, nos biens matériels ou symboliques. Et nos vies qui n’étaient déjà ni bien grandes ni bien riches n’en deviennent que plus petites. Nous découvrons avec effroi le principe de la perte, habités par le deuil et l’obligation de faire sans.

Mais laquelle est la pire, entre le séisme et ses effets et cette catastrophe de la gestion de l’après qui dure depuis dix ans et se perpétue ? Gaspillage, mensonges, corruption, renforcement de la dépendance vis-à-vis de l’étranger, élections frauduleuses n’attirant pas les foules, dirigeants incultes, corrompus, pilotage automatique par la communauté internationale qui cautionne tout, augmentation des problèmes économiques et des écarts sociaux, détérioration des conditions de vie déjà précaires de la majorité, et aujourd’hui, comme la cerise sur le gâteau pourri, la folie dictatoriale d’un homme et d’un pouvoir prenant un pays pour leur bien personnel, les citoyens, particulièrement ceux qui sont d’origine populaire, pour du bétail…

Ce qu’il y a eu de positif : l’élan généreux d’individus de mille lieux du monde qui ont pris sur eux de donner du temps, de l’argent ; le travail de quelques ONG et des membres d’une partie du personnel des ONG en général; les formes de solidarité développées entre Haïtiens contre les réflexes d’indifférence et de maintien des privilèges sociaux caractérisant d’autres Haïtiens ; la prise de conscience par des jeunes originaires des classes moyennes aisées de la nécessité de s’engager, leurs thèmes : la lutte contre la corruption et pour la justice sociale ; la massification des discours revendicatifs et une conscience politique claire chez des représentants des masses; des réflexions intellectuelles encore disparates sur l’organisation sociale et les voies de sa transformation et le développement de quelques savoirs endogènes ; un début d’entente entre des forces et des regroupements progressistes.

Ce qu’il y a de positif n’est pas peu. La catastrophe orchestrée par les pouvoirs haïtiens et la communauté internationale a ses agents et défenseurs. Les premiers sont prêts à commettre tous les crimes. La deuxième les cautionne. Ils disposent de toutes les armes : les institutions nationales et internationales, la force publique, l’argent, la propagande auto-valorisante. Ils mettent tous leurs agents et leurs ressources au service de cette continuité assassine pour le peuple.

On parle du « mirage de la reconstruction », m’a dit une journaliste étrangère. Madame, on ne peut même pas parler de mirage. Si nous gardons dans le cœur le souvenir de nos morts et de choses qui étaient nôtres, la poussière levée par le tremblement de terre ne nous brûle plus les yeux. Et la poudre avec laquelle on a voulu nous enjôler et couvrir gabegies et gaspillages, incompétence sociale et incompétence tout court, « banditisation » des pouvoirs politiques et mépris total des besoins et des intérêts réels de la population ne couvre rien.

Les morts méritaient mieux. Les vivants aussi.

Nul besoin d’attendre le prochain séisme ou le prochain ouragan pour parler de catastrophe. La catastrophe ici est une odieuse permanence. Une catastrophe qui dure depuis dix ans et se perpétue, mais dont aujourd’hui la laideur est nue. Comme sont restés nus les emplacements de certains immeubles du vieux Port-au-Prince.

Antoine Lyonel Trouillot

-----------

Ce texte a été initialement publié le 10 janvier dans Le Nouvelliste, principal quotidien francophone d'Haïti. Nous remercions l'auteur et l'équipe du Nouvelliste de nous autoriser à le reproduire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.