Et si Jean Tirole nous montrait qu’il peut être lui aussi altruiste?

« En tirant ses leçons de la crise, Jean Tirole s’honorerait de reconnaître la faillite d’une vision du monde que ses travaux et ceux de ses collègues ont contribué à accompagner. » En réponse à une tribune du prix Nobel d'économie 2014, Nathalie Coutinet et David Flacher, économistes, répliquent : « L’enjeu n’est pas celui de la charité, il est celui du développement de services publics pour tous et sur tout le territoire et d’une meilleure répartition des richesses. »

Jean Tirole, prix Nobel 2014 d’économie, est un représentant du courant néolibéral. Or c’est bien l’échec de ce courant ultra-dominant de l’économie auquel on assiste depuis la crise financière de 2008, sans en tirer les leçons. Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde du 25 mars 2020, Jean Tirole tire des leçons – les siennes – de la crise actuelle. Mais peut-on lui faire (à nouveau) crédit ? Rien n’est moins sûr si l’on sait lire entre les lignes de cette tribune du prix Nobel.

Pourtant, la réponse à cette question est d’autant plus essentielle que l’on devra s’appuyer sur les bonnes personnes pour reconstruire le monde d’après et éviter, à nouveau, l’enfumage coupable et délétère qui a suivi la crise financière de 2008.

Loin de vanter au quotidien la « solidarité », Jean Tirole et la Toulouse School of Economics (TSE) qu’il a fondée ont accompagné – et accompagnent encore – tous les processus de libéralisation : le secteur des télécommunications, celui de l’électricité, de la poste, du rail, de la santé ou encore de la finance ! Grassement dotés par l’industrie, les brillants théoriciens de TSE ont discrètement (mais fortement) arrondis leurs rémunérations. Ils ont « en même temps » contribué, du haut de leur chaire universitaire (et de l’apparente indépendance qu’elle leur confère), à justifier et à calibrer ces processus, feignant d’ignorer leurs effets dévastateurs et la nécessité de conserver ces secteurs essentiels dans le domaine public !

C’est d’ailleurs ce que dénonce Laurent Mauduit dans son livre « Les imposteurs de l’économie » (2012). Dans un chapitre largement consacré à TSE ; il écrit : « le monde de l’économie, et donc celui de l’enseignement supérieur et de l’Université vivent depuis quelques années une sorte d’épidémie, comme si un virus s’était propagé dans l’ensemble des secteurs de l’Université chargés de l’enseignement de l’économie […] Par commodité, appelons le “virus Tirole” »… Quelle est la nature de ce « virus » et quels sont ses effets ?

Il s’agit du virus consistant à faire rentrer les grandes entreprises, notamment financières, et leur logique, au cœur du monde académique. Il s’agit du virus qui donne à ces groupes privés un tel pouvoir sur la recherche et l’enseignement qu’elle enlève toute indépendance et tout esprit critique aux chercheurs qui bénéficient de mannes financières dans un contexte de sous-financement public.

Et que dire des préceptes défendus par ces économistes néolibéraux dans le domaine de la santé ?

Ils conduisent à des aberrations dommageables pour l’ensemble de la société. Illustration ! Le fond d’investissement américain KKR cherche à céder Famar Lyon et Honeywell souhaite vendre la société Plaintel. La première est le dernier producteur français de douze molécules d’intérêt thérapeutique majeur parmi lesquelles se trouve l’hydroxychloroquine. Plaintel est le plus gros fabricant français de masques. Il était capable de produire vingt millions d’unités par mois. Rachetée par Honeywell en 2010, cette entreprise a vu ses commandes chuter lorsque l’État a décidé de ne pas renouveler les stocks français de masques. Depuis 2018, la multinationale propriétaire a délocalisé la production en Tunisie et s’est séparée des machines de production pour “ rationaliser les opérations mondiales et mieux servir ses clients ”. Clairement et jusqu’au plus haut niveau de l’État, les objectifs de rentabilité financière ont dominé les impératifs de santé publique !

En tirant ses leçons de la crise, Jean Tirole s’honorerait de reconnaître la faillite d’une vision du monde que ses travaux et ceux de ses collègues ont contribué à accompagner. Et la nécessité d’en repenser un radicalement nouveau, en phase avec les enjeux sociaux, environnementaux et économiques qui nous attendent.

Si, dans sa tribune, il n’a pas tort d’écrire que les guerres « réduisent les tendances individualistes », il laisse à croire qu’il suffirait d’accompagner ces tendances par des mécanismes incitatifs bien choisis. Ces mécanismes incitatifs permettraient, selon Tirole de « réduire l’individualisme [qui] va souvent de pair avec une responsabilisation accrue envers les actions dont nous sommes responsables ».

Or, l’enjeu n’est pas seulement que, individuellement, les gens se sentent plus solidaires les uns des autres. Il s’agit en réalité de construire les conditions d’une solidarité collective. Dit autrement, l’enjeu n’est pas celui de la charité, il est celui du développement de services publics pour tous et sur tout le territoire et d’une meilleure répartition des richesses. L’enjeu n’est pas de remplacer la croyance néolibérale dans le marché fait d’individus « individualistes » par une croyance, tout aussi néolibérale, dans un marché fait d’individus qui seraient devenus plus altruistes !

Comment peut-il penser qu’il suffira de « convaincre les citoyens que certains comportements sont antisociaux » (comme s’exiler fiscalement) pour résoudre nos problèmes ? Comment peut-il encore croire qu’il est possible de s’opposer efficacement aux dégradations de nos écosystèmes et au réchauffement climatique à travers les seules incitations produites par les marchés ou taxes « carbone » ? Ses propos démontrent une tenace croyance en les outils qu’il a développés et une incapacité à percevoir les problèmes et la réalité des fonctionnements sociaux ! Ce faisant, il ne propose que d’appliquer les mêmes recettes qu’il a toujours prônées, derrière un vocabulaire qui ne doit pas masquer ses égarements passés !

La crise que nous vivons ouvre une nouvelle fenêtre : ravagée par la pandémie et par la crise financière, les grandes entreprises et les grands patrimoines vont devenir plus dépendants que jamais de la puissance publique. Cette dépendance sera d’autant plus grande que la mondialisation de la production, qui a montré ses limites, ne pourra plus se développer avec l’insouciance d’avant.

Dans ce contexte, de nouveaux équilibres sont possibles avec, à la clef, une possible réponse aux enjeux sociaux et écologiques qui constituent les grands défis de notre siècle. Mais ne nous y trompons pas, les gagnants du monde d’avant ont beaucoup d’atouts pour rester les gagnants dans le monde d’après et n’hésiteront pas à envoyer la facture au reste de la population. Croire en un changement de leur mentalité est naïf ou dangereux, quoi que tente de nous faire croire Emmanuel Macron dans son discours du 13 avril 2020, en évoquant les « jours heureux » et les nécessaires remises en cause de nos certitudes passées.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, le monde d’après a été celui de grandes conquêtes sociales. La sécurité sociale, mise en place dans un pays dévasté et dont le PIB par habitant était neuf fois inférieur[1] au notre, a profondément transformé la France. Cette conquête était inenvisageable sans transformation majeure des rapports de force.

En l’occurrence, de nombreux patrons d’industrie avaient flirté avec l’ennemi et se trouvaient donc dans l’incapacité de s’opposer à une redistribution des richesses. Pourquoi, depuis 20 ans, les gouvernements nous assènent-ils méthodiquement que le pays ne peut pas se permettre un système hospitalier bien financé, le maintien des retraites ou un service public de qualité avec des fonctionnaires bien payés ? Pourquoi l’éventualité d’une pression fiscale plus importante sur les plus aisés semble impossible ? Pourquoi faut-il réduire l’ISF et fermer les yeux sur l’évasion fiscale des grands groupes de peur de les voir s’exiler ? Le rapport de force est en fait devenu si favorable au 1% de la population la plus favorisée qu’elle a pu se permettre de capter la quasi-totalité des gains de productivité depuis 2008 au détriment des 99% restants !

Jean Tirole a raison de vouloir tirer les leçons du passé, mais sans doute ne tirons nous pas les mêmes : en 2018, il se félicitait du plafonnement des indemnités prudhommales et se réjouissait de la primauté des accords d’entreprises (moins favorables aux salariés) sur les accords de branche (plus favorables aux entreprises), et plaidait pour plus de concurrence dans le rail. En tant que conseiller du Premier Ministre, via le conseil d’analyse économique (CAE), il suggérait de renforcer la concurrence en matière de commande publique (2015) ou s’évertuait à expliquer comment comprimer davantage les dépenses publiques de santé et envisager de laisser au privé la charge de gérer les grands enjeux sanitaires…

Ainsi, pour Tirole il apparaissait nécessaire de « rationaliser la dépense de soins en permettant à la Sécurité sociale et aux assureurs complémentaires de contractualiser avec les offreurs de soins » (note du CAE n°12, 2014). Parallèlement Tirole prônait la concurrence entre les caisses (d’assurance) car « la concurrence crée une incitation très puissante à sélectionner les risques ». Sélectionner les risques en santé revient à ne pas assurer ceux qui sont les plus fragiles, autrement dit les personnes âgées et les individus qui souffrent de maladies chroniques !

Devrions nous prendre pour modèle un système à l’américaine, dominé par des assureurs privés en concurrence, mais dans lequel près de 13 % de la population n’a pas accès aux soins faute d’assurance abordable ? Une fois encore, et dans le domaine qui nous occupe, celui de la santé, il s’agit pour Jean Tirole d’introduire la concurrence et les acteurs privés comme un scenario pertinent, si ce n’est préférable, pour résoudre nos problèmes… et notamment réduire la dépense publique !

Il y a plusieurs façons de réinvestir dans la santé comme dans l’éducation : l’une consiste à investir au sein de la sphère publique, avec des formes de contrôle socialisées, par l’État et les citoyens ; l’autre consiste à déléguer au privé, en ne tirant aucune leçon du passé. Dans le domaine de l’éducation, choisirons-nous « une université de luxe, sous la coupe du privé […] ou une université du pauvre, abandonné du public » pour reprendre les mots de Laurent Mauduit dans l’excellent chapitre qu’il consacre à TSE (Les Imposteurs de l’économie, 2012) ?

Il est aujourd’hui plus important que jamais de préciser de quel côté l’on se trouve et la direction que l’on souhaite prendre : la solidarité (donc un meilleur financement de toutes les universités) et l’indépendance vis-à-vis des lobbies (et donc des financements privés) ? Ou bien le contraire. Il est deux façons d’envisager cette solidarité : à travers des réformes systémiques, des mécanismes de redistribution et une réappropriation sociale d’activités essentielles (santé, éducation, finance…) ou à travers le pari de l’altruisme individuel. Nous ne croyons pas un instant au second volet de cette alternative. Mais nous serions ravis de nous tromper et il suffirait à TSE, pour démontrer ses désirs d’une société réellement altruiste et solidaire, de commencer par mutualiser avec l’ensemble des universités françaises les gigantesques dons privés qu’elle reçoit de l’industrie[2] : chiche ?

Concluons sans ambiguïté sur le moment particulier que nous vivons : non, la lutte contre le changement climatique et celle contre le coronavirus ne peuvent être déléguées au marché, même frappé d’une révélation altruiste ! Il est au mieux naïf et au pire proprement scandaleux de culpabiliser les citoyens dont les comportements sont largement conditionnés par notre modèle économique et social.

Nous ne pouvons pas mettre sur le même pied l’écrasante majorité des citoyens et ce « 1% » des foyers les plus riches qui détiennent d’énormes patrimoines économiques et financiers et captent, comme l’indique Thomas Piketty, 27% de la croissance des revenus dans le monde depuis 1980[3]. Les 10% les plus riches émettent ainsi huit fois plus de CO2 que les 10% les plus pauvres ![4] Nous n’avons donc pas, tous, la même responsabilité dans ces batailles qui nous attendent. L’avenir du monde ne peut être laissé au bon vouloir – altruiste ou non – de ceux qui concentrent les richesses.

Quel sera le monde d’après le confinement ? Il ne peut plus être le même. Il ne doit plus l’être. Et pourtant, les craintes ne manquent pas au sujet de notre capacité à opérer ces changements nécessaires, bien au-delà d’un plan d’investissement dans la santé.


Signataires :

Nathalie Coutinet, économiste, Université Sorbonne Paris Nord
David Flacher, économiste, Université de technologie de Compiègne

[1] Données Banque Mondiale

[2] Un rapport de la Cour des comptes soulignait en 2011 que, la fondation de TSE a bénéficié sur la période 2007-2012 de 33,4 millions d’euros de dotations privées apportés par des entreprises comme Axa, EDF, Electrabel, BNP Paribas, La Poste, le Crédit Agricole ou France Télécom. Un record absolu pour un laboratoire d’économie en France.

[3] Thomas Piketty (2019) Capital et Idéologie, édition du Seuil.

[4] Lucas Chancel et Thomas Piketty (2015) Carbon and inequality from Kyoth to Paris, conférence Eddri-PSE.

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