Attentat de Karachi: nous ne sommes pas des victimes de seconde zone

Huit blessés et veuves de victimes de l’attentat de Karachi, qui a fait quinze morts le 8 mai 2002 au Pakistan, dénoncent l’inaction de la justice depuis le départ du juge Trévidic, en charge du dossier jusqu’à l’année dernière. « Nous devons donc faire face à une nouvelle épreuve source pour nous d’injustice : l’indifférence et le silence assumé des autorités ».

Le 1er juillet 2015, le juge Marc Trévidic réunissait les victimes de l’attentat dit de Karachi afin d’officialiser son départ de la galerie anti-terroriste. Il profita de cette occasion pour dresser le constat d’échec de sa dernière année d’instruction : son déplacement au Pakistan n’avait pu se concrétiser, et toutes ses investigations s’étaient heurtées au secret Défense ou au silence persistant des États-Unis et de la Suisse, peu enclins à coopérer. Sur le volet financier de cette affaire, la Cour de Justice de la République n’aura, malgré les promesses de François Hollande, jamais été supprimée : saisie du dossier Karachi depuis plus de deux ans, cette « juridiction d’exception » est fidèle à sa réputation, se tait, et enterre tranquillement le travail pourtant remarquable réalisé par les juges Van Ruymbeke et Le Loire. 

Depuis plus d’un an, aucun acte d’instruction digne de ce nom n’a été réalisé sur le volet terroriste : les cabinets d’instruction anti-terroristes sont débordés, l’attentat de Karachi n’est plus la priorité des nouveaux magistrats saisis. En vain, nous avons alerté le président de la République et le Garde des Sceaux sur le manque de moyens affectés aux juges anti-terroristes, qui les conduit à sacrifier certains dossiers, notamment les plus anciens. Dorénavant, nous devons donc faire face à une nouvelle épreuve source pour nous d’injustice : l’indifférence et le silence assumé des autorités. En 2011, Bernard Cazeneuve consacrait à ce dossier un livre coup de poing intitulé « Karachi : l’enquête impossible », où il dénonçait les obstacles rencontrés dans le cadre de sa mission d’information parlementaire. Cinq ans plus tard, l’inertie est à son comble et l’enquête inexistante : quel pire obstacle que l’indifférence ?

Chaque nouvel attentat nous ramène à ce que nous avons vécu et en fait resurgir le pire : nous savons ce que les victimes, leurs familles, traversent et vont traverser : nous sommes faits de la même douleur. Il est à craindre qu’un jour – dans un an, cinq ans, dix ans… –,  les victimes des attentats qui endeuillent la France depuis le 7 janvier 2015 aient à souffrir ce que, faute de moyens, nous-mêmes devons supporter : l’inertie d’une juridiction d’instruction débordée, contrainte de penser en terme de « priorités ».

La France ne peut décemment se satisfaire qu’il existe des victimes « de seconde zone » du terrorisme. Aussi la quête de vérité qui nous habite depuis le 8 mai 2002 doit-elle retrouver sa place, toute sa place, dans les couloirs de la galerie Saint-Eloi. 

Les signataires:

Cécile Delavie, Virginie Martin, Gilles Sanson, Claude Etasse, Gilbert Eustache, Jérôme Eustache, Christophe Polidor, Frédéric Labat

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