Nous appelons au rétablissement de la démocratie au Bénin avant toute élection

Au Bénin, un durcissement sans précédent de la répression s’exerce à l’égard de la société civile, des défenseurs des droits humains, des militants politiques et journalistes. Le Président Talon « tient le pays d’une main de fer, réprimant toutes les voix critiques, dans le sang, la sueur et les larmes », d'après un ensemble d'élus et observateurs du Bénin et d'ailleurs. Ils demandent à la communauté internationale de « mettre les autorités béninoises devant leurs responsabilités ». 

Le 20 mars 2016, les Béninois ont porté à la tête du Bénin, l’homme d’affaires Patrice Talon, à l’issue du second tour de l’élection présidentielle. Cinq ans après, le constat est sans équivoque : exécutions sommaires, enlèvements, disparitions, assassinats ciblés, tentatives d’assassinats, agressions verbales et physiques contre d’anciens Chefs d’Etat, séquestrations d’ancien Chef d’Etat, massacres de populations civiles, recours à la force excessive et meurtrière contre des manifestants à mains nues, emprisonnements arbitraires d’opposants, de web activistes et de journalistes d’investigation, tortures et mauvais traitements, passages à tabac, actes d’intimidation à l’encontre des voix critiques, confiscation des corps des martyrs de la démocratie, verrouillage systématique de l’espace civique, contrainte d’opposants politiques à l’exil, confiscation de tous les secteurs vitaux de l’économie nationale (port, aéroport, coton…), mise sous tutelle des institutions de la République, anéantissement des contre-pouvoirs, transformation du pays en une entreprise privée, etc.

Ces derniers jours, nous assistons à un durcissement sans précédent de la répression qui s’exerce à l’égard de la société civile, des défenseurs des droits humains, des militants politiques et journalistes. Le dernier cas en date est celui de l’ancien ministre et opposant Ganiou Soglo, fils de l’ancien Chef de l’Etat, Nicéphore Dieudonné Soglo, qui a été criblé de balles réelles dans une localité non loin de Cotonou (Zinvié), le vendredi 5 février 2021, aux environs de 20h. Sans oublier les convocations, les vendredi 19 et lundi 22 février 2021, des opposants Nouréni Atchadé, Justin Adjovi (anciens députés) et Bio Dramane Tidjani devant la Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme (CRIET), une cour d’exception.

Au Bénin, le président Patrice Talon tue à balles réelles, emprisonne et fait exiler de force pour se maintenir au pouvoir. Il a débranché totalement la démocratie et tient le pays d’une main de fer, réprimant toutes les voix critiques, dans le sang, la sueur et les larmes.  

Tous ceux qui s’opposent à sa gouvernance autoritaire sont tués ou persécutés. Entre 2019 et 2020, l’armée et la police ont massacré des populations civiles dans plusieurs localités du pays (Cotonou, Tchaourou, Savè, Kilibo, Bantè, Kandi, etc). D’autres citoyens, en raison de leurs opinions politiques, ont été froidement assassinés. Prudence Vioutou Amoussou, Ambroise Biaou, Fidèle Combetti, Théophile Dieudonné Djaho, Bio Zakari Adam et autres ne verront plus jamais leurs familles.

Les opposants politiques, activistes du web, journalistes indépendants et défenseurs des droits humains qui n’ont pas pu être tués sont jetés en prison, d’autres torturés : Laurent Metongnon, Ferdinand Combetti, Hamiss Dramane, Edouard kohou, Serge Christian Yededji, Razack Amadou et Jean Kpoton sont toujours maintenus en prison.

Cette situation a poussé des milliers de Béninois à fuir le pays pour se réfugier au Togo, au Ghana, au Nigéria, au Niger, au Burkina Faso, en Algérie, au Maroc, en Guinée Conakry, en Côte d’Ivoire, en France, en Belgique, en Suisse, en Espagne, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Canada, etc. Un exil forcé, vécu comme un dernier sursaut de survie et l’unique recours à la sauvegarde de leurs opinions :Valentin Djenontin-Agossou, Léonce Houngbadji, Sébastien Germain Ajavon, Komi Koutche, Bertin Coovi, Fatouma Amadou Djibril, Léhady Soglo, Joël Ajavon et Abdou Raman Soumanou, pour ne citer que ceux-là.   

Démocratie empoisonnée et confinée 

Ayant prêté serment le 6 avril 2016, le mandat constitutionnel de Monsieur Patrice Talon prendra fin le 5 avril 2021 à 00 h. Or, le Conseil des ministres en date du mercredi 25 novembre 2020 a fixé le 1ertour de l’élection présidentielle au dimanche 11 avril 2021. Et ce, en violation flagrante de la Constitution du 11 décembre 1990 et des ordonnances de la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP), exigeant le rétablissement de la démocratie avant toute élection dans le pays.

En fixant le 1er tour au 11 avril et éventuellement le second tour au 25 avril pour que le nouveau président de la République prenne service le 23 mai 2021, le pouvoir de Monsieur Patrice Talon proroge frauduleusement le mandat en cours de plusieurs semaines, créant ainsi un vide juridique sans précédent. Il s'agit là d'une confiscation du pouvoir d'État. C’est une nouvelle provocation des autorités béninoises, un braquage institutionnel.

Le vendredi 12 février 2021, la Commission Electorale Nationale Autonome (CENA) a publié la liste des candidats retenus pour participer à la mascarade électorale du 11 avril 2021. Sans surprise, nous assisterons à une parodie électorale entre  Talon et Talon. C’est le Chef de l’Etat qui a choisi ses deux adversaires, après avoir verrouillé le système électoral : les duos Alassane Djimdja SOUMANOU - Paul Hounkpe et Corentin Kohoue - Irénée Agossa.

Dans ces conditions, accepter que le premier tour de la présidentielle se tienne le 11 avril, c’est valider la dictature en cours au Bénin. Cette Constitution aura bientôt trente un (31) ans et fermer les yeux sur les atrocités de ce régime, c’est donner le feu vert à Monsieur Patrice Talon pour qu’il reste au pouvoir le nombre d’années qu’il voudra, avec des crimes et violations des droits humains encore plus graves. Soutenir cette forfaiture, c’est être complice des conséquences d’une telle attitude despotique pour le Bénin et la sous-région ouest-africaine ; c’est encourager le président Patrice Talon à faire un passage en force et tordre le bras à son peuple pour confisquer le pouvoir à vie. 

La communauté internationale interpellée

Nous exprimons notre vive préoccupation après ces graves atteintes portées aux droits de l'opposition, de la démocratie, de l’Etat de droit et aux droits humains au Bénin.

Nous appelons la communauté internationale à la plus grande vigilance et à bien mesurer les conséquences de la dégradation de la situation dans une région déjà menacée sérieusement par des attaques terroristes et conflits divers.

C’est la responsabilité de la communauté internationale d’agir dans le bon sens pour mettre les autorités béninoises devant leurs responsabilités. La communauté internationale ne doit pas fermer les yeux sur les atrocités de Monsieur Patrice Talon. La communauté internationale doit se lever pour dénoncer ouvertement les crimes et violations graves des droits humains au Bénin. La communauté internationale doit marquer l’Histoire, en s’engageant fortement aux côtés du peuple béninois opprimé. La communauté internationale doit soutenir les efforts du peuple béninois visant à déconfiner sa démocratie et retrouver ses libertés fondamentales, sa dignité et son honneur, afin d’éviter que la gouvernance tyrannique de Monsieur Patrice Talon ne dévaste tout le Bénin et n’inspire d’autres dirigeants sur le continent africain.

Il est urgent d’agir pour éteindre le feu de la barbarie allumé par Monsieur Patrice Talon depuis 5 ans. Il faut vite réagir avant que le pire ne se produise. Il est encore temps d’éviter le pire. Si le Bénin tombe par le fait de Monsieur Patrice Talon, c’est toute la sous-région ouest africaine qui sera davantage déstabilisée. Sous combien de cadavres, de prisonniers et d’exilés politiques le Bénin doit-il crouler pour que le cri de détresse de son peuple soit entendu ? 

Sauvons le Bénin

Le Bénin est dans un virage autoritaire dangereux. Les Béninoises et Béninois, de l’intérieur et de la diaspora, tous les amis du Bénin et les démocrates partout dans le monde n’accepteront jamais une troisième mascarade électorale sous le régime actuel. L’opposition avait été déjà empêchée par le pouvoir de participer aux élections législatives du 28 avril 2019 et municipales et communales du 20 mai 2020, par des mesures d’exclusion administratives et financières. C’est pourquoi, nous soutenons le combat du peuple béninois et exigeons :

• l’annulation du processus électoral frauduleux en cours ;

• le respect des décisions de la CADHP. Il s’agit de l’abrogation de toutes les loisqui menacent les droits fondamentaux, sources d'insécurité judiciaire et d'injustice pour les citoyens, à savoir : la charte des partis politiques, le code électoral, le code numérique, le code pénal, la loi sur la révision constitutionnelle de 2019, la loi sur la Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme, la loi sur l’embauche, la loi limitant le droit de grève, la loi modifiant le Conseil Supérieur de la Magistrature, la décision DCC N°20-434 du 30 avril 2020 de la Cour constitutionnelle, empêchant désormais les citoyens de saisir la Cour de Justice de la CEDEAO en cas de violation de leurs droits et la décision de l’Etat béninois en date du 21 avril 2020 retirant aux citoyens et organisations non gouvernementales, le droit de saisir la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples.

• une enquête internationale indépendante sur les crimes de sang commis par le pouvoir de Monsieur Patrice Talon. En cela, nous soutenons la plainte déposée par l’association française VDDH à la CPI pour « crimes contre l’humanité au Bénin » et au Tribunal de Grande Instance de Paris pour « violation des droits humains au Bénin »

• la libération immédiate et sans condition de tous les prisonniers politiques ;

• le retour serein de tous les exilés politiques ;

• la fin des persécutions, enlèvements, arrestations, emprisonnements et agressions physiques des opposants et activistes du web ;

• la tenue des Assises Nationales pour tracer un nouveau chemin démocratique pour le Bénin. Elles déboucheront sur l’organisation d’un scrutin présidentiel inclusif, crédible, transparent, digne de confiance, libre, respectant toutes les normes internationales requises. Et ce, après l’audit indépendant du fichier électoral national et la mise en place d’institutions impartiales en charge de l’organisation, du contrôle et de la validation des élections.

Nous restons aux côtés du peuple béninois dans son combat citoyen et patriotique pour la paix, la liberté, la justice et la bonne gouvernance.

Signataires :

Léonce HOUNGBADJI, journaliste, communicant, président du Parti pour la Libération du Peuple (PLP) et auteur des ouvrages : « Bénin : Le casse du siècle– Comment Patrice Talon fait main basse sur le Bénin, son élite, sa démocratie et son argent » et « Résistons : Le Bénin à l’épreuve du dictateur Patrice Talon »

Sébastien NADOT, député de Haute-Garonne, membre de la Commission des affaires étrangères, membre de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie

Justin AZANKPO, consultant, défenseur des droits humains

Omar AROUNA, ancien ambassadeur du Bénin près les Etats-Unis d’Amérique

Fatouma AMADOU DJIBRIL, ancienne ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche au Bénin

Amissétou AFFO DJOBO, ancienne députée et présidente du Groupe National de Contact de la plateforme S’engager pour le Bénin

Charline Nova ABEME-ZUE, organisation internationale Volontaires pour la Démocratie et les Droits Humains (VDDH)

Doris BOSSOUDAHO, présidente du Collectif pour la Sauvegarde de la Démocratie au Bénin (CSDB)

Marc BENSIMHON, avocat à la Cour d’Appel de Paris

Julien BENSIMHON, avocat au Barreau de Paris

Jean-Michel CLÉMENT, député de la Vienne, membre de la Commission des affaires étrangères et du Bureau du Parlement franco-allemand

Valentin DJENONTIN-AGOSSOU, ancien Garde des Sceaux, ministre de la Justice, de la Législation et des Droits de l’Homme au Bénin

Frédérique DUMAS, députée des Hauts-de-Seine, membre de la Commission des affaires étrangères

Guillaume GOUFFIER-CHA, député (LREM) du Val-de-Marne, membre de la Commission des Lois

Alexandre HOUSSOU, président d’honneur de l’Alliance des Forces Nouvelles (AFN)

Reckya MADOUGOU, ancienne ministre de la Microfinance, de l'Emploi des Jeunes et des Femmeset ancienne ministrede la Justice, de la Législation et des Droits de l’Homme au Bénin

Daniel SEGLA, Ecrivain, journaliste et éditeur en France

Rufin ZOMAHOUN, ancien ambassadeur du Bénin près le Japon. 

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