Réforme Blanquer : quand la technocratie réinvente le bac

Cette année l'examen du bac de philosophie ne comptera que si la note est meilleure que la moyenne annuelle de l'élève, il est également prévu que la correction se fasse par le biais d'un logiciel. De nombreux professeurs de philosophie en lycée, et aussi des Universités et du Supérieur interpellent le ministre de l'éducation nationale.

Le bac de philosophie, dernier vestige de l’ancien bac, est réduit cette année à une option : les élèves composeront, le 17 juin, une copie qui ne changera généralement rien à leur moyenne, puisqu’ils savent déjà qu’entre la note de l’épreuve et celle du contrôle continu, la meilleure sera conservée. Les correcteurs s’attendent donc à nombre de « non-copies ». Mais la note finalement obtenue pourra encore être augmentée par le dernier jury, jusqu’à l’octroi de 3 points, avec ou sans l’accord du correcteur, comme l’indique le Service interacadémique des Examens et Concours.

Aussi, il est prévu que la correction se fasse, pour la première fois dans cette discipline, par le biais du logiciel « Santorin », exigeant une connexion permanente à Internet, et permettant une surveillance en temps réel de l’avancée des corrections. Rectorat et Inspection pourront ainsi intervenir et redistribuer des copies si nécessaire. La convocation ne mentionnera pas le nombre exact de copies confiées à son destinataire, chacun devant s’attendre à voir son lot initial, entre 110 et 160 copies, augmenter au cours d’un temps de correction raccourci à 8 jours cette année. Précisons que les professeurs n’ont jamais réclamé cette « aide numérique à la correction » qui dénature considérablement leur travail, le rendant plus long et plus pénible sans aucun avantage pédagogique en retour.

A cela s’ajoute le « Grand oral » (21 juin - 2 juillet). Les professeurs assurant les enseignements de spécialité prévus par la réforme Blanquer, y ont préparé les élèves, sans vraie formation ni horaires dédiés, alors que cette étrange épreuve compte coefficient 10 en voie générale, 14 en voie technologique. On leur apprend que leurs élèves ne seront pas forcément évalués par des professeurs correspondant à leurs deux spécialités, sous prétexte de n’évaluer que des « compétences transversales », alors que la grille d’évaluation demande d’apprécier la qualité des connaissances.

Beaucoup de légèretés en somme, qui incitent à faire le point.

Nous assistons, depuis la réforme des programmes, filières et procédures d’orientation au lycée, à une « technocratisation » du monde éducatif, et à l’instauration d’un système « clientéliste », où les nouvelles spécialités doivent « se vendre », sous peine de disparaître.

Il ne nous échappe pas que ces changements sont motivés par des questions budgétaires : sous couvert de pédagogie et d’égalité républicaine, c’est un vaste « plan social » permettant d’économiser des postes, de faire faire aux enseignants des tâches multiples, d’augmenter le nombre de classes et d’heures par professeur. Soyons au moins sincères là-dessus.

Ce n’est pas sans altérer le métier du professeur, au croisement de relations multiples : avec ses élèves, leurs parents, ses inspecteurs, ses collègues. Cette dégradation du rapport au savoir et de la vie sociale constitutive du métier est même exprimée dans une tribune publiée le 14 mai 2020 sur le site du Café pédagogique, écrite par le « Groupe Grenelle » comptant des inspecteurs, qui n’ont pas cru devoir la signer.

Il semble alors que le système éducatif soit divisé entre un Etat technocrate qui pense pouvoir résoudre toutes les questions humaines par le biais d’algorithmes, de statistiques, d’outils numériques, voire de « neurosciences », et la conscience de ceux qui œuvrent – au-delà des injonctions d’un moment –, pour une éducation digne de ce nom, à laquelle ils consacrent l’essentiel de leur temps et de leur énergie.

Nous ne comprenons pas que, dans un tel climat, l’attitude de nos dirigeants ne soit pas davantage celle de la « modestie » et de « l’écoute ». Tout se passe comme si les problèmes que nous percevons n’étaient pour eux que les accidents d’une grande machine « en marche ». Peut-être se disent-ils que, lorsqu’on en déplorera les effets, ils ne seront déjà plus là pour devoir en répondre.

Il nous importe de nous faire entendre : l’école n’est-elle pas le lieu où sont d’abord formées des « personnes », et où se prépare la civilisation que nous voulons ? Plus « technocratiquement » : faut-il la réduire à une vaste usine à produire des individus prévisibles dont la voie sera tracée dès l’âge de 15 ans ?

En réhabilitant le CAPES de Lettres classiques, en affirmant, contre la ministre qui l’a précédé, sa volonté de revenir aux fondamentaux, M. Blanquer faisait espérer autre chose. A présent, une distance est prise : son regard sur le monde enseignant est devenu oblique, comme s’il n’était plus notre ministre, mais celui d’un système hors-sol dans lequel nul d’entre nous ne se reconnaît.

La délibération qui a précédé la réforme a finalement eu lieu dans un « entre-soi » dont, contrairement au politiste Pierre Mathiot, directeur de Sciences po Lille et auteur du rapport ayant préparé la réforme du lycée, nous n’avons pas eu l’honneur de faire partie – ni les membres du jury des examens de l’enseignement d’ailleurs, malgré d’énormes changements. Il est donc facile de prévoir un aggravement de la scission déjà existante dans le système éducatif, une montée des contestations, voire une désertion des concours d’enseignement.

Pour l’heure, et dans le même esprit que celui de Nicolas Franck, président de l’APPEP qui s’exprimait dans la tribune publiée par Marianne le 17 mai 2021, nous réclamons :

  • L’annulation du « grand oral », tant pour son incohérence constitutive que pour l’impréparation générale de cette année ;

  • La possibilité, pour les correcteurs qui le souhaitent de corriger des copies qui ne soient pas « dématérialisées » ;

  • L’abrogation de la réforme Blanquer pour une réforme dirigée vers une école émancipatrice, égalitaire et exigeante, basée sur une vraie concertation des enseignants concernés, de leurs besoins et de leurs observations.

 Que sera l’école de demain, Monsieur Blanquer ?

Signatures :

Professeurs en Lycée 

Marc CONTURIE (philosophie, Dax) ; Mikaël BOHUON (philosophie, Saint-André-de-Cubzac) ; Delphine DESGOULIÈRES (philosophie, Ribérac) ; Martine DELARBRE (philosophie, Bordeaux) ; Lionel LUCOT (philosophie, Périgueux) ; Valérie BONNET (philosophie, Arcachon) ; Larissa PAULIN (philosophie, Libourne) ; Évelyne GÉRARD (philosophie, Bordeaux) ; Marion BOURBON (philosophie, Saint-André-de-Cubzac) ; Hélène SLAOUTI (philosophie, Bordeaux) ; Anne JEAN (philosophie, Aire sur l’Adour) ; Yves ROCHER (philosophie, Bordeaux) ; Arnaud GENDRON-LAVILLE (philosophie, Blaye) ; Philippe MISSLIN (philosophie, Arcachon) ; Valérie PICKHAHN (philosophie, Dax) ; Christophe GUEPPE (philosophie, Bègles) ; Sandrine ARNOUX (philosophie, Bègles) ; Raïssa MAILLARD (philosophie, Sainte-Foy-la-Grande) ; Arnaud LALANNE (philosophie, Bazas) ; Anne-Marie MANDRAU (philosophie, Gradignan) ; Sylviane GUEPPE (philosophie, Bordeaux) ; Yvan BESSON (philosophie, Bergerac) ; Harold BERNAT (philosophie, Bordeaux) ; Louise CLARY (philosophie, Blaye) ; Jean-Paul NICOLE (philosophie, Blanquefort) ; Sandra MÉVREL (philosophie, La Réole) ; Héloïse BERNAT (lettres, Bazas) ; Xavier RODRIGUEZ (philosophie, Bordeaux) ; ; Emmanuelle FRAYSSAC (philosophie, Bordeaux) ;  ; Marion BUSSY (philosophie, Pau) ; Jocelyn ROYÉ (lettres, Dax) ; Angélique BÈQUE (sciences et vie de la terre, Lormont) ; Aurore MARCHAT (histoire-géographie, Bordeaux) ; Émilie MONTALÉTANG (lettres, Lormont) ; Marc PAVLOPOULOS (philosophie, Créteil) ; Alix HÉRICORD-GORRE (philosophie, Créteil) ; Sylvie PUECH-RANC (philosophie, Montigny-le-Bretonneux) ; Raphaël DONEGANI (philosophie, Saint-Dizier) ; Paul JACQMARCQ (philosophie, Saint-Germain-en-Laye) ; Frédéric POUPON (lettres, Bordeaux) ; Yves-Marie MOAL (philosophie, Saint-Jean-Pied-de-Port) ; Didier KARL (philosophie, Pau) ; Vanina MONNET (sciences physiques, Bordeaux) ; Pierre JOUAN (philosophie, Agen) ; Agnès JUVANON (philosophie, Pau) ; Jean-François LUQUET (histoire-géographie, Dax) ; Philippe CAUMIÈRES (philosophie, Agen) ; Yann LAPEYRIE (philosophie, Talence) ; Alexis NIEMTCHINOW (philosophie) ; Nathalie COULVIER (philosophie, Cergy) ; Cécile NAIL (philosophie, Issy-les-Moulineaux) ; Emmanuelle POSSE (philosophie, Épinay-sur-Seine) ; Éric TRELUT (philosophie, La Brède) ; Jérôme RAJOELY (philosophie, Bordeaux) ; Marie-Louise SOUBIES (sciences et vie de la terre, Bordeaux) ; Gabriel GERMON (philosophie, Gradignan) ; Florence LAVILLE (lettres, Bordeaux) ; Paul DELLAS (philosophie, Bordeaux) ; Benoît BRANDIN (philosophie, Talence) ; Véronique BERTON (philosophie, Tours) ; Michel BOUTON (philosophie, Montigny-le-Bretonneux) ; Max HARDT (philosophie, Savigny-sur-Orge) ; Sylvain DEFFREIX (philosophie, Libourne) ; Rémi NAVARON (philosophie, Libourne) ; Laurent DUCOURNEAU (philosophie, Libourne) ; Sophie RENARD (philosophie, Vauréal) ; Martin HASSLER (anglais, Bordeaux) ; Sylvie MORI (lettres classiques, Bordeaux) ; Yoann ERRECA (sciences et vie de la terre, Dax) ; Fabrice LACOMMÈRE (mathématiques, Dax) ; Valérie JARLOV (allemand, Bordeaux) ; Hélène LABRACHERIE (philosophie, Strasbourg) ; Yves MARTIN (philosophie, Bordeaux) ; Élise FOLIARD (philosophie, Saint-Maximin-la-Sainte-Beaume) ; Sylvie PENNEC (espagnol, Bordeaux) ; ; Patricia FUGER (philosophie, Strasbourg) ; Quentin DAUPHINÉ (histoire-géographie, Saint-Maximin-la-Sainte-Beaume) ; Karine CARDINAL (philosophie, Montpellier) ; Pierre HAYAT (philosophie, APPEP) ; Marie PERRET (philosophie, Rueil-Malmaison) ; Stéphane CLERJAUD (philosophie, Strasbourg) ; Ludovic ÉTIENNE (philosophie, Haguenau) ; Ombline JUAN (anglais, Dax) ; Dominique JOBARD (philosophie, Bordeaux) ; Yves GAÏFFAS (philosophie, Bordeaux) ; Florence DURSAPT (philosophie, Saint-Chamond) ; Sandrine JACOBY (mathématiques, Haguenau) ; Frédérique BONIFACE (philosophie, Sélestat) ; Timothée COYRAS (philosophie, Pau) ; Nicolas FRANCK (philosophie, APPEP) ; Sandrine CAMIN (lettres, Dax) ; Cécile LACAN (lettres, Bordeaux) ; Marie GOMES (philosophie, Bordeaux) ; Isabelle FLAMAND (documentaliste, Bordeaux) ; Maud VERDEGUER (anglais, Saint-André-de-Cubzac) ; Thierry VIGIER (philosophie, Périgueux) ; Halim CHERCHARI (philosophie, Dax) ; Smaïl BOUAZIZ (philosophie, Boulougne-sur-Mer) ; Frédéric POSTEL (philosophie, Pau).

Professeurs des Universités et du Supérieur 

Cédric BRUN (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Pierre CRÉTOIS (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Barbara STIEGLER (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Valéry LAURAND (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Françoise MORELL (philosophie, Bordeaux-CPGE) ; Didier WOLFHUGEL (philosophie, Bordeaux-CPGE) ; Jauffrey BERTHIER (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Michel NODÉ-LANGLOIS (philosophie, Toulouse-Fermat) ; Pascale GILLOT (philosophie, Tours-Université) ; Raphaël EHRSAM (philosophie, Paris-Sorbonne) ; Étienne BIMBENET (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Nicolas QUÉRINI (philosophie, Strasbourg-Université) ; Steeves DEMAZEUX (philosophie, Bordeaux-Montaigne) ; Julie CHEMINAUD (philosophie, Paris-Sorbonne) ; Juliette MORICE (philosophie, Le Mans-Université) ; Michel FICHANT (philosophie, Paris-Sorbonne).

 

Lien vers le site de l’APPEP : http://www.appep.net/lettre-ouverte-du-groupe-denseignants-wuwei/

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