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Tribune 17 août 2017

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Nous ne voulons pas de troisième mandat!

Lettre ouverte au président guinéen, Alpha Condé, signée par Thierno «Brel» Barry et Manira Touré, deux défenseurs des droits de l'homme en Guinée Conakry : «Parce que vous vous êtes flatté d'incarner le renouveau démocratique de la Guinée, et que vous avez juré à deux reprises de respecter et de faire respecter les dispositions de notre loi fondamentale ; parce que notre pays a plus que jamais besoin d'alternance , et d'une réforme de ses pratiques politiques : nous ne voulons pas de troisième mandat !» 

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Monsieur le Président,

Votre arrivée au pouvoir, fin 2010, avait suscité, chez de nombreux guinéens, un espoir confiant, dans un pays meurtri par cinquante années de dictature, d'injustice et de corruption. Certes, la confiance aurait déjà méritée d'être prudente et réservée. Un certain nombre de doutes subsistaient en effet quant à la crédibilité des élections présidentielles, notamment au vu du délai d'organisation du second tour et de la configuration étrangement favorable du jeu des reports de voix. Certaines de vos amitiés revendiquées pouvaient aussi nourrir la suspicion, comme celle de Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères français, ou de Vincent Bolloré, à qui fut octroyé dans des circonstances douteuses la concession du port de Conakry quelques mois seulement après votre arrivée au pouvoir. L'hostilité envers les populations peuhles, sur laquelle vous aviez très largement fondé à l'époque votre stratégie de campagne, risquait enfin d'enfermer le pays dans un clivage ethnique indépassable.

Votre premier mandat avait été marqué par l'épidémie d'Ebola, par des résultats économiques en dent de scie, mais surtout par la main mise progressive de votre parti, le RPG arc-en-ciel, sur l'ensemble des institutions et des administrations guinéennes. Nous aurions pu craindre un strict déni de démocratie, mais vous avez su brosser jusqu'à peu un tableau en nuance de gris : si les élections législatives avaient été organisées avec plus de trois ans de retard, si les élections communales – qui se font toujours attendre – avaient été remplacées par la nomination discrétionnaire de « délégations spéciales » qui vous assurent jusqu'à présent un relais local précieux pour la mise en œuvre de vos politiques nationales et le contrôle des élections ; vous avez su vous montrer toujours parfaitement ponctuel dans l'organisation des échéances présidentielles.  C’est ainsi que vous avez été réélu, comme vous l'aviez d’avance annoncé, dans un formidable « coup KO » au premier tour des élections à la magistrature suprême, début octobre 2015. Le coup était net et sans bavure ; les maires attendront. Qu'importe ? L'Union Européenne et la presse internationale ne se déplacent pas pour des élections communales. Aux présidentielles, au contraire, vous vous saviez attendu.

Depuis, vous vous êtes résolu à renforcer votre rayonnement sur la scène diplomatique, notamment au travers de votre mandat à la tête de l’Union Africaine qui court jusqu’à janvier 2018. Encensé en Afrique pour votre franc-parler, vos prises de positions panafricaines et votre opposition de façade à la « Françafrique », votre autorité est pourtant plus que jamais contestée en Guinée. Il est un point, en particulier, qui, depuis le début de votre deuxième mandat, cristallise les attentions et alimentent la palabre à Conakry. La question était venue à l'ordre du jour comme une lointaine rumeur, d'abord relayée par vos proches, et attisée par les « journalistes alimentaires » dont vous avez su très vite vous entourer. Vous en venez maintenant à entretenir vous-mêmes l’ambiguïté à son sujet. Cette rumeur, c’est celle du troisième mandat.

Nous n’aurions pas à prendre position sur un bruit de couloir si celui-ci ne se donnait pas tant l’apparence d’être fondé. La constitution guinéenne, officiellement adoptée en mai 2010, mais qui, sur ce point, reprend des dispositions en vigueur depuis la Loi fondamentale de 1990, énonce clairement, dans son article 27, la limitation inconditionnelle des mandats présidentiels, interdisant au Président en exercice depuis dix ans de briguer une troisième investiture. Du point de vue de la loi organique, la chose est claire, et le problème est tranché : vous quitterez le pouvoir en octobre 2020. Depuis la fin de l'année 2016, la liste de vos proches ayant révélé à la presse leur sympathie pour ce « projet de troisième mandat » s’est pourtant dangereusement allongée, au rythme même de cette traditionnelle surenchère d'obédience qui caractérise tant la démocratie guinéenne. Une mauvaise langue y verrait encore là une remarquable stratégie politique : celle qui consisterait à lancer les plus fidèles dans le bain de la rumeur pour habituer l’opinion publique à l’idée d'une réforme de la constitution, et diluer ainsi dans le temps la résistance sociale, sans trop – ou trop vite – vous mouiller vous-même. Mais cela, pourrait-on dire, ne vous concerne pas encore. Au quotidien Libération il y a deux mois, lors d’une visite à Paris, vos propos sonnaient pourtant comme une déclaration d’intention : « Arrêtons avec cette vision dogmatique de savoir si la bonne chose est un, deux ou trois mandats. Ça dépend de chaque pays et de la volonté de son peuple. Nous ne voulons plus que l’Occident nous dicte ce que nous devons faire. »

Contourner les questions gênantes par une accusation de l’ingérence occidentale est devenue depuis peu votre principale astuce oratoire. La couverture panafricaine masque bien les intérêts d'une classe dirigeante qui sait si habilement exploiter l'habituelle résignation du peuple guinéen en ravivant en même temps les éléments les plus stériles de son orgueil. Quand il se mêle des affaires guinéennes, un Français a nécessairement tort. Vous maîtrisez parfaitement les ressorts de cette argumentation ad hominem – ou ad patriam – qui, sans être convaincante, condamne au moins l'interlocuteur au silence. A défaut d'une fourniture électrique fiable dans la capitale et d'un réseau routier fonctionnel dans l'intérieur du pays ; à défaut d'une alimentation permanente en eau courante et d'un système de traitement des déchets ; à défaut d'un assainissement des finances d’État et d'une lutte contre la corruption dans l'octroi des marchés publics ; à défaut d'une garantie minimale de sécurité, d'éducation, de santé et de justice, vous prodiguez généreusement à votre peuple une fierté à peu de frais.

Puisque l'Occident ne doit pas dicter le destin politique de notre pays, il faut donc que des guinéens vous répondent. C'est l'objet de notre propos : nous ne voulons pas de troisième mandat ! 

Parce que vous vous êtes flatté, à votre arrivée au pouvoir, d'incarner le renouveau démocratique de la Guinée, et que vous avez juré à deux reprises de respecter et de faire respecter les dispositions de notre loi fondamentale ; parce que notre pays a plus que jamais besoin d'alternance, et d'une réforme de ses pratiques politiques : nous ne voulons pas de troisième mandat !

Parce qu'au-delà des mots et des effets d'annonce, votre présidence est marquée par la même incurie, les mêmes réflexes de népotisme, les mêmes habitudes de corruption, les mêmes abus de pouvoir que celles de vos prédécesseurs : nous ne voulons pas de troisième mandat !

Parce qu'aucun des indices du développement, de l'émergence, ou simplement d'un progrès économique ne laisse croire aujourd'hui que vos stratégies de gouvernance pour notre pays sont les bonnes - parce que les guinéens souffrent aujourd'hui dans leur chair, plus sans doute qu'ils n'ont jamais souffert par le passé : nous ne voulons pas de troisième mandat !

Nous mettrons toute notre énergie et tout notre effort, au-delà des appartenances ethniques et des intérêts partisans, pour mobiliser la résistance des guinéens de la diaspora, et les guinéens de l'intérieur, pour avertir la presse internationale et les organisations non gouvernementales, pour lutter – sous toutes les formes pacifiques qu'il nous sera possible de concevoir – pour barrer la route à un projet d'amendement constitutionnel qui renverrait notre pays aux années les plus sombres de ses dictatures passées. Membres d'aucuns partis politiques, attachés à aucun des réseaux de pouvoir ou de contre-pouvoir qui structurent la société guinéenne, nous avions la prétention, au détour de ce cri de révolte, de porter seulement le témoignage d'une évidence et la voix d'une nécessité.

Signataires :

Thierno «Brel» Barry est président de l'Association des Guinéens de Genève et de France  et conseiller municipal de la commune du Petit Lancy (Suisse) ; Manira Touré est assistante de l'Association RADDHO, membre permanent du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU à Genève et descendante de Sékou Touré.

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