Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

1046 Billets

15 Éditions

Tribune 17 nov. 2022

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

L’offensive anti-trans est un cheval de Troie contre les droits des femmes

À l'heure où deux visions s'affrontent sur les questions de transidentité et face à un « mouvement conservateur gouverné par la peur d’une déréliction d’un ordre prétendument naturel », Les collectifs Toutes Des Femmes, Nous Toutes et Le RAAR se positionnent « en pointe du combat démocratique pour l’autonomisation des personnes et la réaffirmation du sujet de droit. » La libération des femmes « ne s’exonère jamais de la libération de tous·tes : c’est sa finalité. »

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

L’abrogation le 24 juin dernier de l’arrêt Roe vs. Wade aux Etats-Unis, laissant aux Etats le droit de légiférer sur l’avortement, a entraîné une vague de criminalisation de l’avortement, dans 12 Etats, forçant des millions de femmes à supporter des grossesses et parentalités non-désirées. L’émotion mondiale immense suscitée par cette attaque contre les droits fondamentaux des femmes a toutefois fait oublier qu’elle faisait suite à une offensive tout aussi orchestrée contre les droits des personnes LGBT.

En mars 2022 en Floride, les Républicains ont passé la loi  « Don’t Say Gay or Trans », restreignant la liberté d’expression des élèves en leur interdisant de mettre des mots sur leurs préférences amoureuses, leur identité de genre ou celles de leurs proches. Un mois plus tard, ils ont coup sur coup déremboursé toute assistance médicale à la transition, et considérablement restreint le droit à l’avortement. Dans plusieurs États, tous dominés par les Républicains, les personnes trans se sont vu interdire l’accès à la transition, les soignant·es qui les y assistaient ont été criminalisé·es, et les thérapies de conversion qu’elles subissent de facto institutionnalisées. 

Deux visions s’affrontent. D’un côté, le mouvement des droits humains, qui considère que la santé, suivant la constitution de l’OMS de 1946, est un état de complet bien-être physique, mental et social, que toute personne a le droit de poursuivre. Il reconnaît les personnes trans comme une expression naturelle de la diversité humaine, et préconise le respect des textes de consensus des professionnel·le·s de la santé trans (WPATH) fondés sur les données acquises de la science. La bioéthique moderne développe les principes de bienfaisance et de non-malfaisance, mais aussi ceux de justice, et d’autonomie des personnes. 

De l’autre, un mouvement conservateur gouverné par la peur d’une déréliction d’un ordre prétendument naturel, et mû par des modes de pensée complotistes. Il promeut les thérapies de conversion contre les personnes trans, c’est-à-dire la répression médicalisée de leur identité de genre, et la criminalisation de leurs soignant·es.

Cette répression des personnes trans est aussi ancienne que le développement de leurs droits. Ainsi, dans l’Allemagne des années 1920, l’assistance médicale à la transition existait, la transidentité était par endroits considérée comme une variation humaine naturelle. Des femmes trans comme Lili Elbe, ou Dora Richter, acceptées dans leur identité de genre féminine, y bénéficient alors des premières vaginoplasties, et des premiers traitements hormonaux.

Avec la prise de pouvoir des nazis, le principal défenseur de leurs droits, Magnus Hirschfeld, un médecin Juif homosexuel ayant milité pour la dépénalisation de l’homosexualité, doit fuir le pays. Son célèbre Institut de Sexologie est envahi par les jeunesses hitlériennes, entraînant la disparition de Dora Richter. Les travaux d’Hirschfeld sont brûlés devant l’Opéra de Berlin lors du premier grand autodafé du 10 Mai 1933. La fureur complotiste nazie y voit alors, tout comme dans ceux de Sigmund Freud, la preuve que les Juifs veulent détruire la pureté sexuelle et raciale de la nation allemande. Les travaux de Magnus Hirschfeld seront malgré tout poursuivis après-guerre aux Etats-Unis par l’endocrinologue germano-américain Harry Benjamin, puis par la fondation de la WPATH en 1979.

Les modes de pensée complotistes se diffusent aujourd’hui aux USA dans des espaces inattendus. À en croire certaines « féministes » des réseaux sociaux, par exemple, l’assistance médicale à la transition serait le produit d’un complot industriel mené par quelques milliardaires - incidemment tous Juifs - dont le but serait de « manipuler médicalement le sexe des enfants ». Une formulation insidieuse, qui s’agglomère avec une autre conspiration - QAnon - selon laquelle les élites internationales constituent une cabale pédophile que seul Donald Trump pourrait abattre. L’obsession conspirationniste transphobe et antisémite contre un “Etat Profond” qui détournerait massivement des mineur·es a largement contribué à galvaniser les partisans de Trump lors de la tentative de coup d’Etat que fut l’assaut du Capitole le 6 Janvier 2021. 

En France, les rhétoriques complotistes qui ont accusé le Planning Familial, sur fond d'affiche montrant un homme trans enceint, de vouloir éliminer les femmes, ont été dirigées par l’extrême droite, et aussitôt nourries par un sous-courant transphobe du féminisme. Il n’est désormais plus rare d’entendre parler de « lobby » ou de « secte pédocriminelle » dans des réseaux sociaux féministes français, pour parler de personnes trans. La pensée complotiste s’y insinue largement, sapant les bases intellectuelles du féminisme, et tentant de transformer peu à peu celui-ci en officine respectable des courants néo-traditionalistes. 

Depuis un siècle, la médecine moderne est en prise avec les rapports de forces de son temps. Au cœur des batailles qui se jouent et se rejouent, celle-ci sert les intérêts des personnes à mieux contrôler leur propre corps, ou a contrario, celui des autres. Les soubresauts historiques qui ont marqué son rapport aux personnes trans révèlent la fragilité du droit des personnes à disposer de leur propre corps. Contre ce droit, un camp conservateur, souvent nourri de modes de pensée complotistes, invente un ennemi fantasmatique : le « transactivisme ». Cet épouvantail tout-puissant serait capable de neutraliser la volonté des personnes trans, justifiant ainsi pour les conservateurs de renoncer au principe d’autonomie des personnes. Il est alors aisé pour ces mêmes agitateurs de menaces imaginaires de restreindre les libertés individuelles au nom de la protection des plus faibles.

Les luttes féministes, proclamant « mon corps, mes choix », se positionnent, au-delà de la binarité femmes/hommes, en pointe du combat démocratique pour l’autonomisation des personnes et la réaffirmation du sujet de droit. Le combat pour la libération des femmes ne s’exonère jamais de la libération de tous·tes : c’est sa finalité.

Signataires :

Toutes Des Femmes  ;
Nous Toutes ;
Le RAAR (Réseau d'Actions contre l'Antisémitisme et tous les Racismes).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Services publics
RER B : voyage sur la ligne qui déraille
Le RER B est la deuxième ligne de train la plus chargée d’Europe, et pourtant elle souffre de nombreuses tares : quatre terminus, un tunnel partagé avec le RER D et, surtout, un sous-investissement chronique de la part de la région et de l’État. Les usagers souffrent, les conducteurs aussi.
par Khedidja Zerouali
Journal — Migrations
Étrangers sous OQTF : la justice recadre la préfecture de Seine-Maritime
Le tribunal administratif de Rouen vient de débouter la préfecture qui demandait aux gestionnaires de centres d’hébergement d’urgence d’exclure de leur dispositif « insertion » les étrangers en situation irrégulière faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire exécutoire. Une décision qui vient contredire les circulaires et les récents engagements du ministère de l’intérieur.
par Manuel Sanson
Journal
La précarité étudiante s’enracine et le gouvernement répond à côté
Le gouvernement vient de débloquer 10 millions d’euros pour soutenir les associations qui agissent en faveur des étudiants précaires. Seulement, les principaux acteurs considèrent que la réponse est insuffisante et attendent des mesures structurelles pour endiguer la pauvreté des étudiants.
par Faïza Zerouala
Journal — Europe
À Mykolaïv, les morts hantent civils et militaires
La ville de Mykolaïv subit depuis des mois le manque d’eau potable et les coupures d’électricité. La région a été bombardée sans relâche par l’armée russe jusqu’à la mi-novembre 2022 et plus de la moitié des habitants a quitté les lieux. Civils et militaires restés sur place racontent leur « cauchemar ».
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Des chênes (français) pour la Chine
Fric-frac dans les forêts françaises. Voler du bois n’est pas une mince affaire. Et pourtant, dans les Pyrénées, en Moselle, en Vendée, dans le Nord, le brigandage se multiplie. A l’heure des drones, GPS et autres trackers… (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Vidéo - le gouvernement empêche les débats sur les forêts publiques par 49-3
Il y a un mois, nous avons publié ici une tribune signée par plus de 40 parlementaires, demandant un débat sur l’avenir de l'Office National des Forêts dans la loi de finances avant le 49-3 du gouvernement. Devinez quoi : les débats devaient avoir lieu le 2 novembre à 17h05. Le 49-3 a été activé le 2 novembre à 17h00. Mais tout n'est pas perdu : la suite se joue au Sénat dès mercredi.
par Pour des forêts vivantes
Billet d’édition
Reboiser les forêts brûlées est favorisé par une niche fiscale
Si l'investissement forestier offre des possibilités de rendement limitées, il constitue en revanche une niche fiscale qui permet de réduire le montant de son impôt sur le revenu. L'investissement forestier réalisé par une personne domiciliée en France lui permet de bénéficier d'un avantage fiscal, que ce soit au titre de l'impôt sur le revenu ou de l'IFI (impôt sur la fortune immobilière).
par Patrick Cahez
Billet de blog
Incendie de forêt : les causes ne sont pas que climatiques
[Rediffusion] Les forêts du Sud en particulier demandent beaucoup d'attention pour ne pas prendre feu. Coupe feu, garde-forestiers, défrichages, surveillances, pompiers de proximité, les moyens sont-ils encore là ou ces incendies sont-ils causés par l'impéritie des pouvoirs publics ?
par lecteurfid