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Tribune 18 mars 2022

L’Etat soutient la création, l’Etat expulse les artistes autrices-auteurs

 « Là où l’Etat soutient la création, il ordonne aussi une expulsion. » Alors que son œuvre était programmée notamment au festival du Printemps de Septembre à Toulouse, l'artiste Abdul Hadi Yasuev est l'objet d'une «mesure d’éloignement», ou décision de transfert. Il a été placé en centre de rétention administrative. Un large collectif d'artistes et intellectuels en appelle « au soutien de toutes et tous pour contester les entraves faites aux artistes, et à l’ensemble des personnes inquiétées par le contentieux du droit des étrangers et du droit d’asile ».

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Le paradoxe est saisissant : un service de l’Etat relevant d’une Préfecture, une Direction des Affaires Culturelles, soutient financièrement la création d’une œuvre de collaboration entre deux artistes. Cette même Préfecture émet à l’encontre d’un des artistes, alors que l’œuvre est programmée dans des festivals et au sein de plusieurs institutions artistiques en France, une « mesure d’éloignement » ou décision de transfert, en application du Règlement de Dublin lié aux procédures de demande d’asile. 

Là où l’Etat soutient la création, il ordonne aussi une expulsion. 

Ce cas n'est pas isolé. Il s'agit d'un contentieux de masse structurel : celui du droit des étrangers et du droit d’asile. 

Cette situation est celle de Abdul Hadi Yasuev et Cynthia Montier, co-auteur et co-autrice de karma dont la création est soutenue par la DRAC Grand-Est, tandis qu’en octobre 2021, alors que l’œuvre était programmée notamment au festival du Printemps de Septembre à Toulouse, Abdul Hadi Yasuev a été placé en centre de rétention administrative à Strasbourg. 

Nombre d’institutions et structures de la culture ont alors témoigné leur soutien au co-auteur retenu. Une première décision de justice, au tribunal administratif, a donné raison au co-auteur de l’œuvre, en annulant son transfert hors de France. Alors que la Préfecture du Bas-Rhin disposait d’un délai de 6 mois, expiré au 18 mars, pour exécuter sa décision, celle-ci a finalement fait appel de la décision annulant la mesure de transfert : un nouveau jugement est attendu pour le 24 mars 2022, à la Cour administrative d’appel de Nancy. Cette tribune vient en soutien de la demande d'Abdul Hadi Yasuev de pouvoir poursuivre sa vie en France, dont son activité de création. 

De même, Mamadou Djouldé Baldé, Ben Bangoura, Aliou Diallo, Pathé Diallo, Mamy Kaba, Ousmane Kouyaté, Laye Diakité, Sarah Mekdjian, Marie Moreau, Saâ Raphaël Moundekeno œuvrent à la création de performances depuis 2018 à Grenoble, notamment pendant deux ans en résidence au Magasin des Horizons - Centre National d'Art Contemporain de Grenoble (2019-2021). Dans le même temps, plusieurs co-auteurs ont été expulsés hors de France ou sont encore menacés d’expulsion, parce qu’étrangers : en 2019, Mamadou Djoulé Baldé a été expulsé en Espagne dans le cadre du Règlement de Dublin empêchant pendant 90 jours une résidence de création en cours de l'eouvre « Exercice de justice spéculative » au CNAC-Grenoble. Depuis, Mamadou Djouldé Baldé a été reconnu comme bénéficiaire de la protection subsidiaire par la Cour Nationale du Droit d’Asile.

D’autres co-auteurs sont encore inquiétés à ce jour. En 2020, alors en résidence pour la création de l'oeuvre performative « sans titre » à l’Office Artistique de la Région Nouvelle Aquitaine, avec l’ensemble UN (Ensemble de trente musiciens improvisateurs), Ben Moussa Bangoura a été convoqué pour une audition supplémentaire à la Cour Nationale du Droit d’Asile, alors qu’il avait déjà été entendu. La résidence a dû être suspendue.  Les directrice et directeur du CNAC-Grenoble et de l’OARA, les co auteurs plasticiennes, performeuses, musiciens ont témoigné par écrit de ces atteintes. 

Nous en appelons au soutien de toutes et tous pour constater et contester les entraves faites aux artistes auteurs, autrices, et à l’ensemble des personnes inquiétées par le contentieux du droit des étrangers et du droit d’asile, alors que les guerres et conditions d’exil sont encore si contemporaines et que la liberté de création a été proclamée dans la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016, Article 1 « La création artistique est libre ».

À chaque convocation et éloignement forcé, nous témoignons d'atteinte à l'intégrité des œuvres et constatons avec effroi que l’art et la création ne sont exemptés de frontières qu'en fonction d'un marché mondial « libre » ultra-financiarisé. Ainsi les frontiérisations, c'est-à-dire la fabrique constante et naturalisée des frontières, dans la création comme partout ailleurs, dessinent les conditions d’une inclusion différentielle sur ce marché mondial « libre » et nous séparent. Le 24 mars 2022, liberté à Abdul Hadi Yasuev.

Pour signer, c'est ici.

Premiers signataires : 

Madeleine Aktypi, poétesse, artiste et enseignante
Liberty Azenstarck, artiste
Etienne Balibar, professeur honoraire, Université de Paris Ouest-Nanterre
Patrick Bernier et Olive Martin, artistes
Pomme Boucher, médiatrice artistique
Mégane Brauer, artiste
Nicolas Daubanes, artiste
Etienne de France, artiste
Matteo Demaria, artiste
Mabeye Deme, artiste
Pauline Desgrandchamps, chercheure associée en design de l’Université de Strasbourg, co-référente associative
Marie-Pierre Duquoc, artiste
Jérôme Dupeyrat, critique d’art, professeur d’histoire de l’art à l’Institut supérieur des arts et du design de Toulouse (isdaT), coresponsable de Trois_a, espace de diffusion artistique (Toulouse)
Mathilde Ehret-Zoghi, formatrice et présidente de maze-conseils, Lille
Georges Yoram Federmann Psychiatre. Président du cercle de mémoire Menachem Taffel. Intervenant à HEAR
Arianna Fernandez, artiste
Raphaël Grisey, artiste
Sophie Hasslauer (Reims), artiste, directrice artistique de FECIT, et Co Présidente de Plan d’Est
Antoine Hoffmann, artiste-chercheur,
Sophie Lapalu, critique d’art et enseignante en actualité de l’art
Ninon Maillard, enseignante-chercheure en histoire du droit, Université Paris-Nanterre
Olivier Marboeuf, auteur, critique et producteur de cinéma
Julie Martin, commissaire d’exposition et chercheuse en art
Sarah Mekdjian, enseignante-chercheure Université Grenoble Alpes, co-autrice du Bureau des dépositions
Claire Migraine, commissaire d’exposition interdépendante
Anna Millers, conservatrice du patrimoine
Louise Moulin, artiste militante membre élue du bureau du Pôle des Arts visuels des pays de la Loire
Clémence de Montgolfier, artiste-chercheure
Émile Ouroumov, commissaire d’exposition interdépendant
Daniel Payot, professeur émérite de l’Université de Strasbourg, ancien adjoint au Maire de Strasbourg en charge de la culture (2008-2014)
Isabelle Saint Saëns, militante associative
Bérénice Serra, enseignante-chercheuse et co-fondatrice du Laboratoire Modulaire, laboratoire  de recherche en arts numériques de l’École d’arts et medias de Caen/Cherbourg
Clio Simon, artiste-auteure
Leïla Simon, commissaire d’exposition, critique d’art, crieuse publique
Paul de Sorbier, responsable de centre d’art la Maison Salvan
Myriam Suchet, maître de conférences en littératures francophones et françaises, 
Université Sorbonne Nouvelle, Institut universitaire de France
STAA CNT SO, Syndicat des Travailleurs Artistes-Auteurs, CNT SO
Sébastien Thiéry, politologue, coordinateur des actions du PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), intervenant à Sciences Po Lyon et Sciences Po Lille
Trémeau Tristan, critique d’art, professeur à l’Esad TALM-Tours
Mathieu Tremblin, artiste et enseignant-chercheur à l’ENSAS
Françoise Vergès, politologue, activiste
Marianne Villière, artiste
Grégoire Zabé, designer, artiste et enseignant à l’ENSAS
Simon Zara, artiste-chercheur

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