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Tribune 18 août 2022

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On ne règlera pas le bouleversement climatique en s’attaquant aux demi-bouilloires

Mettre moins d’eau dans les bouilloires (Irlande), prendre des douches froides (Allemagne)... Quatre jeunes élu·es européen·nes déplorent les injonctions faites citoyens aux gestes pour la planète, tandis qu'aucune mesure structurelle ne s'attaque au « capitalisme fou », destructeur de vies, de la faune et de la flore. « Si des changements dans nos modes de vie sont nécessaires, nous ne pouvons attendre des individus qu'ils compensent là où nous, politiques, manquons de responsabilité pour engager les secteurs les plus polluants ou énergivores. »

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Nous sommes de jeunes élus européens, nous voulons passer un coup de gueule. Parce qu’il y en a marre. Nous voyons se multiplier les mesures, à travers toute l’Europe, pour demander aux citoyens de faire des gestes pour la Planète. Plusieurs papiers se sont récemment fendus d’une liste de mesures prises à travers l’Europe : moins d’eau dans les bouilloires (Irlande), des douches froides dans les piscines et salles de sport (Allemagne), apprendre à utiliser un thermostat ou « ne pas porter de cravate pour contribuer aux économies d’énergie » (Espagne). Et la liste est longue.

Pardon de le dire, mais on ne règlera pas le problème du dérèglement climatique en s’attaquant aux demi-bouilloires.

Entendons-nous bien, il ne s’agit nullement de dire que ces mesures ne servent à rien. Ni même qu’on doit s’exonérer de l’éducation populaire dans nos gestes du quotidien. Il faut évidemment passer par là.

Si des changements dans nos modes de vie individuels seront nécessaires dans les années à venir, nous ne pouvons pas attendre des individus qu'ils compensent là où nous, politiques, manquons de courage politique et de responsabilité pour s’attaquer aux enjeux fondamentaux et engager les secteurs les plus polluants ou énergivores.

En revanche, lorsque l’on prétend s’attaquer à un problème aussi systémique, on sabre d’abord dans les grandes masses. Là où on peut réellement avoir un impact à l’échelle. Selon le SDES (Service français des données et études statistiques), l’intensité énergétique résidentielle seule est, en France, loin derrière celle des transports, de l’industrie et du tertiaire en cumulé. Très loin derrière.

Quid des entreprises qui misent encore et investissent massivement dans le suremballage ? Dans le forage et le pillage des ressources dans les sols et les mers… de l’Antarctique aux métaux rares chinois ou africains, en passant par les nappes phréatiques partout dans le Monde ? Qui est prêt à surtaxer les bénéfices record de l’industrie pétrolière ? Selon la Ellen MacArthur Foundation, 17 à 20% de la pollution de l’eau mondiale serait causée par l’industrie du vêtement… on en parle ?

Il y en a assez de nous faire croire que le monde ne tourne pas rond juste parce qu'on ne fait pas pipi sous la douche, sans jamais remettre en cause le vrai système qui pose le problème mondial fondamental, tant d'un point de vue social que d'un point de vue écologique tant destructeur de vies, de la faune et de la flore : le capitalisme fou, qui marche sur la tête.

Quand dans plusieurs Etats européens, on propose de fermer les commerces le soir à partir de 19h, ou de réduire l’éclairage public dans les villes… Qui pense à celles et ceux qui travaillent tard ou en 3x8 ? Aux femmes qui seules rentrent le soir à pied du travail ? A celles et ceux qui enchaînent les petits boulots précaires et n'ont pas ou peu de jours de repos ?

Qui se dit que peut-être, cette réflexion doit être corrélée à une réflexion globale sur la réduction du temps de travail, un filet de sécurité social pour les plus précaires ou un revenu universel d’existence digne de ce nom ? Parce que sans réforme structurelle, chaque foyer devra-t-il garder un parent à la maison ? Devenir rentier ? Libérer des ressources financières pour payer quelqu’un qui fera nos courses et celles de nos enfants ?

Il est grand temps de comprendre que les mesures écologiques à prendre doivent être à la hauteur des enjeux et avoir une grille de lecture a minima sociale. A défaut, le risque est celui d’une situation où certains auront les moyens de contourner les difficultés et de vivre dans le déni, tout en pointant du doigt celles et ceux qui n’ont pas ce luxe, et qui eux, supportent au quotidien tout le coût économique, social et environnemental de la transition. Selon Greenpeace, 63 milliardaires français émettent autant que le Danemark, la Finlande et la Suède réunis. En France, l’empreinte carbone moyenne d’un individu appartenant au 1 % les plus riches est 13 fois plus importante que celle des 50 % les plus pauvres, en raison du mode de vie .

C’est sans parler de la grille de lecture territoriale, où les petites villes et le monde rural ne sera pas logé à la même enseigne que les autres et se verra rapidement déclassé et stigmatisé – plus qu’il n’est déjà. On ne s’exonérera donc pas non plus d’une réflexion sur le maillage de nos territoires en services publics, de Guingamp à Uppsala, en passant par Varese ou Paris. Cela n’aura comme effet notoire que de faire exploser les inégalités – plus qu’elles ne le font déjà… et de menacer le pacte social de nos sociétés.

Si on ne veille ni à l'acceptabilité sociale des mesures écologiques que l'on prend ou préconise, ni à la répartition équitable du coût et du poids supporté, on crée de la division, de la stigmatisation et de l’opposition sur le sujet. Autrement dit, peu importera le tort ou la raison sur le fond, ces mesures ne fédèreront pas une majorité, car réputées ne pas tenir compte des réalités, notamment des plus fragiles. Or, pour gouverner et faire passer des lois, et donc changer les choses, il faut une majorité.

Nos vies se précarisent, nos terres se désertifient, nos fleuves s’assèchent, nos forêts brûlent… et certains attendent toujours que certains ne remplissent leurs bouilloires qu’à moitié.

Signataires :

Klara Ellström, Conseillère municipale de Upssala, Suède (Parti vert), Présidente de la Commission municipale Santé et environnement

Léa Filoche, Adjointe au Maire de Paris, France (Générations)

Tugdual Le Lay, Conseiller municipal de Guingamp, Bretagne, France (Générations), Ancien secrétaire général de la Confédération européenne des petites villes

Helin Yildiz, Conseillère municipale de Varese, Italie (Parti démocrate)

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