Les mensonges des pays amis d’Haïti

Un groupe de citoyens haïtiens interpelle le Core Group (les pays «amis d'Haïti») à faire preuve «d’empathie à l’égard du peuple le plus pauvre de l’hémisphère plutôt qu’à ses dirigeants actuels». En appelant à des élections en Haïti, ils poussent «à une énième élection sans changement des règles du jeu, sans changement de constitution», alors qu'une réforme institutionnelle serait nécessaire pour aller vers la démocratie.

Le Core Group* (les ambassadeurs des pays et regroupements de pays dits « amis d’Haïti ») est sorti de son silence depuis les soulèvements populaires du 7 février. Le Core Group demande aux haïtiens de reconnaître le professionnalisme d’une police formée par les Etats-Unis et le Canada en 1995 et dont des membres, et pas des moindres, sont de mèche avec les gangs qui sèment la terreur dans la capitale depuis plusieurs mois, ainsi qu’une séance publique au Sénat a permis de le savoir. Une force de police dont des hauts gradés sont impliqués dans le crime organisé, le trafic de stupéfiants et le commerce d’armes et de munitions de guerre.

Nous n’avons pas beaucoup entendu le Core Group quand on massacrait à La Saline, quand on lynchait ici et là, souvent des victimes livrées à la foule par la PNH qui a multiplié les bavures ces derniers jours, morts de peu d’importance comme Roberto Thélusma tué devant l’hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti le samedi 9 février.

Le Core Group a lâchement laissé partir le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies quand il a souligné la nécessité que la justice se prononce sur l’utilisation des fonds Petrocaribe, le plus grand crime économique commis par les dirigeants de ce pays. Pas plus qu’on ne l’a entendu quand la gourde s’est emballée.

Le Core Group appelle au dialogue. Les pays amis parlent de dialogue depuis 1991. Cette recette de dialogue constructif et inclusif est agitée à chaque crise. Or, le président n’offrait que la caravane comme programme politique. Les premiers blocages l’ont poussé à mettre en place les Etats généraux sectoriels, oxymore qui n’a pas su créer la confiance. Mort-nés, les Etats généraux peuplés d’inconnus, ont été remplacés par un mandat au Premier ministre, rapidement doublé par un mandat à l’ancien maire des Cayes. Quand la nécessité d’un dialogue se fait sentir, c’est qu’il y a entre deux personnes ou plus, deux groupes ou plus des antagonismes sévères et la recette est toujours la désignation d’un médiateur, personne ou institution. Où est le médiateur? Le président a choisi de dialoguer avec lui-même. Rien ne laisse espérer qu’il sortira de ce tête-à-tête.

La démocratie enfin ; et son corollaire, les élections. Le Core Group veut nous faire croire que cette démocratie que le peuple haïtien cherche depuis 1986, nous l’avons trouvée! Le Core Group n’a pas pris acte du déséquilibre entre les pouvoirs de l’Exécutif et le Législatif, ni du dysfonctionnement du Judiciaire, ni de l’inefficacité d’un Exécutif bicéphale coûteux et peu productif de décisions. Il appelle aux élections. Pour reproduire un système que, à peu de choses près, tout le monde dénonce aujourd’hui ? Et la détérioration des communes entre les mains de «cartels» élus avec moins de 1% des citoyens en âge de voter dans ces communes. D’un autre côté, nous devons nous faire un devoir de nous rappeler les interventions lourdes et déterminantes de la communauté internationale dans les résultats des élections de 2006 et 2011 qui ont été les plus «visibles». En mettant les élections avant la réforme institutionnelle, le Core Group pousse à une énième élection sans changement des règles du jeu, sans changement de constitution: c’est s’assurer que l’on reproduit la non-démocratie pour les cinq prochaines années.

Il faut parfois sortir dans la rue pour se faire écouter. Le Core Group devrait se pencher sur le cas des Gilets Jaunes en France. Il y a certes des casseurs dans la foule qui est aujourd’hui dehors dans toutes les communes du pays criant sa faim, la cherté de la vie, les abus fiscaux, les inégalités, l’insécurité et est demandeur d’Etat. Messieurs, faites preuve d’empathie à l’égard du peuple le plus pauvre de l’hémisphère plutôt qu’à ses dirigeants actuels qui n’ont rien à lui offrir.

Signataires :

Gina Alcémor, comptable;

Joseph Altidor, poète;

Pierre Angelot, communicateur social;

Stéphanie Agénor, bibliothécaire;

Max Grégoire Benjamin, plasticien;

Rossi Jacques Casimir, artiste, slammeur;

Josapha Cardichon, psychiatre;

James Collimon, économiste;

Jérôme Clifford, sculpteur;

Kettly Duchemin, Professeur d’université

Alberto Duperval, juriste;

Jean-François Fritz, architecte;

Judith Janvier, pharmacienne;

Marc Pierre Joseph, vidéo-artiste;

Josette Marie Lafargue, avocate spécialiste en droit des affaires;

Patrick Pierre Louis, comédien;

Christine Joseph Marc, architecte;

Calixte Michel, politologue;

Eddy Muscadin, Entrepreneur;

Pierre Narcisse, Gestionnaire d’entreprise;

Patrice Nau, thérapeute clinicienne; 

Ingrid Perpignan, commerçante;

Antony Pierre, pâtissier;

Alix Eddy Porcénat, musicien;

Marie Sabine Prospère, militante féministe.

 

*Le groupe est composé de la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, des ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union Européenne et du Représentant spécial de l’Organisation des États américains.  


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