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Tribune 19 févr. 2020

Islam: reconquérir les territoires de la raison

Dans une actualité polarisée sur les enjeux d'intégrisme religieux, un collectif d'universitaires et spécialistes de l'Islam alerte sur la dangerosité des travaux de Gilles Kepel et Bernard Rougier, porteurs d'une vision idéologique occultant les racines socioéconomiques du salafisme. Ils appellent à fournir aux quartiers populaires incriminés les moyens de «sortir de la stigmatisation et de l’enclavement» et à cesser de faire d'une question sociale un enjeu strictement répressif.

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Nous, signataires de cette tribune, travaillons directement ou indirectement sur l’islam en France, en Europe et même au-delà (Maghreb, Moyen-Orient, Afrique). Nous ne partageons pas nécessairement les mêmes analyses, mais respectons la diversité des points de vue, voire les divergences. C’est ainsi que nous pouvons progresser, amender ou vérifier nos hypothèses. Nous ne pensons donc pas que la polémique gratuite et les procès d’intention soient la meilleure façon d’imposer notre point de vue.

Or, dans plusieurs articles ou entretiens accordés à la presse, Gilles Kepel et Bernard Rougier ont systématiquement pris le chemin de la dénonciation, voire de l’intimidation et de l’injure pour manifester leur désaccord avec ceux qu’ils désignent à la vindicte publique : pour eux, quiconque n’adhère pas à leurs conclusions devient de facto un collaborateur potentiel du jihadisme.

Mais surtout, leur approche crée une image distordue de l’islam et des musulmans en France. Elle fait de cette « conquête des territoires » (les banlieues populaires) par l’islamisme un projet orchestré et importé de l’extérieur. Or, on est là à cent lieues des résultats attestés par une écrasante majorité des recherches consacrées à ce sujet.

Aucun d’entre nous ne nie le fait que certains jeunes issus des quartiers populaires se replient sur eux-mêmes en épousant parfois le salafisme, et pour une infime minorité le djihadisme ou encore, une version “orthodoxe” de l’islam. Mais ce sont les racines sociales, économiques et culturelles de ce repli sur une approche clivante de la religion qu’il importe d’identifier, en en dénonçant les causes et non les expressions. Ces racines ont pour nom la non-mixité sociale des quartiers, l’enclavement des « banlieues », la stigmatisation, le chômage, et le recours à l’économie parallèle ainsi que l’humiliation et le déni de citoyenneté. Ce repli est aussi une réaction à certaines des politiques conduites par la France dans le monde musulman : qu’il s’agisse, en particulier, de la question israélo-palestinienne, ou du traitement très sélectif des dérives autocratiques, selon qu’elle soient égyptienne ou turque, notamment.

Quant à proclamer l’existence d’un projet hégémonique des “islamistes” – terme sous lequel sont amalgamés des vendeurs de kebab, des imams de toutes sensibilités et jusqu’aux associations citoyennes dénonçant ces amalgames (CCIF et d’autres), et en faire un terreau unique pour le jihadisme, cela relève des théories du complot. La seule attitude légitime vis-à-vis de musulmans qui seraient tous vêtus de la même étoffe antirépublicaine, serait celle de la répression. Ces théories reçoivent, hélas, le soutien d’une grande partie des médias qui se disputent en majorité l’électorat d’extrême-droite et transforment ces dévoiements évidents de la recherche en autant de best-sellers.

Dans Terreur dans l’Hexagone : genèse du djihad français Gilles Kepel a soutenu des points de vue qui divergent de ceux de la quasi-totalité des chercheurs aussi bien dans la sphère anglophone que francophone. Sa vision idéologique, très proche du sens commun, construite sur un usage particulièrement sélectif et partisan des données, n’est destinée qu’à confirmer ses thèses. Ainsi de sa conception des émeutes de 2005 dans les banlieues inspirées selon lui "par les islamistes" alors que la quasi-totalité des sociologues a qualifié cette mobilisation de non-religieuse. Il s’appuie pour cela sur le seul cas d’une mosquée atteinte par un projectile, et d’où serait partie la mobilisation toute entière. On pourrait multiplier les exemples. Méprisant la prudence propre aux scientifiques, la presse à sensation a cherché enfermer les chercheurs dans l’alternative : ou bien la radicalisation de l’islam (thèse de G. Kepel et de B. Rougier), ou bien l’islamisation de la radicalité (thèse d’Olivier Roy). Or la réalité sociologique montre que les deux interagissent, le même individu passant de l’un à l’autre selon le moment de sa vie.

Les descriptions de B. Rougier dans Les territoires conquis de l’islamisme vont, elles aussi, dans le sens de la théorie du complot islamiste. Les musulmans de diverses obédiences, unifiés dans une alliance « salafo-frériste » (Frères musulmans) secondée par d’autres tendances comme le Tabligh visent, selon lui à conquérir un nombre croissant de territoires, et à expulser de la République des banlieues de plus en plus « islamisées », comme en un projet sectaire cohérent et englobant. Dans un éditorial du 16 janvier 2020, Le Figaro croit pouvoir annoncer « la victoire du chercheur Gilles Kepel dans la controverse qui l’oppose à son confrère, Olivier Roy. Le salafisme est bien l’antichambre du djihadisme.»

Or les faits constatés sur le terrain par les chercheurs sont tout autres. Dans la grande majorité des cas (dans les Quartiers Nord de Marseille, mais aussi dans de nombreuses autres cités), au lieu de favoriser le jihadisme, le salafisme, certes en désocialisant ses adeptes, lui barre le chemin. Le salafisme refuse la société de consommation, car ses adeptes, pour la plupart originaires des quartiers pauvres et démunis n’ont matériellement pas la possibilité d’y accéder (même si une petite minorité use des portables high tech, la grande majorité appartient au monde des précaires ou des exclus). Il « sectarise » ceux qui se trouvent déjà dans des quartiers enclavés. Il claquemure ceux qui sont déjà emmurés dans des cités sans mixité sociale.

Bref, le salafisme a des racines socio-économiques. B. Rougier refuse de les voir, dénonçant l’hégémonie de l’islamisme là où il faudrait plutôt se scandaliser de l’absence d’intégration sociale de ceux auxquels nul avenir digne de ce nom n’est proposé. Or, les solutions crédibles à ce retrait de la société passent non par la répression mais par la prise en charge de ces quartiers, comme celle que le plan Borloo avait préconisée.

Car nul ne nie l’existence, dans certains quartiers de France, de problèmes sociaux à connotation religieuse. Mais pour « reconquérir » ces territoires dits perdus, et « conquis » par les soi-disant islamistes, il faudrait que ces quartiers gagnent en dignité sociale, que les moyens leur soient fournis de sortir de la stigmatisation, de l’exclusion et de l’enclavement, que la mixité sociale y soit restaurée, et que surtout, l’on cesse de se complaire dans la recherche de solutions purement répressives quand la question est éminemment sociale. La thèse de G. Kepel et de B. Rougier occulte la nature du problème en donnant un vernis de scientificité à une vision idéologique, dédaigneuse de la complexité du réel, qui apporte seulement de l’eau au moulin de l’extrême-droite. En réduisant les banlieues à une seule dimension « islamiste », ils ignorent l’opposition de la grande majorité des français de confession musulmane à l’usage de la violence politique, tout comme ils taisent le véritable dynamisme associatif des quartiers populaires. Tandis que bien des acteurs de ces quartiers essayent de recréer du lien social, ils portent le discours de la guerre de tous contre tous.

Premiers signataires :

Claire Beaugrand, Chargé de recherche au CNRS
Alain Bertho, Professeur d'Anthropologie à Paris 8
François Burgat, Directeur de recherche émérite au CNRS
Sonia Dayan Herzbrun, sociologue, Professeure émérite à l’Université de Paris
Christine Delphy, Directeur de recherche retraitée, CNRS
Sylvie Denoix, Directeur de recherche au CNRS
Karima Direche, Directeur de recherche au CNRS
Nicolas Dot-Pouillard, Chercheur en sciences politiques Beyrout
Nadia Fadil, Professeur d’anthropologie, KU Leuven (Belgique)
Jérôme Ferret, Maître de conférences en sociologie HDR, Université Toulouse Capitole
Alain Gabon, Professeur associé Virginia Wesleyan University.
Lise Garon professeure de communication publique à l'Université Laval.
Noëlle Gérôme, Ethnologue, chargée de recherches, retraitée du CNRS
Alain Gresh, Directeur du site Orient 21
Vincent Geisser, Chargé de recherche au CNRS
Aïssa Kadri, Professeur émérite de Sociologie à Paris 8
Farhad Khoskhokhavar, DE retraité à l’EHESS, Paris
Michel Kokoreff, Professeur de sociologie, Université Paris 8
Stéphanie Latte Abdallah, Chargé de recherche au CNRS
Raphaël Liogier, Professeur des universités, Sciences Po Aix-en-Provence
Bjorn Olav Utvik, Professeur à l'Université d’Oslo
Matthieu Rey, Chargé de recherche au CNRS
Laura Ruiz de Elvira Carrascal Chargée de recherches à l’IRD
Marc Sageman, consultant anti-terroriste
Fabien Truong, professeur agrégé, département de Sociologie et d’Anthropologie de Paris 8.

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