Le numéro d’Enquête exclusive consacré aux « Africains de Paris » a suscité de vives critiques de la part de noirs résidant en France. Nous sommes également agacés (quoique pas surpris) par cet énième documentaire qui a pour but d’analyser des immigrés ou enfants d’immigrés par le prisme de leur « intégration » réussie ou non (selon les critères de qui ?).

Nous nous méfions déjà de Bernard de la Villardière que sa réputation précède quant à son regard plein de mépris et de préjugés sur les populations issues de l’immigration vivant en banlieue.

En clair, nous n’attendions rien de bon de ce documentaire, et n’aurions certainement pas pris la peine de le critiquer en temps normal. Ce qui nous incite à prendre la parole, et nous inquiète, ce sont les critiques – du moins les plus entendues – formulées par certains noirs sur les réseaux sociaux.

La plupart des reproches faits au documentaire sont remplis de mépris de classe : on lit qu’il aurait fallu montrer les « vrais » noirs en réussite, entrepreneurs, banquiers, avocats, etc. Le sous-entendu étant qu’il y en a marre de ne montrer que les noirs pauvres, en galère, ou pas vraiment de l’élite. Or ce qui nous gêne, ce n’est pas la surreprésentation des noirs en galère, dans des situations de précarité ou pauvreté, mais c’est la façon dont on les montre dans la majorité des documentaires ou films : en les caricaturant, en les culpabilisant, en associant à la « culture » ce qui relève de phénomènes sociaux, en pointant implicitement du doigt leur « manque de volonté » ou leur « désinvolture » plutôt que les barrières concrètes liées au racisme, par exemple.

Selon nous, en plus de l’usage du terme "Black" et du choix de la dimension "festive", qui comme beaucoup l’ont relevé renvoie aux clichés du noir comme objet de divertissement, toujours lié à la danse, à la fête etc, les critiques que nous faisons de ce documentaire concernent les points suivants (entre autres…) :

  • La présentation écrite du documentaire qui parle d’Africains « bien intégrés » de Paris (sous-entendu, ceux de banlieue ne le sont pas…).
  • Le voyeurisme blanc qui consiste à s’immiscer dans la vie d’immigrés ou d’enfants d’immigrés, ici Africains, pour « tester » leur niveau d’intégration.
  • Le peu d’analyses sérieuses, approfondies et critiques sur le fait que la condition noire en France est très largement le produit de discriminations racistes au travail, au logement, dans l’éducation etc.
  • Enfin, notons qu’à aucun moment ce documentaire ne s’est intéressé aux productions intellectuelles, artistiques ou culturelles centrant l’expérience noire en France

Mais en réalité, un documentaire qui serait attentif et critique sur les points suivants, est-il vraiment possible sur les télévisions françaises ? La réponse est non. Autrement dit, plutôt que de quémander d’être « bien représentés », nous n’avons pas d’autres choix que de soutenir les initiatives afros (journaux, revues, émissions etc.) en rupture avec les injonctions assimilationnistes des médias français. L’autonomie est notre seule option. Car dans un contexte de subordination, les élites blanches ont pris l’habitude de construire des représentations de nous dans le but de nous diviser : parisiens contre banlieusards, antillais contre africains, enfants d’immigrés contre parents immigrés, afro français contre « blédards » etc. Alors quel type de représentation "positive" pouvons-nous espérer sur des chaînes françaises ? Une représentation élitiste, avec uniquement ceux qui ont « réussi », pour mieux confirmer que « quand on veut on peut », et que tous ceux qui n’y arrivent pas et sont coincés dans la précarité de leurs banlieues, c’est parce « qu’ils ne le veulent pas » ?

Les noirs en France sont majoritairement de classe populaire, et cela n’a rien de honteux. Cela s’explique par l’histoire qui a amené nos grands-parents, parents, ou nous-mêmes ici : une histoire coloniale et d’exploitation là-bas, en Afrique, en Caraïbes, et ici en France. Les discriminations racistes sont elles aussi largement démontrées par toutes les enquêtes de sociologie sérieuses. Nous n’avons rien contre l’ascension sociale d’une partie des noirs, au contraire ! Nous partageons comme les autres noirs la colère contre ce système qui nous assigne à être tout en bas de l’échelle, mais nous ne partageons pas les termes dans lesquels cette colère s’est exprimée dans les critiques de ce documentaire. 

Nous avons aussi relevé dans ces critiques une forme de rejet pour les cultures – diverses et variées – africaines. Certains se plaignent par exemple qu’on ait principalement montré des noirs qui avaient des accents, ou qui s’habillaient avec « des couleurs vives ». Et le « pire » pour beaucoup c’est l’évocation de la dot dans le documentaire. C’est comme si cela renvoyait, pour ces critiques, à une forme d’arriération dont il faudrait se distancier. Et c’est bien ça le problème : considérer que ce qui rappelle l’Afrique est méprisable, honteux. Or avoir un accent, c’est le signe que la langue du pays d’origine est encore présente, et c’est positif. S’habiller autrement qu’à l’occidental, là encore rien de honteux. La dot quant à elle fait partie de traditions, de coutumes qui là encore n’ont rien de méprisable.

Dans toutes ces critiques, ce qu’il faut bien souvent lire en filigrane c’est que ce documentaire à donner une « mauvaise image des noirs ». A qui ?  Aux blancs. Nous nous posons alors la question suivante : qui sont les blancs pour que nous ayons à leur prouver notre « intégration » pour être enfin traités d’égal à égal ? Avons-nous des maîtres devant qui nous sommes sommés de faire bonne figure, montrer "pattes blanches" ? Libérons-nous de nos complexes d’infériorité vis-à-vis des blancs. Qu’il s’agisse d’être vu comme un « bon noir intégré » ou un « mauvais noir inassimilable », dans les deux cas, c’est toujours l’autre, mis dans une position de supériorité, qui attribue les bons ou les mauvais points. Pensons-nous que « donner une bonne image » nous protégera du racisme ? Là encore, la réponse est clairement non. Il existe une bourgeoisie noire aux Etats-Unis depuis bien longtemps et il y a même eu un président noir. Le racisme a-t-il disparu ? Les noirs dans leur majorité sont-ils sortis de la pauvreté ou précarité ?

Pour nous, nos élites, nos héros, ce sont nos grands-parents, nos parents qui à partir de petits boulots pénibles, dans des contextes migratoires difficiles, ont parfois réussi à faire vivre un village tout entier en Afrique, ou ont offert à leurs enfants des opportunités de vie qui leur auraient été impossible en Caraïbe. Pas parce que l’Afrique ou la Caraïbe seraient maudites ou « naturellement » pauvres, mais parce qu’elles ont été et continuent d’être pillées, exploitées, pour l’enrichissement des pays occidentaux.  Et les conséquences de tout cela, nous obligent aussi à penser à ceux qui aujourd’hui quittent leur pays et se retrouvent piégés dans l’horreur des camps pour migrants, réfugiés. Nous pensons également à nos frères en prison parce que leur position sociale les avait condamnés à survivre grâce aux économies parallèles, et les voilà particulièrement criminalisés, là où les grands bandits en col blanc prospèrent en toute impunité. Nous pensons enfin à nos sœurs qui elles aussi, dans leurs parcours migratoires difficiles, sont obligées d’accepter des boulots aux multiples violences (salariales, raciales, sexuelles…) ou d’autres "options" de survie, stigmatisantes, dangereuses, criminalisées, sans aucune aide et en subissant en plus le jugement moral des autres.

Tous ces parcours ne sont peut-être pas très « swag », mais ils disent la force des nôtres, leur résistance, leur aptitude à la survie, contre un système qui broie nos peuples depuis des siècles. Et c’est de ces personnes que nous voulons nous solidariser. Si les exemples afros de « réussite » sociale permettent effectivement d’avoir des modèles, généralement ces modèles servent surtout d’inspiration à l’échelle individuelle, mais il faut aller plus loin. Sans aucune forme de misérabilisme ou de fétichisme de la galère, apprenons à valoriser les résistances de ceux des nôtres qui sont tout en bas, plutôt que de vouloir s’en distinguer.

Comme le disait l’écrivaine Caribéenne – américaine Audre Lorde « sans la communauté pas de libération ». Dans notre cas, en France, nous disons « sans les communautés, aussi diverses soient-elles, africaines et afro descendantes, pas de libération ». La communauté est bien plus qu’un lieu qu’on choisit de mobiliser quand on a besoin du soutien financier pour sa start-up. Nous invitons donc les « élites noires » offusquées par ce documentaire à faire preuve de sens communautaire, et à choisir de qui elles décident de se solidariser : agissez, redistribuez, financez des projets communautaires, ne cherchez plus la distinction, la validation du blanc, car en se distinguant de la majorité des noirs vous servez de caution censée prouver que les autres seraient responsables de leur condition, alors qu’il y a un système raciste et capitaliste à mettre en cause.  Mais pour le comprendre, encore faut-il vouloir une émancipation collective, communautaire et pas individualiste. 

Signataires :

Abdoulaye Gassama, Fania Noël et João Gabriell, «militant.e.s afrodescendant.e.s panafricain.e.s investi.e.s dans la lutte anti-négrophobie»

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