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Tribune 19 sept. 2017

A Lille, l’état d’urgence contre le droit de manifester

Diverses personnalités engagées à Lille s'insurgent contre l'interdiction de manifester dans le centre-ville de Lille. «Nous refusons cet abus de pouvoir caractérisé et appelons toutes celles et ceux se sentant concernés à se rendre à la manifestation contre l’état d’urgence du 30 septembre 2017.»

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L’état d’urgence, depuis les attentats de novembre 2015, permet aux préfets d’interdire toutes manifestations dans tout ou partie d’un département. Depuis un an, Michel Lalande, préfet du Nord, ne s’est pas gêné. Sous prétexte de la présence d’un local d’extrême droite, le centre-ville est interdit aux manifestants. Nous refusons cet abus de pouvoir caractérisé et appelons toutes celles et ceux se sentant concernés à se rendre à la manifestation contre l’état d’urgence du 30 septembre 2017.

A Lille, depuis le mois de septembre 2016, 17 arrêtés préfectoraux ont interdit, par le recours aux dispositions de la loi sur l’état d’urgence, l’accès à tout ou partie du centre-ville à des manifestations. Leur point commun ? Ce paragraphe :

« Considérant que le mercredi 14 septembre 2016 à 21h50, une douzaine d’individus, dont le visage était dissimulé et portant des vêtements sombres, ont apposé des autocollants « Action Antifasciste » et tagué de slogans tels que "Pas de fachos chez nous..." sur certains bâtiments de la rue des Arts à Lille ».

Pour qui ne connait ni Lille, ni son paysage politique, difficile de saisir les raisons de ce court paragraphe, consciencieusement recopié, faute d’orthographe comprise, depuis un an par le bureau des affaires politiques du cabinet du préfet. Qu’ont à voir quelques autocollants et des tags, même apposés par des individus habillés de noir, avec l’interdiction faite à des manifestants de parcourir les rues du centre-ville ? La réponse est simple. Rue des arts, un local de l’extrême-droite identitaire a ouvert ses portes en septembre 2016, la Citadelle.

Ont ainsi été interdites du centre-ville des manifestations protestant contre l’ouverture de ce local, des manifestations contre les violences policières et des rassemblements critiquant la « mascarade électorale » organisés par ce que les services préfectoraux appellent « mouvance ultra-gauche ». Pour justifier ces interdictions, la préfecture invoque les « multiples dégradations » commises pendant la mobilisation contre la loi-travail. A Lille, celles et ceux qui ont participé à ces manifestations savent que ces « dégradations » furent symboliques, essentiellement des jets de peintures. L’intimidation policière, elle, fut bien réelle. Faute de mieux, la Préfecture est même allée jusqu’à invoquer des événements de 2007 ou d’autres ayant eu lieu à Nantes ou Paris. A lire la prose préfectorale, Lille parait être un lieu d’affrontements réguliers entre des hordes d’extrémistes et les forces de l’ordre. L’exagération est flagrante.

Nombreux sont celles et ceux pouvant ne pas se sentir concernés directement par ces limitations qui ne paraissent s’appliquer qu’aux initiatives d’une poignée de « militants de mouvements d’extrême-gauche ». Toutefois, d’arrêtés en arrêtés, le champ d’application des interdictions s’étend. Ainsi, le 1er mai, jour du traditionnel défilé syndical, marqué cette année par la présence du Front national au second tour de l’élection présidentiel, le centre-ville est interdit à toute manifestation. Une manifestation réclamant « vérité et justice pour Johnny », un animateur du quartier Churchill dans le coma suite à une intervention policière, se voit également interdire de parcourir ces mêmes rues. Elle est repoussée sans ménagement par la police quand elle entend traverser les rues touristiques du Vieux Lille.

Le 12 mai, c’est un rassemblement devant se tenir sur la Grand Place, qui est tout simplement empêché par la magie de l’état d’urgence. Il visait à protester contre l’assassinat, en 2011, par des militants d’extrême-droite d’Hervé Rybarczik. Chanteur d’un groupe de rock local, celui-ci fait partie des « noyés de la Deûle » qui semblent avoir été alors victimes d’un gang de néo-nazis, maintenant sous les verrous. La panique et les rumeurs que ces noyades avaient alors suscitées furent étouffées, une tragique « loi des séries » ayant été évoquée par les autorités et la presse locale.

Les manifestants se rendant au rassemblement, ignorant l’interdiction, ont été nassés par un impressionnant dispositif policier, sous les regards éberlués des passants alors nombreux dans ce quartier commerçant. Les identités des manifestants furent relevées. Ceux n’ayant pas de papiers furent conduits au poste de police, sans que rien ne puisse être retenu contre eux. La scène se passait sous les fenêtres de la Voix du Nord, qui bien qu’ayant annoncé dans son édition de la veille la tenue du rassemblement, n’a pas cru bon d’informer ses lecteurs de son étrange et spectaculaire déroulement.

Que reproche la préfecture à ce rassemblement ? Outre les habituels considérations recopiées d’arrêtés en arrêtés, c’est bien que l’appel au rassemblement aurait reproché « aux forces de l’ordre [d’avoir] joué "un rôle de protecteur de l’ultra-droite" [la citation est fausse] en qualifiant l’affaire d’accident ». Ce qui n’est ni plus ni moins qu’une opinion, se fondant sur de nombreuses révélations faites par la presse. Une telle opinion ne peut en rien justifier juridiquement l’interdiction.

Ces tensions s’expliquent par le contexte lillois. A la rentrée, aura lieu le procès de Claude Hermant. Ce militant néo-fasciste de longue date, proche des néo-nazis suspectés de l’assassinat d’Hervé Rybarczik, est poursuivi pour avoir vendu les armes ayant servi à Amedy Coulibaly, lors de l’attentat contre l’Hyper Casher de Vincennes, en janvier 2015. Il s’est rapidement avéré que Hermant, ainsi que plusieurs de ses proches, étaient des indicateurs de divers services de police et étaient censés opérer ces trafics sous leur supervision. L’affaire est donc d’autant plus délicate. Effectivement, les relations entre une partie des forces de l’ordre lilloise et l’extrême droite peuvent paraitre problématiques, tout comme le classement de l’affaire des « noyés de la Deûle ».

Le dernier usage fait des arrêtés d’interdiction a été de refuser, le 19 juin, à une manifestation contre la nouvelle loi travail de passer dans le centre-ville au nom de la « lutte contre le terrorisme et la sécurisation des rues commerçantes de Lille », achevant de démontrer la finalité de ces pratiques administratives. C’est pourquoi le syndicat Sud Santé Sociaux, qui avait déposé le parcours, a décidé d’instruire une requête contre ces pratiques administratives anti-démocratiques.

Alors que commence la mobilisation contre la nouvelle loi-travail et que l’état d’urgence va rentrer dans le droit commun, il est vital de se mobiliser pour les droits politiques et sociaux. Il est important que toutes les organisations syndicales et politiques, associations et collectifs ayant pris position contre l’état d’urgence, prennent part, d’une manière ou d’une autre, aux procédures judiciaires contestant la légitimité des arrêtés préfectoraux limitant le droit de manifester. Il est important que ces mêmes organisations, ainsi que toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par la question des libertés politiques et sociales, prennent également part aux manifestations contre l’état d’urgence et la répression, et notamment celles du 30 septembre à Lille.

Premiers signataires :

Isabelle Bosseman, militante CGT CHU Lille ;

Roland Diagne, porte parole du Comité des Sans-Papier 59 ;

Olivier Fagot, militant SUD Santé Sociaux 59 ;

Audrey Foucaut, militante CGT Duacom Douai ;

Eddy Guilain, militant CGT Douai ;

Gaetan Hélon, militant CGT SEL Valencienne ;

Frederic Herrewyn, militant CGT CHU Lille ;

Alain Leclercq, militant Sud-Rail ;

Annie Masse, militant SUD Santé Sociaux 59 ;

Vladimir Nieddu, militant SUD Santé Sociaux 59 ;

Julien O’Miel, CERAPS, université de Lille ;

Olivier Pira, militant SUD Santé Sociaux 59 ;

Julien Pitinome, photoreporter ;

Florian Regley, avocat au barreau de Lille ;

Muriel Ruef, avocate au barreau de Lille ;

Yannick Sobaniak, militant CGT CHR Wattrelos.

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