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Tribune 19 oct. 2017

Contre le patriarcat, retrouver sa capacité d'indignation

Coline Serreau, réali­sa­trice, scéna­riste et actrice française, a tenu à réagir à l'affaire Weinstein et au déferlement de réactions sur le web et ailleurs. Elle nous livre ici sa propre réflexion : « Il ne s’agit pas ici de stigmatiser tel ou tel individu crapuleux, mais bien d’initier une procédure de défense collective des femmes, une législation véritablement coercitive.»

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Le cadre général de notre société, au-delà d’être, pour l’instant, une société libérale et capitaliste, est le patriarcat.

C’est comme dans un PC : vous pouvez être dans WORD, mais en fait vous êtes dans un environnement WINDOWS, lui-même dans un environnement DOS (Disk Operating System) avec un langage fait de zéros et de uns, qui domine toute la structure de votre ordinateur, et qui n’est pas visible.

Pareil pour le patriarcat, on ne le voit pas, on ne le nomme pas, mais il est omniprésent et soumet toutes les actions à sa loi.

Le fondement du patriarcat, son postulat implicite, non exprimé mais dominant, c’est que les corps des femmes et des enfants appartiennent au père (ce qui induit la filiation, la descendance,  le patronyme, les discriminations sexuelles). Ce système autorise, dans le conscient de certaines sociétés et/ou dans l’inconscient de nos sociétés « avancées »: le mariage forcé, le viol, les violences conjugales, la pédophilie et collatéralement le harcèlement sexuel, prolongation directe du droit de propriété que certains hommes pensent avoir sur le corps des femmes. Ces hommes-là sont arriérés, mais nombreux.

Depuis plusieurs siècles, en occident, le patriarcat est combattu, difficilement, mais combattu et il se défend violemment : des centaines de milliers de femmes ont été assassinées comme sorcières parce qu’elles défendaient leur droit à pratiquer la médecine, les grandes religions monothéistes n’ont eu de cesse de priver les femmes de leurs droits élémentaires et de les traiter comme des suppôts de Satan et autres créatures impures, la littérature, (Marivaux, Molière, Shakespeare, Balzac, Sand… etc…) a questionné, analysé, approuvé ou combattu cette inégalité criante de traitement entre les hommes et les femmes, mais en tout cas le sujet a été au centre de beaucoup sinon de toutes les préoccupations.

Les années 70 ont vu apparaître  un pic de la lutte anti-patriarcale, puis, comme après toutes les grandes avancées sociales, il y a eu un recul pendant quelques décennies et voilà que maintenant, il semblerait que nous soyons de nouveau dans une période de remontée de la conscience anti-patriarcale.

Ces luttes sont bien sur liées aux mouvements féministes, mais aussi à des avancées « organiques » et économiques de la société.

Les femmes, beaucoup d’entre elles, sont maintenant éduquées, et tout à fait en position de pouvoir diriger les entreprises ou les affaires des pays.

Elles en sont souvent empêchées par l’inertie des forces conservatrices et par la peur masculine de perdre le pouvoir.

Mais dans une société où la loi c'est la concurrence acharnée des nations et des entreprises entre elles, les compétences des femmes ne peuvent plus être ignorées, on y perdrait trop.

La société patriarcale se trouve donc dans la contradiction de ne plus pouvoir se passer de la puissance productive, créatrice et économique des femmes, tout en la redoutant terriblement car cette puissance signe sa fin.

L'exacerbation de la lutte de tous contre tous a produit un effet pervers qui se retourne contre le patriarcat lui-même : pour se développer les sociétés modernes se sont vues obligées de faire entrer massivement les femmes dans le monde du travail, d'accepter de leur donner de plus en plus de libertés, de contrôle sur leur corps, leur sexualité et leur fécondité.

Évidemment ce sont, à plus ou moins long terme, les femmes qui gagneront la bataille de l'égalité et de la mort du pouvoir patriarcal, d’abord parce qu’elles sont plus nombreuses, ensuite parce que cela va dans le sens de l’histoire et du mieux pour l’humanité toute entière.

Certains pays, certaines religions, certaines populations sont particulièrement rétives à ces changements dont elles pensent qu’ils peuvent détruire leur identité culturelle dans un contexte de fragilité sociale et économique de ces populations. Ces pays, ces religions, ces communautés  se poignardent elles-mêmes. Elles restent agrippées au passé sans saisir les magnifiques opportunités de développement que représentent l’émancipation, l’éducation des femmes et les gains qu’ils obtiendraient si elles étaient à la direction des affaires.

Comment voulez-vous qu’un pays qui musèle 52% de ses cerveaux puisse rivaliser avec une société qui emploie 100% de ses forces productives ? La mutilation de l'intelligence collective handicape le développement des sociétés.

Dans ce contexte historique, la libération de la parole des victimes et la dénonciation d’un magnat d'Hollywood ne sont que la pointe de l’iceberg puissant et inéluctable qui avance souterrainement et remet en question le patriarcat.

Non, aucun corps n’appartient à personne, oui les signes extérieurs de soumission à un ordre inégalitaire ne sont plus tolérables. Mais il faudra aller plus loin et analyser, nommer, dénoncer ces signes de soumission : talons hauts, diktats de la mode, anorexie, port du voile islamique, interdits sur les pratiques sportives etc... Tous ces signaux semblent opposés mais ils ne sont en réalité que les revers de la même médaille.

Les femmes subissent toute leur vie, à tous les âges, des discriminations, des harcèlements, des injonctions, des violences, des emprisonnements réels ou virtuels, que les hommes (même ceux qui vivent près d'elles et les aiment) ont bien du mal à imaginer (Cf. «Dans la peau d’un noir» de John Howard Griffin). Beaucoup de femmes, pour des questions de survie économique et sociale, ont intériorisé ces comportements de soumission ou de harcèlement et les considèrent comme normaux, ou refusent d'en parler pour ne pas rajouter la honte et la stigmatisation à l'exclusion du pouvoir qu'elles vivent en permanence. Certaines ont même totalement enfoui dans l'oubli et le refoulement toutes les violences qu'elles ont subies : il faut bien vivre et survivre.

C'est justement pourquoi il faut célébrer la beauté et le courage du geste et de la parole libérée de ces actrices qui ont crevé un abcès millénaire, heureusement dans un moment où la société entière se trouvait prête à les entendre.

Le déferlement de réactions sur le web, dans la rue, dans les media, dans les entreprises, dans les restaurants, les syndicats, les familles, est le signe qu’une nouvelle avancée est en cours. 

Il ne s’agit pas ici de stigmatiser tel ou tel individu crapuleux, mais bien d’initier une procédure de défense collective des femmes, une législation véritablement coercitive. Il s’agit de pouvoir dénoncer les agresseurs sexistes comme on dénonce les actes racistes. Il s’agit pour les femmes de reconquérir l’espace public partout où il lui est dénié ou interdit. Il s’agit d’éduquer nos magistrats et notre police à la gravité de ces délits. Il s’agit de mener une politique extrêmement sévère envers les violences faites aux femmes (en 2016, 220 femmes sont mortes sous les coups, sans compter le nombre impressionnant de grandes blessées et d’handicapées à vie suite à ces violences).

Si en France, deux cent vingt maghrébins, juifs, noirs, syndicalistes ou homosexuels étaient tués chaque année à coups de poings ou de couteaux comme le sont les femmes, la France serait, avec raison, indignée, dans la rue, à feu et à sang, et pourtant ces populations sont archi minoritaires.

Mais nous les femmes, qui représentons 52% de la population, plus de la majorité, subissons ces harcèlements, ces violences, ces mutilations, ces décès et personne ne bouge, la France s’en fout.

Le patriarcat est parvenu à anesthésier la capacité d’indignation de nos sociétés, c’est cela qu’il faut combattre, c’est cela qui doit cesser, avec, enfin, le concours des hommes autant que des femmes.

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