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Tribune 19 déc. 2017

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Nombre d’emplois disparaissent, mais que devient le travail?

Rien n'est inéluctable quand on parle destructions d'emplois. C'est la position épousée par une cinquantaine de sociologues du travail et de l’emploi qui expliquent : «Ces emplois sont détruits parce que priorité est donnée à la valorisation des capitaux investis dans les entreprises ou au remboursement d’une dette sociale qu’alimentent ces destructions d’emplois (donc de cotisations) et d’une dette publique sans cesse nourrie par les baisses d’impôts pour les plus riches, ainsi que par l’évasion fiscale».

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Après bien d’autres, c’est la Société générale qui a récemment annoncé la suppression d’ici 2020 de 3 450 emplois (et de plusieurs centaines d’agences) en France en raison de la concurrence qui l’obligerait à adapter ses effectifs et des nouvelles technologies qu’il serait inconcevable de ne pas adopter.

L’emploi rendu de plus en plus flexible au cours des quatre dernières décennies apparaît ainsi de plus en plus clairement comme la variable d’ajustement favorite du patronat français (qui n’est pas le seul dans ce cas) dans un contexte où « l’abaissement du coût du travail » est devenu une pratique habituelle, voire une norme gestionnaire, dans la course à la rentabilité toujours plus grande du capital.

Mais que devient le travail ? Disparaît-il au profit de machines, d’automates, de robots réalisant désormais une partie de ce que faisaient auparavant les hommes et les femmes au travail ? Quand la mécanisation ou la numérisation permettent d’éviter aux salariés les tâches pénibles, répétitives, dangereuses, etc., on peut s’en féliciter, sauf qu’il faudrait y associer une substantielle réduction du temps de travail afin de partager les tâches restantes pour éviter d’alimenter le chômage de masse qui frappe notre société depuis 40 ans.

Mais, nos enquêtes de sociologues du travail et de l’emploi nous montrent que la réalité est plus complexe qu’une simple substitution entre travail humain et machines. C’est en fait un vaste mouvement d’invisibilisation de toute une partie du travail qui est la contrepartie cachée de bien des destructions d’emplois et des baisses de coût de production qu’elles visent.

Mais où est passé ce travail rendu invisible ? Qui le fait ? Qui tire profit de ces gains de productivité ? Pour une partie, ce sont les salariés en emploi qui se retrouvent surchargés par ce travail invisible : la production en flux tendu et la réduction régulière des effectifs (dans les entreprises privées mais aussi dans le secteur public, à l’hôpital ou à l’université par exemple) aboutissent à attribuer à ceux qui restent les opérations de ceux dont on supprime les postes. Le lien entre d’un côté l’intensification du travail qui en découle et de l’autre la montée du stress, du burn out, du suicide au travail, des troubles socio-psychiques et autres atteintes à la santé (TMS notamment) est assez direct. Une autre partie de ce travail caché est réalisé à très bas prix suite à la plupart des délocalisations d’emplois, mais aussi quasi gratuitement par des « quasi-salariés » (apprentis, titulaires de contrats aidés, stagiaires ou travailleurs « ubérisés ») qui occupent désormais en permanence des postes sans obtenir le statut, la rémunération et les droits sociaux en contrepartie du travail qu’ils font.

Enfin, moins apparente mais très substantielle est la part du travail, hier réalisée par des salariés, qui retombe maintenant sur les clients et les usagers qui "bénévolement" scannent les codes-barres de leurs achats, remplissent les caddies et les réservoirs d’essence, réservent et impriment leurs billets de train et d’avion, enregistrent leurs déclarations de revenus ou leurs demandes de passeports, pour prendre quelques exemples parmi tant d’autres. Ces actes devenus quotidiens contribuent ainsi sans qu’on le sache à une substitution non pas entre travail humain et capital technique, mais entre travail rémunéré et travail gratuit. Inutile d’avoir suivi de longues études d’économie ou de gestion pour comprendre à qui profite ce tour de passe-passe que l’on légitime souvent comme un moyen de faire baisser certains prix à la consommation et comme une condition de survie des entreprises dans la compétitivité économique, fondée sur des innovations techniques présentées comme incontournables.

Il n’y a rien d’inéluctable à ces destructions d’emplois qui jettent ou maintiennent dans le chômage et la précarité des millions de personnes en niant toute création de richesse et toute utilité sociale à leur travail. Ces emplois sont détruits parce que priorité est donnée à la valorisation des capitaux investis dans les entreprises ou au remboursement d’une dette sociale qu’alimentent ces destructions d’emplois (donc de cotisations) et d’une dette publique sans cesse nourrie par les baisses d’impôts pour les plus riches, ainsi que par l’évasion fiscale dont on apprend l’ampleur et dont on comprend les mécanismes avec la publication des Panama papers, paradise papers et autres Lux leaks.

On obtient bien une "croissance" en faisant de tels choix ou en les acceptant, mais c’est celle du chômage pour les uns ou de la précarité et du mal-être au travail pour les autres alors que rien de tangible n’est envisagé pour créer les emplois qui permettraient de répondre à la crise écologique majeure que nous subissons. Notre travail de sociologue consiste notamment à rendre visibles ces réalités sociales et à mettre les bons mots sur ces maux qui minent notre société.

Les signataires :
Dominique Glaymann (Centre Pierre Naville, Université d’Évry), Jean-Pierre Durand (Centre Pierre Naville, Université d’Évry), Guillaume Tiffon (Centre Pierre Naville, Université d’Évry), Marc Perrenoud (Université de Lausanne), Marnix Dressen (Printemps, Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Frédéric Mougeot (Centre Max Weber, Université Lumière Lyon), Cédric Frétigné (Lirtes, Université Paris Est Créteil), Josua Gräbener (Pacte, Université de Grenoble), Jean-Philippe Melchior (ESO, Le Mans Université), Ivan Sainsaulieu (Clersé, Université Lille1), Denis Bernardeau (ACP, Université Paris Est Marne-la-Vallée), Manuella Roupnel-Fuentes (ESO, IUT d’Angers), Olivia Chambard (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Frédéric Moatty (CNRS, Lise, UMR3320, CNAM, Centre d’études de l’emploi et du travail), Simon Lemoine (philosophe, Université de Poitiers), Philippe Brunet (Lisis, Université Paris Est Marne-la-Vallée), Donna Kesselman (Imager, Université Paris Est Créteil), Claude Didry (Centre Maurice Halbwachs, ENS Paris et CNRS), Béatrice Barbusse (Lipha, Université Paris Est Créteil), Jean-Marie Harribey (Université de Bordeaux), Laetitia Sibaud El Ouardy (IRTS CA et CEREP), Stéphane Le
Lay (équipe Psychodynamique du travail et de l'action, CNAM-Paris 5), Salvatore Maugeri (Vallorem, Université d’Orléans), François Sarfati (Lise et CEET, CNAM), Sophie Bernard (IRISSO, Université Paris Dauphine), Fabienne Maillard (Escol-Circeft, Université Paris 8), Otmar Seul (Université Paris-Nanterre), Gérald Houdeville (Centre nantais de sociologie, Université de Nantes, UCO d’Angers), Isabelle Chambost (Lirsa, CNAM), Stéphanie Mignot-Gérard (IRG, Université Paris Est Créteil), Philippe Semenowicz (Erudite, Université Paris Est Créteil), Bénédicte Atten (membre fondateur du Réseau International de Sociologie Clinique), Catherine Peyrard (DySoLab, Université de Rouen), Lionel Jacquot (Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales, Université de Lorraine), Maxime Quijoux (Printemps, Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Paul Bouffartigue (LEST, Aix Marseille Université et CNRS), Patrick Rozenblatt (Centre Max Weber, Université Lyon 2), Djaouida Séhili (Centre Max Weber, Université Lumière Lyon 2), Clément Gérome (Lirtes, Université Pari-Est Créteil), Louis-Marie Barnier (Chercheur associé au LEST, Aix Marseille Université), Lucie Goussard (Centre Pierre Naville, Université d’Évry), Sabine Fortino (GTM-CRESPPA-CNRS, Université de Paris Nanterre), Benoît Scalvinoni (Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales, Université de Lorraine), Annie Dussuet (Université de Nantes), Jean-Marie Canu (Institut de recherches de la FSU), Marie Benedetto-Meyer (Printemps, Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Hélène Ducourant (LATTS, Université Paris Est Marne-la-Vallée), Jean-Michel Denis (LATTS, Université Paris Est Marne-la-Vallée), Alexandra Bonal Belseur (Centre Pierre Naville, Université d’Évry), Mihaï Dinu Gheorghiu (chercheur associé CEET-CNAM), Olivier Cléach (sociologue indépendant), Matthieu Hély (Printemps, Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines).

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