Inquiétudes d’une citoyenne française : je ne suis pas Charlie

Directrice de recherche au CNRS, enseignante à l'Ecole polytechnique (Humanités et Sciences Sociales) et à l'Université Paris Dauphine (Executive master Islamic Finance), membre fondateur de l’Institut Français de la Finance Islamique, la philosophe Dominique de Courcelles explique le « choix à la fois philosophique et spirituel » qui l'a conduit à ne pas manifester le 11 janvier.

Directrice de recherche au CNRS, enseignante à l'Ecole polytechnique (Humanités et Sciences Sociales) et à l'Université Paris Dauphine (Executive master Islamic Finance), membre fondateur de l’Institut Français de la Finance Islamique, la philosophe Dominique de Courcelles explique le « choix à la fois philosophique et spirituel » qui l'a conduit à ne pas manifester le 11 janvier.



Je n’ai pas défilé dimanche 11 janvier. Je ne suis pas Charlie. C’est un choix voulu et assumé, un choix à la fois philosophique et spirituel, qui, dimanche 11 janvier, n’était pas du tout « politiquement correct ». Plusieurs fois, entre le samedi et le dimanche, j’ai reçu des injonctions par internet à signer la pétition « Je suis Charlie ». Je n’ai pas répondu, tout en étant assurée que désormais, grâce au web, je figurais sur la liste de ceux qui n’avaient pas répondu et donc pas voulu signer et donc pas voulu défiler et donc refusé de se parer  de l’identité « Charlie », slogan de communication massifiante, invariant compassionnel des lendemains de catastrophe. L’unanimisme recherché et affiché, cette pêche des signatures, a exprimé une angoisse fondamentale, presque dangereuse en tant que telle dans la mesure où elle revient à nier la différence, la complexité des identités, la complexité des appartenances, même si l’on peut aussi espérer que cette angoisse peut peut-être, paradoxalement, suggérer des possibilités d’agir ensemble avec ces différences. Une semaine après le 11 janvier, je proposerai 7 points de réflexion.

1- En tous temps et en tous lieux les grands spirituels et les grands maîtres de sagesse de toutes les grandes religions et les grandes sagesses de l’humanité, parce qu’ils s’affirmaient amoureux et respectueux de la dignité des êtres humains et du monde, conscients de leur responsabilité en sincérité, vérité et bienveillance devant l’Etre divin, Dieu, Tout Autre, Infini, Transcendance quel que soit le nom qu’on lui donne, ont condamné le meurtre et l’assassinat. A leur suite, chaque être humain, homme ou femme, qui se revendique citoyen/ne du monde, au nom d’un certain humanisme, au nom d’une certaine représentation des êtres humains et du monde, au nom de sa responsabilité personnelle, de sa culture et de sa conviction, condamne le meurtre et l’assassinat. On ne peut que condamner les meurtres et assassinats des 7 et 9 janvier derniers.

2- Les massacres des 7 et 9 janvier ont été revendiqués au nom de la défense d’une religion, l’islam, et de son Prophète Mohamed. Ils ont été perpétrés d’une part à l’encontre de l’hebdomadaire Charlie Hebdo et de son rédacteur en chef, le dessinateur caricaturiste Stéphane Charbonnier, et, d’autre part, à l’encontre d’une supérette Hypercasher de Vincennes et donc de personnes juives.

Or, Charlie Hebdo était un journal que presque plus personne ne lisait, jugé vulgaire, critiqué pour ses outrances et ses grossièretés à l’encontre des croyances religieuses et de toute autorité et institution ; il ne faisait plus rire qu’un nombre très limité de personnes et il était en passe de faire faillite. Le massacre de ses journalistes caricaturistes et d’autres journalistes de sa rédaction a fait du journal en tant que tel un « martyr », et il est remarquable que tous les journalistes confrères ont alors tendu à une forme d’auto-apitoiement corporatiste, comme cela a été souligné. Car il ne faut pas oublier que ce massacre a fait aussi d’autres victimes, dont on a très peu parlé, comme s’il y avait les « vraies victimes », les journalistes, et les « victimes collatérales », en particulier les agents chargés de la sécurité de l’hebdomadaire par le  gouvernement français ; quant aux morts, juifs, de Vincennes, ils ont été pratiquement ignorés. Liberté de la presse, liberté d’expression comme valeur fondamentale de la République, tels sont les concepts qui ont été aussitôt revendiqués en symbole de Charlie Hebdo !

Attachée au respect des croyances et des cultures, au respect de la dignité des croyants comme des incroyants, je n’ai jamais apprécié, quand il m’arrivait de les croiser au détour d’une page d’information écrite ou de journal télévisé, les caricatures « libres » de Charlie Hebdo qui s’en prenaient de façon indécente et offensante aussi bien à l’islam et aux musulmans, ses cibles favorites, qu’au christianisme et aux chrétiens, beaucoup plus rarement aux juifs. Si le délit de blasphème n’est pas un délit en France, est-ce qu’offenser autrui dans ce qu’il a de plus sacré est un droit de l’homme ?

Le mercredi 14 janvier, une semaine après le massacre du 7 janvier, le nouveau numéro de Charlie Hebdo, tiré à 5 millions d’exemplaires !, a caricaturé à nouveau le Prophète. On ne peut qu’être consterné et même en colère de ce qui est encore une insulte et une provocation qui, pour reprendre les termes mêmes de la plus haute autorité de l’islam sunnite, Al-Azhar, « va attiser la haine… ne sert pas la coexistence pacifique entre les peuples ». Le pape François, répondant aux journalistes dans le vol qui l’emmenait aux Philippines jeudi 15 janvier, a décrit « les limites » à la liberté d’expression : « On ne peut pas insulter la foi des autres ». Le 15 janvier, me trouvant à Barcelone, j’ai pu constater que mes collègues universitaires espagnols partageaient la même consternation que moi.

3- Le président d’une Fondation qui porte le nom d’un des « Pères de l’Europe » a écrit le 11 janvier, peut-être sous le coup de l’émotion –mais on sait bien que l’émotion est à la fois stupéfiante et porte à la déraison, que « la Liberté a été défiée et attaquée », avec un L majuscule, et que pour la défendre il y a eu « la formidable levée en masse du peuple français contre les attentats de Paris ». Qu’est-ce que cette Liberté ? Est-elle identifiable au droit absolu de choquer et blesser autrui ? Il y a là un contresens manifeste et éminemment dangereux sur la liberté.

Faisant de Charlie Hebdo un « martyr », les médias ont en effet décrit ses journalistes comme des hommes « libres », parce qu’ils étaient sceptiques et anti dogmatiques, laïques ! Ainsi doués d’une « pensée politique forte et courageuse », ces hommes « libres » ont cultivé la raillerie simpliste et grossière, l’irrévérence, l’obsession contre les musulmans assimilés à des terroristes, à des « cons », à des assistés, fondant ainsi une sorte de « politiquement correct » ou de conformisme conforme à la norme qui stigmatise les plus stigmatisés.

La « liberté » pour Charlie Hebdo, sans L majuscule, consiste en effet à pratiquer de véritables mises à mort symboliques, sans aucune évaluation de la désorganisation et de la radicalisation qui s’ensuivent nécessairement. Si les chrétiens préfèrent en général les ignorer, beaucoup de musulmans se sont déclarés blessés par les caricatures du Prophète et de leur religion, en même temps qu’aujourd’hui  ils se trouvent profondément affectés par les événements de Syrie et d’Irak.

En ces derniers jours, les caricatures de Charlie Hebdo se sont trouvées relayées par les effigies des « terroristes », grâce aux médias et en particulier à BFMTV qui n’ont cessé d’afficher « librement » les visages des trois « terroristes » une fois reconnus, nommés, tués, les transformant en masques grimaçants, faciès stigmatisés. N’est-ce pas, au nom de la même liberté d’expression et du droit à l’image, sans commune mesure évidemment, que des images des décapitations et tortures sont balancées « librement » sur You Tube par Daesch ? Car toutes ces images en fin de compte sont des images spectaculaires, qui sortent de l’anonymat par la destruction des autres et d’elles-mêmes.

4- Charlie n’est pas la Liberté. Comment définir la liberté ?

La liberté s’inscrit dans un ensemble large. Elle est informée par la raison et donc par la responsabilité et le respect de la dignité d’autrui. Il n’y a pas de liberté sans raison. Il n’y a pas de liberté sans responsabilité, équité –je préfère ce terme à égalité, solidarité –je préfère ce terme à fraternité (car dans la terminologie de la Révolution française, c’était « la fraternité ou la mort »). Il n’y a pas de liberté sans respect ni bienveillance pour autrui, pour sa dignité, pour sa différence, pour ses valeurs, pour ses croyances et ses pratiques. Pourquoi la liberté serait-elle toujours du côté de la non croyance, de l’incroyance, de la raillerie ?

Le 11 janvier 2015, sur la chaîne de TV Arte, j’ai aimé que le sage Souleymane Bachir Diagne rappelle avec sérénité que le grand penseur musulman Al-Ghazâlî (1058-1111), philosophe et soufi d’origine persane, avait voulu fonder de manière philosophique, c’est-à-dire intelligente et raisonnable, le savoir théologique et religieux, l’orthodoxie sunnite. La raison libre de son questionnement, de son argumentation, de son jugement était selon lui un bel outil de connaissance et pouvait ainsi contribuer sagement et respectueusement à la défense de la religion contre tout dogmatisme.

5- Charlie n’est pas la France.

Est-ce que la raison peut accepter la raillerie en tant que mise à mort symbolique, blessante, tuante ? Il n’y a pas de liberté sans intelligence et raison de l’esprit et du cœur. La liberté d’expression doit être utilisée dans le respect responsable de la dignité de l’autre, de tous les autres, sans nuire au vivre ensemble, sans railler ce qui a pour les autres un caractère sacré, dans l’indépendance à l’égard des passions, dans la sagesse qui est aussi l’assentiment à la raison. La raillerie exclut toujours celui qui est raillé du groupe. Il est clair que, si Charlie c’est la France, les Français de confession musulmane et pas seulement ne peuvent que se sentir exclus de la nation, de la communauté nationale. Comment pourrais-je personnellement me sentir membre de la communauté nationale, si offenser autrui dans ce qu’il a de plus sacré doit être considéré comme un droit de l’homme et protégé par la République française?

6- L’Europe est nouvelle, l’Europe est plurielle, la France est nouvelle et plurielle. Quand aurait existé cette « France éternelle », mise en exergue par les médias décrivant le rassemblement du 11 janvier ? Cette interrogation historienne ne peut que passer en revue les différents états du pays depuis l’Empire romain, les royaumes barbares, Charlemagne, les universités latines nourries de pensées grecques et arabes, les successifs accroissements du royaume en un véritable « melting pot » et les déplacements de population, jusqu’aux  guerres civiles de la Renaissance et d’après et jusqu’aux guerres européennes, les successives révolutions, les successives constitutions, tout cela pour en arriver à la France d’aujourd’hui bien plus mixte qu’on ne le dit.  C’est ainsi que les railleries meurtrières contribuent de façon rédhibitoire à empêcher les renouvellements politiques, sociaux, économiques, culturels en Europe et en France en ce début du 21ème siècle, dans lesquels l’islam éclairé a déjà commencé à jouer un rôle nécessaire. En particulier, est-ce que ces railleries ne sapent pas la créativité politique, artistique, sociale, culturelle et religieuse des Européens et des Français de confession musulmane et donc de tous les Européens et de tous les Français ? 

7- Il y a donc un urgent et immense travail d’éducation des esprits et des cœurs, de formation à la liberté, à la responsabilité, à l’équité, à la solidarité, qui est la condition nécessaire à la vie et au vivre ensemble aujourd’hui et demain en France, en Europe et dans le monde.

Dans un temps trop couramment sans culture, livrée à des minorités brutales, au néo-libéralisme permissif et individualiste comme à l’extrémisme destructeur, la politique consiste souvent à communautariser pour ne plus avoir à assurer les fonctions régaliennes et coûteuses de santé, éducation, travail pour tous, qui impliquent la juste redistribution des richesses matérielles et immatérielles. Il ne faut jamais oublier que les jeunes Français qui ont été les meurtriers des 7-9 janvier derniers sont nés, grandis, éduqués dans le pays, même s’ils ont appris le maniement des armes chez Al-Qaida au Yémen. Il est urgent que nous tirions toutes les implications du fait qu’en France il y a une défaillance fondamentale dans la distribution du savoir et de l’égalité des chances, ces richesses immatérielles, et que la société, massifiée par le néolibéralisme, est devenue fondamentalement inégalitaire.

Conclusion

Je considère comme Olivier Roy qu’il n’existe pas de « communauté musulmane » en France et que les musulmans n’ont aucun désir de communautarisation. Je suis en accord avec la sociologue Amel Boubekeur du centre Jacques Berque à Rabat pour affirmer que les citoyens musulmans sont comme les autres unis contre le terrorisme et qu’en France, y compris dans les banlieues, les gens peuvent vivre ensemble sans problème, mais que les médias peuvent souvent nourrir le ressentiment et l’islamophobie. Il faut une révolution politique qui sépare la culture de la communication, privilégie l’éducation, apprenne l’art du voisinage et de la polémique non meurtrière.

Dans la France plurielle les Français de confession musulmane ne doivent pas avoir peur d’entrer dans le débat public, d’expliciter leurs multiples positions. C’est leur droit absolu. Les économistes savent déjà que l’islam, par son humanisme spirituel, par son économie participative, peut être une énergie créatrice pour les nécessaires changements, pour la justice économique du 21ème siècle. C’est la justice qui doit être au cœur, disait le sage Mahmoud Azab, conseiller du Grand Imâm d’Al-Azhar au Caire, car elle est condition de la paix. La pensée islamique participe de cette justice. La France a besoin de tous les Français.

Je ne suis pas Charlie.

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