Une mobilisation impossible? Quand les universitaires confondent la lutte et l’autopunition

Dans un mouvement de grève contre la réforme des retraites d'une durée extraordinaire, «l’Université reproduit mécaniquement des formes d’action dont nous devons interroger radicalement l’efficacité et l’intérêt» analysent Ronan de Calan et Geoffroy de Lagasnerie. Ils exhortent l’ensemble du monde universitaire à «repenser son imaginaire de la lutte, inventer de nouvelles formes de mobilisation et de présence dans l’espace public».

L’actuel mouvement contre la réforme des retraites est d’une durée et d’une étendue extraordinaires. Les différents secteurs en lutte se sont appuyés sur des formes traditionnelles d’action dont l’efficacité n’est plus à démontrer – débrayages, blocages du système productif et des moyens de transport, manifestations monstres – mais en ont aussi inventé de nouvelles, avec parfois une créativité remarquable : les avocats jettent leurs robes, les médecins leurs blouses, les chefs de clinique démissionnent collectivement, les professeurs jettent manuels et copies devant le rectorat, les pompiers arrosent les bâtiments administratifs, les danseurs de l’opéra de Paris interprètent Le lac des cygnes sur le parvis de l’opéra Garnier, les clips parodiques se multiplient, etc. Partout, l’opinion publique est alertée et elle se mobilise activement.

L’Université semble avoir choisi pour sa part, comme par défaut, la forme de mobilisation la plus traditionnelle et la moins efficace : la grève et les blocages. Depuis quelques semaines se multiplient les annonces de suspension des activités académiques en solidarité avec le mouvement : grève des cours, grève des séminaires, grève des revues, grève des laboratoires, blocage des centres… Comme si, s’assimilant à un secteur productif comme les autres, l’Université pensait que l’interruption de ses activités pouvait avoir quelque effet en dehors de sa sphère propre. Comme si le pouvoir allait trembler parce que telle revue ne paraîtrait pas, ou tel séminaire serait annulé.

 Alors que tant de secteurs font preuve d’imagination, l’Université reproduit mécaniquement des formes d’action dont nous devons interroger radicalement l’efficacité et l’intérêt. Il y a un problème évident à ce qu’une mobilisation universitaire n’existe et ne se conçoive qu’à partir d’un modèle unique et un unique horizon d’action, la grève ou le blocage, à l’imitation des secteurs productifs où se sont formés les premiers syndicats et où sont nées les premières luttes. En effet, l’Université n’est pas un secteur productif comme les autres : on y produit... des idées. Y faire une grève « ordinaire », c’est simplement renoncer à produire des idées.

Selon nous, le premier point sur lequel la grève pourrait avoir comme telle une réelle efficacité, serait de renoncer à produire des diplômes, qui constituent l’unique produit sur ce qui est devenu un « marché » de l’enseignement supérieur, et l’unique levier d’action sur les pouvoirs publics. Mais l’Université tient à ce pouvoir comme aux conditions de sa survie : on accepte aujourd’hui de renoncer à enseigner ou à rechercher, mais pas à produire des diplômes et accréditations. Personne n'est prêt à le faire : ni les présidences, ni les cadres administratifs, ni les enseignants, ni a fortiori les étudiants qui même en cas d’ « année blanche » réclament des diplômes. À partir du moment où les diplômes peuvent être produits, sont toujours distribués, même sans formation ou avec une formation altérée, la « grève » à l’Université, avec cessation de toute activité d’enseignement et de recherche, ne correspond qu’à une autopunition et à une condamnation des intellectuels au silence.

Bref, si la grève générale à l’échelle interprofessionnelle a un sens évident car elle est un blocage général du système productif, la grève générale à l’Université est une condamnation collective à l’impuissance et un maintien de l’ordre universitaire, puisqu’à la fin ce sont les professeurs qui décident des modalités de rattrapage des examens et qui très souvent imposent la reprise aux étudiants.

Avec la grève, l’importation directe vers l’Université d’un certain nombre de modes d’action efficaces ailleurs a d’autres effets paralysants : tel le réflexe consistant à convoquer régulièrement des « assemblées générales » alors même qu’aucune condition matérielle n’est réunie pour que des assemblées de cette nature se tiennent … Tel encore le blocage : à l’université, le blocage comme instrument politique est littéralement superposable ou assimilable à la fermeture administrative. Que les acteurs soient distincts, étudiants, enseignants ou personnel administratif d’un côté, présidences de l’autre, ne change rien à l’arbitraire du geste et à son absence de sens politique. Les blocages peuvent certes avoir un intérêt pour amorcer un mouvement mais ils ne sauraient être conçus comme une finalité. Depuis quelques temps d’ailleurs, la gestion de plus en plus sécuritaire des présidences d’université conduit celles-ci à anticiper le cycle de mobilisation et à décréter la fermeture administrative ou le maintien sous bonne garde d’une ouverture partielle, soit la semi-clôture. La « mobilisation » universitaire prend sinon très vite la forme d’une université immobilisée, d’une université morte…

Nous invitons en conséquence aujourd’hui l’ensemble du monde universitaire à reconsidérer ses modes d’action dans ce mouvement social décisif. L’Université doit repenser son imaginaire de la lutte, inventer de nouvelles formes de mobilisation et de présence dans l’espace public. Renoncer à produire des diplômes pourrait constituer une première voie en ce sens. Mais de manière générale, se mobiliser devrait aussi et surtout consister à garantir et faire vivre une Université ouverte à toutes et à tous, tout le temps - à faire de l’Université un foyer de la critique. Non pas la fermer mais au contraire la revivifier. Les universitaires ont une arme : ce sont les idées – ils ont des lieux pour les discuter, les échanger, les répandre : ce sont les universités. Se priver par les grèves, les blocages, les fermetures de centres et les suspensions de revue, des conditions de la production d’analyse, de critique et de contre-proposition, ce n’est pas lutter, c’est s’autodétruire comme secteur en lutte.


Signataires :

Ronan de Calan est philosophe, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Geoffroy de Lagasnerie est sociologue et philosophe, professeur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy.

 

 

 

 

 

 

 

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