Monsieur le Ministre de l'Intérieur,

Vous nous avez adressé un courrier le 9 mars qui nous est parvenu seulement le 17 mars (voir au bas de ce billet). Sans doute aurait-il été plus efficace - et plus propice à la « polémique » que vous appelez - de le publier directement sur le média dans lequel nous avons nous-mêmes fait figurer ce texte du fait de son caractère public, et non privé. Mais sans doute cela n'aurait pas été propice à la modalité sous laquelle vous rédiger votre lettre.

Car vous nous adressez une réponse davantage technique que politique, dont l’aberration des propos qui la composent demanderait sans doute à ce que nous répondions sur ce même terrain. Que nous vous montrions, point par point, la fausseté des arguments que vous employez. Que nous disions qu'il est faux que vous proposez des solutions « dignes », « humaines » à l'accueil des migrants, à moins que l'on considère que la vie d'un humain se réduise à sa seule survie dans un camp de conteneurs qui,  contrairement à ce que vous affirmez, non ne diffère en rien d'un chenil. 

En ce sens nous devrions aussi démontrer que notre affirmation, que vous réfutez, selon laquelle sont détruits des « espaces de vie communs » et qui ne sont pas que de l'ordre de l'école ou de l'infirmerie mais aussi de celui que vous omettez (sans doute non par hasard) des lieux de culte, est avérée. En effet, alors que cette même promesse avait été faite avant la destruction de la bande des 100 mètres, les bulldozers ont détruit, le lundi 1er Février, une église évangélique et, avec elle, tout un quartier qui est, si nous ne nous abusons, de l'ordre de ce que vous dites demeurer intouchés : des espaces communs et de socialisation.

Les « espaces de vie communs » qui n’ont pas été physiquement détruits sont aujourd’hui inaccessibles ou désertés d’une population qui craint d’envoyer ses enfants à l’école de peur de voir sa tente embarquée par une pelleteuse en son absence. Vous avez réussi à rendre insignifiantes les structures dont s’étaient dotés les migrants pour donner sens à leur vie. Au lieu de les seconder dans leurs admirables efforts pour maintenir leur existence humaine, vous avez ordonné que soit détruit leur univers ; au lieu de leur offrir l’asile, vous avez choisi « de les mettre à l’abri » (vous n’ignorez pas que par cette expression les psychanalystes désignent une soustraction au monde) ; en livrant les tentes aux tractopelles, vous délogez les migrants et les condamnez à une nouvelle errance qui conduit les uns vers Grande Synthe où un Maire courageux s’est, lui, saisi du problème sans le soutien de l’Etat et malgré les obstacles que le Préfet lui oppose, ou vers la frontière belge que les autorités du pays veulent fermer.

Est-il encore nécessaire, au lendemain de la réduction en cendres du centre juridique installé à Calais à l’initiative du Collectif de l'appel des 800, de justifier notre affirmation selon laquelle l'inconséquence  de l'Etat s’accomplit dans la destruction des structures permettant aux migrants de bénéficier de « ces conditions de vie humaines et dignes » ? Le Collectif des cinéastes qui comptait sur votre compréhension et votre appui vous a signifié, il y a peu, sa rupture. Saurions-nous mieux qu’eux dire ce qu’il résulte de votre décision de détruire la zone sud ?

« Depuis le 11 janvier 2015, la « cabane » juridique recevait les migrants afin de leur procurer des informations sur le droit d’asile et des conseils juridiques personnalisés. Plus de 600 dossiers, dont près de 200 concernant des mineurs isolés y ont été traités. Par ailleurs, de nombreuses plaintes concernant les violences subies par les migrants de la part de la police ou des milices d’extrême droite y ont été reçues.

Situé dans la partie sud du bidonville, la cabane était un des derniers édifices encore debout au milieu d’une zone entièrement vidée par la force depuis quelques jours.

Quels qu'en soient le ou les coupables - forces de police, calaisiens, passeurs ou réfugiés en colère...-, comment ne pas y voir une marque supplémentaire et symbolique de la violence avec laquelle s'est déroulée le démantèlement de la zone sud du bidonville de Calais, poussant des centaines de réfugiés au désespoir. »

À cela, que pourrions-nous ajouter en termes de contre-arguments à ceux que vous nous assenez dans ce courrier ? Sans doute beaucoup d'autres choses encore mais, accordant davantage de confiance en ce « lecteur » que vous nous soupçonnez de vouloir tromper, nous terminerons notre réponse autrement.

Aucun de ces lecteurs – au rang desquels nous plaçons aussi l'ensemble des personnes travaillant ou résidant dans le camp, migrants inclus, car ces gens-là lisent monsieur - n'a besoin de consulter les rapports de vos services pour savoir ce qu'il en est de ce « volontariat » par lequel les migrants rejoindraient les lieux que vous leur proposez : l'image de jeunes hommes iraniens s'étant cousu les lèvres ; l'exemple de ces femmes et hommes entrant en grève de la faim, disent bien suffisamment non seulement le refus de ces solutions mais aussi l’impossibilité dans laquelle ils sont mis de pouvoir entrer en discussion avec les pouvoirs publics autrement que par la mutilation des corps.

Alors venons en au fond de ce qui nous sépare :

  • Votre solution au « problème des migrants » est le « problème des migrants »

Vous en appelez au droit d’asile et convoquez les valeurs de la République pour refuser l’hospitalité et détruire, par la force, les mondes que les migrants se créent afin de résister à leur expulsion du monde. Si vous êtes favorable au droit d’asile, alors respectez le et installez à Calais des structures d’accueil qui permettent aux migrants de le demander et de le recevoir ; si vous pensez que liberté, égalité, fraternité ne sont pas de vains mots, alors protégez la liberté, respectez l’égalité, soutenez la fraternité ; si République signifie pour vous quelque chose, alors cessez d’opposer les migrants aux Calaisiens et les Calaisiens aux migrants et traitez les ensemble avec égalité et dignité.

Là est non pas le problème des migrants mais la question politique que votre soi-disant « politique » pose. C'est dans la considération des vies politiques des migrants qui, de ce fait, sont nos égaux, que nous affirmons par simple civisme que, oui, ils ont des raisons tout à fait louables de préférer rejoindre un pays où ils ont une famille qui les attend, où ils peuvent poursuivre leurs études ou leurs carrières car il parlent anglais et non français. C'est en raison de l'égalité que nous choisissons de « témoigner » en faveur des parcours de vie de ces personnes qui transforment ladite jungle en forum, qui est bien plus que ce que vous n'en retenez par ces termes de boue, bidons et entassements. Et c'est enfin au nom de la civilité que nous refusons de taire la violence qui est exercée par les forces dites de « sécurité » et dont la cellule juridique détruite ne cessait d'accueillir les preuves. Nous le refusons d'autant plus aujourd'hui où, dans ces autres jungles que sont en train de devenir, par vos soins, nos villes, la police frappe des étudiants en demande de se réunir pour exprimer, politiquement, leur désaccord avec vos lois et vos mesures.

Calais est entouré de grillages infranchissables. Est-ce le fait des migrants agressifs ou de vos choix politiques guidés par la seule considération de la sécurité ? Contrairement à ce que vous affirmez, nous n'avons jamais « dressé un portrait méprisant » des Calaisiens : nous avons au contraire pointé le fait qu’eux aussi souffrent de la violence symbolique des agents de sécurité. Qu’eux aussi sont les victimes de cette haine que la surenchère policière ne peut qu'attiser. Il est remarquable qu'alors que la « jungle » crée un « forum », tout est fait dans la « ville » pour contrarier la vie en commun, pour rendre impossible une existence politique par le renforcement d’une guerre des frontières entre « eux » et « nous » — guerre que les Calaisiens que vous paraissez si persuadés de connaître et de comprendre mieux que nous ou que toute personne travaillant à l'existence de ces forums, nous ont dit ne pas souhaiter.

  • Une proposition

Monsieur le Ministre, nous vous soumettons une proposition simple, qui fera honneur à la République et distinguera la France au sein d’une Union européenne qui marchande aujourd’hui avec la Turquie le sort d’êtres humains comme s’il s’agissait de biens meubles.

Vous êtes Ministre de l’intérieur. Mais le sort des migrants ne relève pas de l’intérieur de la République : il est l’interface avec l’extérieur ; il engage toute la société française et en son intériorité et en son extériorité et dans leurs relations. Le sort des migrants ne relève pas d’une question de sécurité, il pose le problème de la liberté de circuler et de résider : il engage la société française tout entière dans sa capacité à être hospitalière et donc à accorder aux êtres humains l’accueil auquel ils ont droit, les hébergements auxquels ils ont droit, les soins auxquels ils ont droit, les protections auxquelles ils ont droit, le travail auquel ils ont droit, l’éducation et l’accès à la culture auxquels ils ont droit, les savoirs et les plaisirs auxquels ils ont droit, bref l’humanité à laquelle ils ont droit. Ceci ne relève ni de l’intérieur ni de la sécurité.

Monsieur le Ministre, proposez au chef de votre gouvernement de créer une mission interministérielle qui associerait le ministère de l’intérieur à celui des affaires étrangères, à celui des affaires européennes, à celui du logement, à celui de la santé, à celui de l’éducation nationale et de la recherche scientifique, à celui du travail, à celui de la culture, à celui de la protection sociale… et qui aurait en charge l’accueil des migrants et leur insertion dans la société française. Cette prérogative ne peut pas dépendre du seul ministère de l’intérieur si celui-ci observe et agit sous le seul chef de la sécurité ; elle dépend du ministère de l’humanité qu’aucun gouvernement jusqu’à ce jour n’avait songé à honorer.

Proposez de créer, non pas un comité interministériel de contrôle de l'immigration, comme il existe déjà, mais une autre forme d'instance interministérielle qui ne serait plus contrôlée par votre seul Ministère, et qui éloignera la question migratoire de l’obsession sécuritaire et de la lutte contre le terrorisme avec lesquelles elle n’a rien à voir, qui abordera le problème des migrants non pas comme une question policière (CRS) ni comme une question humanitaire (ONG) mais comme un problème social et politique dont dépend en grande partie l’avenir de la France. Car les migrants sont le nom d’êtres humains qui doivent pouvoir travailler, bénéficier des protections sociales et être hébergés, soignés, éduqués, cultivés, bref traités comme la République prétend traiter ses citoyens. Car les migrants sont des citoyens, ils le prouvent chaque jour en transformant la jungle où ils ont trouvé refuge en cité politique organisée et secourable où expérimenter avec succès le vivre-ensemble que la république leur refuse.

Vous êtes aussi Ministre du culte. Au lieu de les détruire, respectez à Calais les lieux de culte que vous avez fait détruire, ils ne vous gênent pas et ils constituent pour des êtres humains expulsés du monde la ressource que l’Etat refuse à ce jour de leur procurer. Vous n’êtes pas obligé de les livrer à une seconde mort.

À l'heure qu'il est et voyant que plus aucune dimension de ce que l'on aurait pu attendre d'une « politique » gouvernementale de « gauche » n'existe, nous devrions considérer comme une chance ou un honneur que vous nous en déclariez, dans votre lettre, indignes. Cependant, compte tenu de la gravité de la situation et du temps qui passe en détruisant les lieux et les vies, nous préférons à vos marques d'honneur ou de déshonneur vous renvoyer aux devoirs qui sont les vôtres et que vous nous avez rappelés : ceux de l'asile « cette promesse républicaine faite depuis deux siècles aux étrangers fuyant les guerres et les persécutions ». Là, nous sommes ensemble dans un même combat. Ce qui diffère, bien entendu, est la signification que nous lui donnons et manière de le mener. Machiavel avait raison, il faut avoir des valeurs mais ce qui importe avant tout est de savoir quelles forces les portent, rappelait en substance Maurice Melreau-Ponty.

Dans l’immédiat, et en vous assurant de la considération que nous avons pour la République, nous vous demandons, Monsieur le Ministre, seulement ceci : de cesser les persécutions. Immédiatement.

  • Camille Louis est dramaturge (co créatrice du collectif kom.post) et philosophe. Elle achève une recherche doctorale, au croisement de ces deux disciplines, qui interroge les conflictualités des « dramaturgies politiques » telles qu’elles s’exposent depuis les nouvelles formes de résistance et de compositions d’alternatives en Europe.
  • Etienne Tassin, professeur de philosophie politique à l'université Paris Diderot, travaille sur les nouvelles formes de cosmopolitique à partir de la condition migrante.

------------------------

  • LA LETTRE DE BERNARD CAZENEUVE :

nume-risation0001 nume-risation0001

nume-risation0003 nume-risation0003

nume-risation0005 nume-risation0005

nume-risation0006 nume-risation0006

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.