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Tribune 20 juil. 2022

Un semblant de consultation étudiante derrière le plan « France 2030 »

Fruit d’un travail prétendument consultatif, Emmanuel Macron a présenté le plan « France 2030 » pour atteindre une alimentation « saine, durable et traçable ». Un collectif d'étudiant·es en agriculture, agronomie et agroalimentaire dénoncent l'absence de prise en compte de leurs préconisations. « Premiers cités par le plan d’investissement France 2030, ne nous reconnaissons pas dans cette vision techniciste de l’alimentation et de l’agriculture. »

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Nous, étudiants en agronomie, souhaitons une vraie concertation étudiante en réponse aux « trois révolutions » du plan France 2030.

Le 12 octobre 2021, le Président de la République E. Macron a présenté le plan « France 2030 ». Fruit d’un travail prétendument consultatif auquel ont participé « étudiante·s, chercheur·euse·s, universitaires, responsables d'organisations, de branches professionnelles, syndicales, entrepreneur·se·s, investisseurs, [et] parlementaires ». Dans ce plan, sont présentées trois « révolutions » pour atteindre une alimentation « saine, durable et traçable » : le numérique, la robotique, la génétique. Or, ces trois piliers sont loin d’être les leviers soulevés lors des consultations. Nous, étudiants interrogés et premiers cités par le plan d’investissement France 2030, ne nous reconnaissons pas dans cette vision techniciste de l’alimentation et de l’agriculture. Nous refusons que ce plan soit présenté comme l’aboutissement d’un travail consultatif alors que le contenu des débats n’a pas été pris en compte par le gouvernement.

Un manque d’anticipation et d’organisation

Neuf établissements ont été sollicités le 28 septembre via une note écrite, fixant un délai de 6 jours pour l’organisation du ou des débats, et d’un jour supplémentaire pour envoi de la restitution écrite au ministère (le 5 octobre, une semaine avant l’annonce offcielle du plan). Or, par manque de temps et/ou d’informations, seuls quatre établissements ont organisé un (ou plusieurs) débats. En l’espace de seulement deux à trois heures, les participants devaient débattre sur sept questions. Un contexte peu propice au développement d’idées, comme en témoigne un étudiant ayant participé au débat à AgroParisTech : « Finalement, nous sommes sorti·es frustré·es de ce débat, qui s'apparentait plus à un rapide tour de table qu’à un réel échange d'idées. »

Un manque de prise en compte des propositions étudiantes

Au-delà d’un décalage entre le plan et la richesse des débats, nous constatons une absence de prise en compte des propositions étudiantes. Les thèmes abordés dans la consultation étaient : les grands défis économiques de la décennie 2030 ; le secteur agricole ; le secteur agro-alimentaire et l’alimentation ; les forêts françaises et les usages du bois.

Concernant les grands défis économiques, les étudiants évoquent le souhait d’un modèle agricole ne défavorisant plus les exploitations les plus respectueuses de l’environnement, ce qui passe par la reconnaissance des bénéfices sociaux et environnementaux apportées par ces fermes et par leur promotion. Les moyens mis en œuvre devront permettre une « véritable transition du modèle agricole vers des modèles de production plus vertueux, plus agroécologiques et à taille plus humaine » (Montpellier SupAgro). Pourtant, cette prise en compte de l’impact social et environnemental de nos productions et de notre économie n’est que très peu évoquée dans le discours du Président (“climat” et “environnement” apparaissent respectivement à 4 et 2 reprises).

Les réflexions sur les termes « Ferme du futur » et « Révolution agricole » ont permis d’aborder les questions du numérique et de la technologie comme une réponse rapide à la raréfaction de la main-d'œuvre et à la complexité accrue des situations dues au changement climatique. Néanmoins, plutôt qu’une ferme du futur type, il ressort une multitude d’exploitations agricoles adaptées localement à leur propre contexte pédo-climatique et socio-économique qui devront permettre aux agriculteurs de “vivre” et “faire vivre” correctement, tout en valorisant l’image de la profession. Le respect de l’environnement, du territoire et la proximité avec les lieux de consommation en sont les conditions. Au terme “révolution”, il a été préféré celui “d’adaptation” (EPL de Marmilhat), qui doit avant tout être sociale et écologique, favoriser l’éducation, l’installation de jeunes agriculteurs, l’organisation en collectifs, la sécurité de l’emploi et la lutte contre le dérèglement climatique. De nombreux étudiants attendent une “révolution sociale” pour une répartition équitable des salaires dans les domaines agricoles et agro-alimentaires. Une évolution des pratiques s'avère donc indispensable - agroforesterie, conservation des sols, fermes urbaines, diversification des cultures et agroécologie - tout en veillant au maintien des savoir-faire locaux. Cette transformation doit être considérée dans des dimensions systémiques, dans l’élaboration de circuits-courts ou la réorganisation des marchés.

Alors que le plan France 2030 est présenté comme « la suite de la révolution mécanique et [...] chimique qu'on a connue », les termes « légumineuses », « justice sociale », « lutte biologique », « agroécologie » n’y sont pas évoqués. Pourtant, chacun de ces termes apparaissent à plus de 10 reprises dans les comptes-rendus des débats étudiants. Inversement, le terme “génétique”, prononcé trois fois dans le discours, n’est évoqué qu’à deux reprises dans l’ensemble des débats. Cette orientation simpliste et uniquement technique ne reflète pas la richesse des propositions étudiantes.

Dans son discours, E. Macron promeut une alimentation « saine, durable et traçable » grâce à des « technologies de pointe et des biosolutions innovantes ». Pour les étudiants, cette alimentation nécessite des productions « diversifiées » et « de proximité », favorisant une consommation variée et de saison avec un apport protéique végétal plus important. Des débats ressortent une forte dimension sociale : « L'Etat doit fixer des prix sur des produits essentiels tels que les produits alimentaires » (Institut Agro). Enfin, la réduction du gaspillage à tous les maillons de la chaîne alimentaire, évoquée à plusieurs reprises, n’est pas abordée dans le plan France 2030.

La forêt française n’est pas non plus abordée, alors que les étudiants affirment que l’Etat doit contribuer davantage à assurer la longévité des forêts en donnant les moyens nécessaires à l’ONF pour une gestion résiliente face au dérèglement climatique. D’autre part, l’Etat doit impulser une nouvelle dynamique à la filière bois, en s’assurant que le bois coupé en France soit davantage valorisé en France, dans le secteur de l’habitat ou de l'énergie notamment. Enfin, les étudiants ouvrent le débat en rappelant que « l’arbre ne pousse pas qu’en forêt » (AgroParisTech) et qu’il est important de végétaliser tous nos espaces. Tant d’enjeux cruciaux absents du discours.

Le processus de concertation étudiante doit permettre une réelle prise en compte de la diversité des points de vue dans les politiques publiques.

Nous tenons à faire connaître la réalité de cette concertation. Alors que 5 établissements se sont prêtés à l’exercice malgré les très courts délais imposés, l'absence de prise en compte du contenu de ces débats par le gouvernement ne peut qu’aboutir à de la frustration de notre part.

Pourtant, des concertations de la sorte devraient être un outil dans l’enseignement afin d’initier un réel dialogue démocratique intergénérationnel concernant les enjeux de ce siècle.

Signataires :

Andre Julie
Antraygues Anna 
Biesse Manon
Champion Lisandra
Chatal Julia 
Chausy Anaé
Chauvet Clémence
D'hervé Valère
De La Forge Cyrille
De Zen Jean-Marc
Difallah Noam
Dudognon Pauline
Dworniczek Xavier
Faurie, Sarah
Faury Clémentine
Ferey Romance
Finet Alicia
Flipo Dorian
Gaudreau Valentin
Grand Enzo
Guerin Caroline
Guitare Bastien
Heckly Julie
Loiseau Estelle
Manifacier Maïwen
Mariani Louise
Meiller Auriane
Müller Camille
Niel Margot
Noyes Axelle
Pallaget Guillaume
Perinet Sara
Piroux Eva
Robert Lila
Renou Valentine
Sarliève Janneke
Sol Elodie
Stickel Marlène
Tchoubar Moana
S'y ajoutent 10 autres signataires n'ayant pas souhaité que leur nom apparaisse.

Par contraintes de publication, cette tribune a été écourtée. Nous vous inviter à consulter le document original ici. 

(pdf, 169.2 kB)

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