L’affaire Maurice Agnelet

Au lendemain de l’annonce de la mort de Maurice Agnelet, condamné en 2014 pour l’assassinat d’Agnès Le Roux, le Club de Mediapart publie le chapitre que l’un de ses avocats, Me Jean-Pierre Versini-Campinchi, a récemment consacré dans son ouvrage «Papiers d’identité» (éd. du Cerf, 2020) à ce dossier retentissant, qui conserve plus de quarante ans après les faits ses parts de mystère.

Un avocat peut-il quitter la barre sans évoquer l’erreur judiciaire dont il a été victime dans une affaire non pas financière, mais criminelle ?

La victime, c’est une image poétique, car ce ne sont évidemment que ses clients qui peuvent avoir été victimes de l’erreur judiciaire.

La troisième injustice que j’évoquerai ne concerne pas un client qui m’aurait choisi pour avocat, mais un homme dont j’ai cependant contribué à défendre un moment la cause par le choix de son avocat historique. Un binôme, Maurice Agnelet et François Saint‑Pierre. Le premier est un condamné pour assassinat, le second son défenseur.

Maurice Agnelet, en matière criminelle, c’est l’erreur judiciaire des cent dernières années.

C’est l’assassinat supposément perpétré à la Toussaint 1977 d’une jeune femme de vingt‑sept ans, Agnès Leroux, héritière du casino niçois le Palais de la Méditerranée, par un avocat aussi séduisant (à l’époque) que brillant, inscrit au barreau de Nice, et qui était alors âgé de quarante ans. Au mois d’avril 2014, cet avocat, Maurice Agnelet, a été jugé pour la troisième fois en cour d’assises et condamné, trente‑sept ans après la disparition d’Agnès, à vingt ans de réclusion criminelle pour l’avoir tuée.

Maurice Agnelet est innocent.

C’est une erreur judiciaire spécifiquement française. Nous préférons peut‑être une injustice à un désordre — formule de Goethe détournée par les antidreyfusards —, nous préférons certainement le risque de l’erreur judiciaire au scandale du crime impuni. Inconsciemment bien sûr, parce que personne d’entre nous n’accepterait de voir condamné un innocent, mais nous avons la spécificité surprenante d’adopter pour assassin celui que le mauvais sort nous désigne.

La place considérable et excessive de la victime, partie civile, dans le procès pénal français, n’est pas étrangère à cette inclination. Dès lors, si la présomption d’innocence n’existe pas en matière pénale financière, elle existe moins encore en matière de crime de sang. Le désigné, le montré du doigt, est le coupable, à charge pour lui de rapporter la preuve de son innocence, preuve négative fort difficile à trouver.

Pour Maurice Agnelet, preuve impossible puisque nul ne sait si Agnès Leroux est morte, puisque l’on n’a jamais retrouvé la moindre trace de son corps, puisque l’on n’a jamais découvert où effectivement elle aurait pu être assassinée, puisque l’on ne sait pas quand elle aurait été assassinée ni comment elle l’aurait été. En fait, la justice a fini par croire savoir, mais elle n’a recueilli ni preuves, ni même charges, tout au plus de maigres indices et foison d’hypothèses, de suppositions et de fantasmes. Dans les pays anglo-saxons où l’on est plus rigoureux sur l’établissement de la preuve, Maurice Agnelet, même suspect pour l’éternité, n’aurait probablement pas été condamné. On a un exemple de ceci dans l’affaire de l’assassinat de Sophie Toscan du Plantier. Tout conduit à la culpabilité possible d’un voisin, Ian Bailey. Tout, sauf la preuve indispensable pour la justice irlandaise.

Il est significatif d’observer que Bailey, qui n’est pas poursuivi en Irlande, a été condamné par la justice française. Qu’on ne se trompe pas cependant. Le système accusatoire et donc archaïque anglo-saxon produit beaucoup plus d’erreurs judiciaires que le système inquisitorial français. L’erreur judiciaire en France, en matière criminelle, reste exceptionnelle, parce qu’avant de livrer l’accusé à un jury populaire hasardeux, des dizaines de professionnels, pendant des années, se sont penchés sur le suspect et sur son acte supposé. Mais il demeure que le crime doit être obligatoirement puni !

Au début, c’est une histoire triste et rocambolesque. Fratoni, un Corse, patron du casino Ruhl, veut prendre le pouvoir chez son concurrent voisin, le Palais de la Méditerranée, qui appartient à la famille Leroux et ce, dit-on, avec le concours financier de la N’drangheta, la redoutable mafia calabraise.

Agnès Leroux, jeune femme amante, amoureuse de Maurice Agnelet qui traite avec madame Leroux mère des affaires juridiques du casino, décide un jour de changer de camp et de vendre ses voix à Fratoni, ce pour quoi elle reçoit en billets de banque trois millions de francs, ce qui, il y a quarante ans, représente une somme énorme.

Agnès va, avec le concours actif de son amant Maurice, transporter en automobile ou faire transporter par un passeur, clandestinement, le pactole en Suisse, alors que l’office des changes l’interdit et qu’il s’agit d’un argent évidemment soustrait à l’administration fiscale. À Genève, elle ouvre un compte commun à leurs deux noms. Ils ont donc l’un comme l’autre, Agnès et Maurice, le pouvoir de disposer comme bon leur semble du magot. Ils ne se sont pas dissimulés sous de faux noms, aussi dans le cadre d’une action judiciaire ce compte pourrait être aisément révélé. Il n’a en effet jamais existé de secret bancaire suisse dès lors que des faits supposément délictueux peuvent être révélés aux autorités helvètes.

Les choses se passent mal avec Fratoni, qui se plaint qu’Agnès lui a vendu un âne mort : madame Leroux mère lui fait les pires difficultés et le Palais de la Méditerranée ne vaut pas ce qu’il croyait. Il se plaint auprès de Maurice Agnelet et, à mots feutrés, menace, notamment de récupérer son argent. Tout ceci est parfaitement établi.

Agnès est malheureuse. Maurice, croit-elle, l’aime moins qu’elle ne l’aime. Elle fait deux tentatives de suicide puis décide de quitter la France. Elle achète pour ce faire un 4x4 énorme pour l’époque, un Range Rover dont il n’existe alors sur les routes européennes que très peu d’exemplaires. Elle disparaît le week-end de la Toussaint 1977 et personne depuis quarante ans ne sait ce qui lui est arrivé. Personne ne sait même rien du tout de sa disparition ni de celle de la grosse voiture avec laquelle elle devait voyager.

Quelques semaines avant la disparition d’Agnès, Maurice Agnelet aura transféré l’essentiel des sommes déposées à leur compte commun de Genève au crédit d’un compte qui lui est cette fois-ci personnel, dans une autre banque située à Vevey, dans le canton de Vaud, siège du groupe Nestlé et dernier refuge de Charlot.

Fin de l’histoire.

Madame Leroux mère montre très vite du doigt Maurice Agnelet sinon comme l’assassin, faute de tout élément matériel, à tout le moins comme le responsable de la disparition de sa fille Agnès. Madame mère croit dans le tréfonds de son cœur que Maurice sait ce qui s’est passé. Elle provoque l’ouverture d’une enquête judiciaire.

Aussitôt, Maurice commence sa descente aux enfers. Avocat radié définitivement du barreau de Nice, il devient, tel un prêtre défroqué, un zombie. Il est chassé de la Ligue des droits de l’homme dont il était l’éminent représentant local, il est expulsé de je ne sais quelle obédience maçonnique où il tenait un rang élevé, bref entre 1978 et 1983, il va devenir un quasi-SDF, assisté par sa femme dont il a deux enfants et par une autre amoureuse qui a connu l’existence parallèle d’Agnès, une dame fort belle, fort riche, fort aimante, Françoise Lausseure.

Il est en effet arrivé à Maurice l’inéluctable : Agnès disparue, Agnès fiévreusement recherchée par sa famille, la justice allait nécessairement s’emparer du dossier de cette disparition, elle allait fouiller dans les relations d’Agnès, dans ses comptes, rechercher les trois millions, les retrouver sur un compte à Genève, et inexorablement découvrir le compte ouvert au seul bénéfice de Maurice à Vevey. Parmi ses mille déclarations affolées, il a expliqué qu’il s’était agi de faire échapper les fonds à une saisie intempestive du vilain monsieur Fratoni. Maurice n’avait pas transporté les fonds d’une banque à l’autre en billets de banque, ce qui, à l’époque, était l’ordinaire des banques suisses, mais il avait procédé à un transfert par virement. Je précise que le légendaire secret bancaire helvétique n’a jamais existé en matière délictuelle et criminelle mais seulement en matière fiscale.

Plus singulier encore, la banque de Vevey qui reçoit les fonds lui a été indiquée par son amante Françoise Lausseure, dont le père a été administrateur de ladite banque. Et il confie une procuration à Françoise Lausseure à laquelle il dit : « C’est l’argent d’Agnès. » Précision évidemment inutile puisqu’une telle somme ne peut pas appartenir à Maurice.

Ceci est dans le dossier.

Ce compte évidemment découvert par une très brève enquête de police, il sera définitivement condamné en 1986 pour complicité d’achat de votes, recel et surtout abus de confiance au préjudice d’Agnès. Disparition donc du mobile du crime.

Tout lecteur de romans policiers sait en effet que la clé de voûte du crime de sang, c’est le mobile, le contrat confié à un tueur professionnel, ou bien la folie, la vengeance, la peur, la passion ou l’intérêt.

Il a bien fallu que la justice confectionne le mobile qui aurait conduit Maurice à assassiner Agnès. Or vous avez compris que l’intérêt ne pouvait pas être le mobile, puisque dès l’instant qu’Agnès ne réapparaissait pas vivante, Maurice savait ne pouvoir échapper ni à la condamnation pour abus de confiance — c’est-à-dire pour avoir détourné les fonds d’Agnès — ni aux déshonneurs, ni à la radiation professionnelle à vie. Pour un esprit cartésien, le transfert des fonds d’Agnès par le procédé traçable du virement bancaire aurait dû suffire à faire admettre qu’il ne pouvait être le responsable de la disparition d’Agnès. S’il s’agissait pour lui de voler l’argent d’Agnès, il lui aurait suffi de la marier : il n’y a pas en France de vol ou d’abus de confiance entre époux, tout avocat sait cela. En outre, la complète connaissance de l’opération par Françoise Lausseure, témoin de sa turpitude, aurait dû le conduire à la supprimer aussi !

Il s’est pourtant trouvé un magistrat en 2014 pour terminer l’exposé des motifs de la condamnation de Maurice par la cour d’appel de Rennes par cette phrase :

Le dessein criminel de l’accusé s’est formé préalablement au meurtre, dès le début du processus d’appropriation de l’argent au détriment d’Agnès Le Roux, auquel celle‑ci risquait de mettre fin à tout moment.

Pourtant, Agnès disparue, Maurice se retrouve immédiatement dans la position du rat dans le cylindre : il court à faire du surplace, il échafaude des explications, monte des scenarii et essaie de retarder la découverte de sa turpitude. Il espère désespérément qu’Agnès va reparaître et qu’elle viendra confirmer que c’est bien son argent à elle, que c’est sur ses instructions à elle et dans son intérêt à elle qu’il a déplacé cet argent. Ainsi, pendant des mois, avant que ne soit découverte par la police judiciaire l’existence de la banque de Vevey, Maurice n’aura pas cherché à déplacer un seul centime de ce compte pestiféré. Il n’y a pas de mobile qui tienne, il n’y a pas de cadavre, pas d’arme du crime, pas de lieu, pas de date non plus, mais la police va trouver des papiers qui, interprétés, peuvent constituer des indices, et Maurice est inculpé – aujourd’hui on dit mis en examen – d’homicide volontaire le 13 août 1983, six ans moins deux mois après la disparition d’Agnès.

« Donnez-moi deux lignes de la main d’un homme et je le fais pendre », a dit fort justement le grand Cardinal.

L’enquête se poursuit deux ans. Tous les indices qui servent de ciment au dernier procès en cour d’assises, celui de Rennes au mois d’avril 2014, sont déjà réunis, disséqués, épluchés, et pourtant, en dépit des « lignes de la main de l’homme », le juge d’instruction de Nice en charge de l’information judiciaire prononce le non-lieu au bénéfice de Maurice Agnelet.

Nous sommes alors le 30 septembre 1985. Appel de madame mère et du procureur de la République. Mais le 23 avril 1986, le non-lieu est confirmé par la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Maurice Agnelet est définitivement innocenté. Il va épouser Françoise Lausseure, s’expatrier avec elle au Canada, y emmener un temps ses deux fils et vivre libre. Cela va durer quatorze ans.

En décembre 2000, il est à nouveau mis en examen pour l’assassinat d’Agnès Le Roux, à la faveur ou plutôt à la défaveur d’un biais juridique. Madame mère a poursuivi son combat, déposé une plainte non plus pour assassinat — c’est juridiquement bouché — mais pour séquestration volontaire, et poursuivi Françoise Lausseure pour faux témoignage. Bref, l’instance repart, la chambre d’accusation — qui a eu le temps de changer de dénomination pour s’appeler chambre de l’instruction — relit avec soin strictement le même dossier qu’en 1986, et décide pourtant en octobre 2005 de renvoyer Maurice devant la cour d’assises de Nice pour assassinat.

Agnès a disparu depuis vingt-huit ans.

C’est un peu avant l’ouverture des assises de Nice que François Saint-Pierre me demande d’assister Maurice à l’audience à ses côtés. C’est simple, il y a deux accusateurs redoutables, l’avocat général, qui a pour habitude de requérir au moins huit heures de long, et Georges Kiejman, avocat de madame Leroux et de sa famille, qui est un des très grands du métier. Deux avocats de la défense rétablissaient un équilibre. Je ne sais rien du dossier mais j’ai lu les journaux : Maurice est antipathique, arrogant, méprisant, retors, fourbe, mauvais père, mauvais mari, vivant aux crochets de ses femmes ou maîtresses et, en plus, il est évidemment l’assassin enfin démasqué.

Dire que j’avais un a priori est un euphémisme. François Saint‑Pierre ne me dit rien de contraire sauf que, selon lui, il ne peut pas être l’assassin puisqu’il n’y a pas la moindre preuve d’un assassinat, ni même de la mort de la supposée assassinée. Eh bien, je vais être petit à petit convaincu de la totale innocence de Maurice Agnelet, non par une analyse fine de son dossier, mais par une évidence : cet homme‑là, que je vois depuis un mois à l’audience, dans le bureau improvisé que nous avions François Saint-Pierre et moi établi à Nice, dans les restaurants, dans les cafés où nous passions le temps hors celui des audiences, cet homme-là ne peut tout simplement pas être l’assassin, il ne peut pas avoir prémédité, réfléchi et organisé le meurtre d’une jeune femme de quatorze ans sa cadette qui lui exprime son amour et qui ne le menace que de l’aimer.

Tout le reste n’est que diversion.

Un assassin capable d’un tel crime est soit un tueur professionnel en mission, soit un malade mental. Maurice n’est ni l’un ni l’autre et, au cours de cette immense enquête, personne ne lui a jamais vu une arme à la main, personne ne l’a jamais vu faire preuve de brutalité. Bien au-delà de l’absence de motif, il y a le comportement et le regard. Un assassin — et je le dis pour en avoir croisé et même côtoyé en dehors des prétoires — ça se sent à sa manière de se mouvoir, de vous regarder, de s’exprimer : lenteur et économie de gestes, froideur glaçante, propos rares, absence de fébrilité, absence d’inquiétude, absence d’imagination, surtout d’imagination ! Il faut être capable de penser que l’on peut agir sans se faire immédiatement découvrir, dénoncer, poursuivre, il faut pouvoir ne pas imaginer l’impondérable, l’inattendu ou le soudain pour être un assassin.

Maurice, c’est tout le contraire. Craintif de tout, fébrile, agité, un débit d’orateur de tréteaux, immédiatement prêt à raconter une blague, incapable de résister à un bon mot, parti dans n’importe quelle direction, sur n’importe quel sujet, volubile, maladroit, embarrassé de son grand corps, cherchant par peur de déplaire à séduire toute personne qu’il croise avec son bagout, son esprit primesautier, son impertinence, qu’il s’agisse d’un garçon de café ou de la femme de son avocat. Il était comme cela, le Maurice de la fin 2006 à Nice. Il ne l’est probablement plus quatorze ans plus tard lorsque j’écris pour lui et que la détention en a fait un ours hirsute comme l’ont vu les jurés de Rennes au mois d’avril 2014. Il n’y a pas que ses avocats pour considérer qu’il ne ferait pas un assassin crédible dans un film comique de Dino Risi. Il y a aussi Françoise Lausseure.

Pas eu peur une seule seconde, cette dame, de l’embarquer pour le Québec plein de forêts, d’animaux dévoreurs et de lacs sans fond. Pas eu peur, après l’avoir épousé, après l’avoir supporté des années, de se lasser de lui, de lui signifier très sèchement son congé, de le réexpédier pour la France et de divorcer.

Je l’ai vue pour la première fois, Françoise Lausseure, alors qu’elle entrait au bras de son avocat dans la salle de la cour d’assises de Nice pour y témoigner. Une apparition. Une dame très belle, très élégante, la séduction en mouvement, vêtue, maquillée, bijoûtée comme l’étaient les stars dans les années soixante. Ce n’est plus le tribunal qui l’accueille mais le hall du Palais des festivals de Cannes. Elle témoignera avec une grande désinvolture, disant tout le mal qu’elle pense — en 2006 — de Maurice, ce mauvais mari, pas gênée ni intimidée du tout de se retrouver à moins d’un mètre du supposé assassin dont elle a quatorze ans durant partagé le lit et la vie en sachant parfaitement de quoi il avait été accusé.

Elle est tellement à l’aise que tout à la fin je m’enhardis à lui poser la question délicate :

– Croyez-vous, Madame, qu’Agnelet a tué Agnès Le Roux?

– Non.

Un non immédiat, percutant, sonore, un non qui ne démontre pas que Maurice est innocent, mais dont on ne peut assurément pas déduire qu’il l’est. Et puis, dans un grand frou-frou de robe large et ronde, madame Lausseure quitte la salle d’audience.

Maurice aura poussé bien des cris contre le comportement de cette seconde épouse, mais, loin de chercher à la trucider, il entamera contre elle procès après procès, tentant ainsi d’obtenir de cette richissime personne une pension alimentaire décente. L’assassin, supposément confondu par les jurés de Rennes après ceux d’Aix-en-Provence, est en fait un chicaneur impénitent qui utilise la seule arme qu’il ait jamais su manier : l’assignation délivrée par un huissier.

Le seul fait nouveau qui, aux yeux de l’institution judiciaire, justifie le renvoi aux assises de Maurice Agnelet en 2006, c’est le revirement de Françoise Lausseure. Il n’y a strictement rien d’autre depuis 1983 dans le dossier. Le revirement de Françoise Lausseure… Après avoir déclaré que Maurice l’avait accompagnée à Genève à la Toussaint de l’année 1977 — période de la disparition d’Agnès — Françoise a fait une déclaration contraire vingt ans plus tard, pourchassée qu’elle était par madame Le Roux mère. Elle déclare que Maurice n’était pas avec elle à Genève ce week‑end‑là, qu’elle y était seule ! Mais François Saint-Pierre arrive à établir que le registre de l’hôtel où elle a passé la nuit mentionnait non pas une seule personne, mais deux. Et Françoise Lausseure de retrouver la mémoire : « J’y étais, mais avec une amie. » L’amie est alors entendue par les policiers, puis par les jurés d’assises à Nice. L’amie ne se souvient de rien. Elle est bien allée pour la seule fois de sa vie à Genève ce jour-là, mais elle n’a conservé aucun souvenir, même fugace, de rien, ni du palace où elle a censément dormi — alors qu’elle entrait dans le premier et le seul palace de sa vie —, ni même du jet d’eau qui griffe le lac Léman précisément face aux fenêtres du palace et qui se dresse à quatre‑vingt mètres de hauteur.

Ce témoin est tellement peu crédible que son témoignage ne sera même pas évoqué ni donc mentionné dans la motivation de l’arrêt de condamnation de Rennes en 2014.

Nous n’y sommes pas encore, à Rennes. Nous sommes à Nice et, après un mois d’audience matin et après-midi, Maurice Agnelet finit par être acquitté par la cour d’assises. Nous sommes le 20 décembre 2006. C’est fini, fini.

Non, ça recommence. Appel du procureur, un mois de plus en septembre 2007, mais cette fois-ci à Aix-en-Provence, j’y suis encore. Hervé Temime a remplacé Georges Kiejman. Nous ne le déplorons pas trop, François Saint-Pierre et moi, car nous savons Hervé Temime défenseur avant tout : se transformer en auxiliaire, en supplétif de l’avocat général — l’accusateur public —, ne lui sera pas nécessairement chose aisée. L’avocat général, lui, c’est le même magistrat qu’à Nice et il développera ses réquisitions de condamnation huit heures durant, en deux services, comme la fois précédente.

Le président des assises a une grosse moustache. Il est souriant, sympathique, courtois, je dirais presque attentionné. Il aura même une formule saisissante à l’occasion du second témoignage de Françoise Lausseure, quand elle déclarera que depuis le procès de Nice, le vilain Maurice lui a remboursé une dette. « Voilà une bonne chose à laquelle ce procès aura au moins servi », remarque monsieur le président Deschamps. Les audiences vont se prolonger un mois, mais se dérouler cette fois de manière kaléidoscopique. On passe d’un témoin à l’autre, d’un aspect du dossier à un autre sans plan ni chronologie, le président semble butiner, ce sont des audiences impressionnistes, je dirais même tachistes. J’ai la conviction qu’à part ceux qui ont participé au procès de Nice, journalistes compris, personne ne comprend rien à l’affaire et singulièrement pas les jurés. Et c’est pourtant ainsi qu’à notre surprise, ce qui avait été jugé blanc à Nice est jugé noir à Aix.

Maurice est condamné à vingt ans de réclusion criminelle.

Justice est enfin passée, l’institution croit avoir réparé trente ans — presque jour pour jour — de palinodies judiciaires. L’affaire Agnelet est une illustration éclatante d’un propos tenu par Jean-Yves Leborgne, un pénaliste de grand talent : « Aux assises, l’acquittement est un accident de travail judiciaire. » En tout cas, il est considéré comme tel par les magistrats et c’est compréhensible, puisque les accusés ne sont renvoyés en cour d’assises qu’après un très long passage au tamis de l’enquête de police, de l’instruction du juge et du jugement des trois magistrats qui composent la chambre de l’instruction, laquelle prononce le renvoi de l’accusé en cour d’assises.

Pour les parties civiles et pour les magistrats, l’acquittement, en France, est considéré comme une erreur judiciaire.

En France, c’est la condamnation au bénéfice du doute.

François Saint-Pierre obtiendra plus tard que le procès soit rejugé une troisième fois par une cour d’assises (celle de Rennes), parce que la Cour européenne des droits de l’homme a considéré que, dans un tel dossier, l’absence de motivation de la décision des magistrats de la cour d’assises d’Aix-en-Provence constitue une violation du procès équitable, un manquement de la part de l’État français. François Saint-Pierre va, sans moi, plaider à Rennes le dossier d’Aix tel que censuré par la Cour européenne des droits de l’homme. Il est confiant. Maurice aussi.

Je n’étais pas à Rennes. Je n’ai pas déserté, mais Maurice, qui ne voit à ce moment-là qu’une avenue vers l’acquittement, m’exprime, ce qui est très légitime, qu’il souhaite vivre la fin de son interminable calvaire avec l’avocat qui pendant plus de vingt ans l’a soutenu envers et contre tous, François Saint‑Pierre. Maurice est sorti de prison après la décision de cassation de l’arrêt d’Aix. Il se présente libre bien que complètement défait physiquement par la prison. Mais il va y retourner, en prison, recondamnée à vingt années de réclusion criminelle, avec cette fois-ci un arrêt motivé par la cour d’appel de Rennes. Ce sont exactement les mêmes motifs que ceux débattus par le juge d’instruction et la chambre d’accusation dans les années 1985-1986. On y a ajouté le témoignage de Françoise Lausseure tel qu’il avait été balayé à Nice. Et puis il s’est produit un de ces incidents d’audience qui aurait transporté Victor Hugo, lequel en aurait fait une geste.

Guillaume, le fils aîné de Maurice, est venu déclarer à la barre que sa mère lui aurait dit vingt ans avant – il avait alors quatorze ou seize ans — que son père lui avait avoué être l’assassin d’Agnès. Et il décrit à l’audience le lieu — la région du Monte Cassino, à mille kilomètres environ de Nice —, le mode opératoire — un coup de pistolet —, le corps dénudé simplement exposé dans un sous‑bois, la Range Rover abandonnée sur un parking de gare avec les clés laissées sur le tableau de bord.

La mère de Guillaume et son frère cadet sont aussitôt entendus, ils démentent formellement, ils affirment que Guillaume affabule et raconte n’importe quoi. On est en présence d’un ouï-dire fermement démenti. Eh bien, il s’est trouvé des magistrats et neuf jurés pour croire cette macabre fable et la considérer comme valant preuve, et un président d’assises pour l’exposer et la reproduire dans la motivation de l’arrêt de condamnation.

Guillaume connaît le dossier de son père par cœur. Il sait que parmi les dizaines d’hypothèses de localisation, toutes plus fantaisistes les unes que les autres, s’est trouvée citée la région de Cassino, une des régions les plus peuplées d’Italie. On n’est pas au fin fond de la Calabre ou des Abruzzes, mais aux confins de Rome. Il y a des chasseurs, des chiens, des promeneurs. Un corps exposé sur le sol et qui se putréfie à l’air libre ne peut pas ne pas être découvert. Une Range Rover en 1977 — l’équivalent du Hummer d’aujourd’hui — ne peut pas disparaître quand elle est rangée devant la gare d’une petite ville de la microrégion du Frosinone et qu’elle porte une immatriculation monégasque ! On est dans le délire d’un homme, Guillaume, qui pendant des années et des années a défendu son père avec acharnement. Et puis son père a été jugé coupable par les jurés d’Aix‑en‑Provence, et puis son père, libéré par la décision de la Cour européenne, est revenu habiter dans la maison familiale occupée par le fils, et puis ils se sont disputés, parce que l’un est probablement malade et l’autre insupportable et, pour survivre, guérir peut-être, Guillaume a voulu « tuer son père ».

La science médicale a probablement vingt-cinq mille explications d’un tel comportement. On n’a pas retardé le procès pour qu’un psychiatre puisse se pencher sur le sujet. On n’a pas non plus exigé la présence à la barre de Françoise Lausseure pour l’interroger sur cette stupéfiante déclaration du fils, Françoise pourtant témoin clé des deux précédents procès d’assises, alors que Guillaume a vécu avec elle et son père au Québec, précisément pendant son adolescence. Ce dont je dois témoigner, c’est du comportement de Guillaume à Nice et à Aix-en-Provence. Il y était le premier défenseur et un véritable garde du corps de son père. Chaque fois qu’un article du Figaro ou du Monde, ou de tout autre média, diffusait un commentaire peu aimable ou tant soit peu dubitatif sur son innocence, Guillaume, l’air furieux, menaçait d’aller « casser la gueule » du journaliste. Il ne supportait pas la plus légère allusion à une possible culpabilité de son père et la déclaration par un journaliste à Nice ou à Aix d’une telle hypothèse de culpabilité aurait pu provoquer un drame, c’est‑à‑dire une agression physique de Guillaume contre ce journaliste.

Un jour, Maurice mourra, avant Guillaume je le souhaite, et ce jour‑là ou un jour ultérieur, Guillaume fera une grande déclaration et il révélera qu’il a inventé cette histoire de Cassino. Maurice sera mort coupable et Guillaume sera enfin libéré.

C’est un destin humain.

L’épilogue de cette affaire est que nous connaissons probablement la vérité.

Agnès est morte en 1977. Elle a été exécutée par un tueur professionnel à la solde des Calabrais, des voyous calabrais auxquels Fratoni avait expliqué pour justifier la perte de trois millions de francs qu’il s’était fait doubler par la petite. Cet épilogue a été raconté aux environs des années 2010 par un vieux truand parfaitement identifié, qui avait fait des dizaines d’années de prison et qui avait recueilli à l’occasion d’une de ses longues peines les aveux d’un compagnon de cellule, homme de main du clan Zampa. Il a raconté à un journaliste qui était l’assassin d’Agnès — assassin à ce moment‑là déjà décédé — et il lui a dit pourquoi ce dernier lui avait fait la confession d’être le tueur à la solde du célèbre gangster de l’époque pour le compte de la N’drangheta.

Cette confidence, le journaliste ne l’a pas conservée pour lui, elle a été communiquée aux autorités judiciaires. Le vieux voyou qui avait entendu le récit complet et circonstancié de la bouche même de l’assassin — Agnès assassinée, son Range Rover émietté dans un casse — l’a répété aux magistrats de la commission de révision des procès, lesquels magistrats ont rencontré personnellement ce témoin. Mais, comme elle le fait souvent, l’instance de révision a rejeté la demande parce que, si le vieux voyou qui a dénoncé ce que je considère personnellement comme la vérité vivait encore, le tueur, lui, était mort. Or il faut, pour obtenir de la chambre criminelle une révision, avoir trouvé l’assassin de substitution. Nous disposons de trois exemples historiques : Dreyfus, évidemment, qui serait resté à l’île du Diable si Esterhazy n’avait pas été démasqué, Dils, qui serait resté en détention si Francis Heaulme n’avait pas croisé le chemin des deux enfants, et Seznec, qui demeurera coupable pour l’éternité puisqu’en dépit de tous les efforts déployés par son petit‑fils pendant des décennies, celui-ci n’a pas été en mesure d’identifier le coupable permettant d’innocenter son grand‑père. En France, mieux vaut effectivement l’erreur judiciaire que le crime impuni.

Au moment où j’écris ces lignes, Maurice est toujours vivant, toujours en prison quarante‑trois ans après la disparition d’Agnès, ce qui est singulier puisqu’il a achevé la moitié de sa peine et qu’il a dépassé largement l’âge de quatre‑vingts ans. Mais il ne demande pas pardon, Maurice, il a l’impudence de se prétendre encore et toujours innocent de la disparition d’Agnès Le Roux et il menace de coup de pied au derrière son fils Guillaume. C’est un mauvais sujet, Maurice, pour la juridiction de l’application des peines. Et puis sortir pour aller où ? Pour faire quoi ? Pour rencontrer qui, lui qui n’a plus aucun ami ?

Il y a des vies plus tragiques et romanesques que dans la plus grande des littératures.

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  • Papiers d'identité
    (éd. du Cerf)
    2020

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