Nous sommes les «ingérables»

Le 9 mai 2020, l'affaire Baupin fêtait ses quatre ans. Quatre de ses protagonistes, Isabelle Attard, Elen Debost, Annie Lahmer et Sandrine Rousseau, racontent pourquoi, depuis, elles ont quitté leur parti, Europe Écologie-Les Verts, s’y sentent moins bien ou se sont éloignées de la politique. Comment, malgré les belles promesses, elles sont devenues les « ingérables ».

Le 9 mai 2020 l’affaire Baupin fêtait ses quatre ans. Hasard des calendriers cet anniversaire est tombé la même semaine que la révélation d’une plainte pour agression sexuelle d’une journaliste allemande à l’encontre d’un ancien président de la République, la même aussi qu’une plainte contre François Asselineau ex candidat à la présidentielle.

Depuis 2016 un espoir naissait.

Quatre années après le déclenchement de l’affaire Baupin, deux après la vague #Metoo, il y a eu la ligue du Lol, Adèle Haenel, Sarah Abitbol et bien d’autres… Plus un mois ne passe sans qu’un nouveau scandale de révélation de violences sexuelles n’apparaisse, tous les milieux y passent les uns après les autres.

Le 27 novembre dernier, 150 000 femmes marchaient dans la capitale, galvanisées par un nouvel élan de lutte féministe, rassemblées sous les bannières de #NousToutes. Depuis un an, le décompte des femmes victimes de féminicides est connu et ces meurtres sexistes sont sortis des rubriques « faits divers ». La génération de nos filles (les vingtenaires) semble mieux qu’aucune, consciente de son droit à balancer les porcs et les "quoi".  

 Le monde politique semblait se saisir des violences.

 De "courageuses" à "ingérables" il n’y a qu’un pas

Depuis quelques années, dénoncer les violences sexuelles est devenu un peu moins périlleux, les « parleuses » sont un peu moins dénigrées et insultées. Elles sont même soutenues assez largement. Celles qui ont parlé connaissent le phénomène du petit #Metoo : des soutiens et confidences que leurs paroles ont libérés. Elles deviennent parfois des modèles. Nous, qui avons dénoncé, avons même entendu ce terme « héroïnes ».

Même au sein de nos organisations il y a eu du soutien. Quand nous avons parlé avec bruit, pour enfin être entendues, nous avons été soutenues. Tout le monde semblait reconnaître l’utilité publique de ce que nous avions fait, ce 9 mai, quand l’affaire est sortie.

Pourtant très vite, notre histoire a pris un autre tour.

Nous avons toutes pris un ensemble de décisions individuelles sans concertation. Deux parmi nous ont abandonné la politique et écrit des livres. L'une a créé une association pour aider les autres. Toutes les deux ont eu beaucoup de mal à évoluer professionnellement ou même à retrouver du travail. Les deux autres sont encore élues locales et membres d'EELV – elles s'y sentent de plus en plus intruses et indésirables, le militantisme est devenu douloureux et parfois couteux pour leur équilibre.

Ces décisions, mises les unes en regard des autres, dessinent le tableau d'une prise de distance ou d'un renoncement quasi-systématique. Ce retrait des femmes qui dénoncent n'est d'ailleurs pas propre au monde politique. Si les chiffres varient, ils dévoilent une tendance lourde pour les victimes à devoir se réorienter ou quitter les domaines d’où elles ont dénoncé les violences. 

Finalement ce n'est pas au moment où la parole sort, sous les feux médiatiques, que les destins des « parleuses » se jouent réellement mais après.

De quoi sont faites les coulisses discrètes de l’après ?

En premier lieu de fragilité. Le combat contre les violences sexuelles est âpre et abrasif. Il laisse celles qui l’ont mené comme sonnées. Après le combat et les coups vient le besoin de sécurité. Si les soutiens aujourd’hui sont bien réels, les insultes, les campagnes de dénigrement et de harcèlement numérique sont tout aussi réelles. Malgré les progrès permis par #MeToo, il reste un combat humiliant, où nos vies sont mises à nues, nos familles fragilisées, nos larmes étalées, faisant de nous des victimes indélébiles. Nous n’en ressortons pas indemnes.

Pour nous qui sommes des femmes politiques, nous devions de surcroît continuer à affronter le fonctionnement d’un univers masculin, violent et hyper compétitif.

Alors par réflexe, pour continuer, nous recherchons la sécurité, nous nous mettons à l’abri. Chaque coup sonne plus durement dans la tête d’une victime après avoir parlé. Comme si nous nous étions mises à nu et que nous devions affronter ainsi la politique, sans protection, avec moins d'énergie et une sensibilité accrue. L’exercice est presque insurmontable.

Parmi la sensibilité il y a celle au sexisme. Nous ne le supportions plus. Nous n’en étions plus capables. Nos parcours de surcroît nous interdisaient désormais de le passer sous silence. Alors nous l’avons dénoncé sans relâche. C'est d’abord par ceci que “d’héroïques” nous sommes devenues encombrantes. Le mot qui revenait pour nous qualifier toutes était “ingérable”.

L'exercice politique était de plus en plus compliqué pour nous, le sexisme omniprésent est devenu notre Kriptonite. Nous nous sommes effacées, poussées par les injonctions à être sages et raisonnables, à entendre les intérêts plus grands que ceux du combat pour l’égalité, à passer à autre chose. 

Et puis il y a les soutiens adverses, celles et ceux qui figurent sur la liste des témoins de celui que l’on accuse et qui sont toujours là. Ils parlent, parfois fanfaronnent, des fois nous croisent et nous toisent. Comment rester ?

Et puis il y a eu cette violence sourde et muette

En février 2019, se tenait le procès en diffamation intenté par Denis Baupin contre nous et les journalistes ayant enquêté et révélé l'affaire, un procès largement relayé la presse. Durant cette semaine, le parti écologiste s’est tu. Plus un mot. Le silence. Assourdissant. Pas un mail, pas une ligne sur les pléthoriques listes d’échange interne d'Europe Écologie-Les Verts (excepté la commission féminisme), habituellement si bavardes.

Pourtant cette semaine était riche d’enseignements. Tout au long du procès s’est dessiné le récit de la construction d’une impunité, se sont dévoilés les mécanismes internes qui avaient permis l'omerta. Ce qui se passait dans cette salle d'audience concernait toute la galaxie écologiste des 25 dernières années. D’ailleurs ses principaux protagonistes défilaient à la barre. Trois secrétaires nationales d’EELV, trois ex ministres de la République s’y sont succédé comme témoins. Des militants et militantes sont bien venus nous soutenir mais l'organisation « parti politique », comme dans tout secret de famille, a détourné le regard de cette histoire.

En avril 2019 lorsque le verdict, qualifié "d'historique", est tombé : le même silence. Cette victoire collective sur laquelle aurait pu pousser un renouveau idéologique, un changement de paradigme (si cher aux écologistes), une fierté partagée d'avoir soutenu, des modalités d’exercice de la politique différentes, fût enterrée dans un profond puits de silence. 

Et après… pas grand-chose.

On pourrait penser que le silence était le résultat du choc. Une fois passé, les choses changeraient. Pourtant, chez EELV comme dans la plupart des organisations ayant été confrontées à de tels scandales, il n'y a pas eu de plan d'action effectif. Dans le meilleur des cas une adresse mail, une cellule avec peu de moyens – portée par les membres les plus féministes – mise en place péniblement, quelques formations non obligatoires et basta.

Et si on organisait les conditions de la sécurité plutôt que les exfiltrations ?

Nous le savons, nous l’affirmons, ce 9 mai 2016, parler à visage découvert et publiquement des violences sexuelles que nous avions subies, deux ans avant #MeToo, était un acte politique majeur fait en conscience, pour briser l’omerta et créer les conditions de l’égalité entre les femmes et les hommes. Probablement n’avons-nous jamais fait d’acte aussi Politique, dans le sens noble du terme (quelque chose qui change la donne pour les autres). Pourquoi dès lors nos mises en retrait n’interrogent elle pas davantage nos organisations politiques ?

Comment faire évoluer cette situation et que nos expériences éclairent le parcours de celles qui viendront ?

Nous proposons quelques pistes de réflexions  : 

  • Modifier en profondeur l'attitude des organisations elles-mêmes, une révolution copernicienne en somme.  Au delà des personnes, il nous semble indispensable de mettre en place des procédures et édicter des règles de fonctionnement qui permettent de prendre la mesure des violences sexistes et sexuelles, de leurs conséquences et de la protection indispensable des personnes qui les dénoncent. Un triptyque pourrait résumer la chose : enquêter, sanctionner, protéger. C'est au fond ce que dit le droit du travail, sa philosophie pourrait être étendue au militantisme. Il y a 30 ans, les partis ont su faire leur mue sur la corruption et l'utilisation de l'argent sale. Si cette mue est toujours imparfaite, elle a le mérite d'avoir posé la limite de l'exercice et de l'éthique politique.

  • Créer au sein de la société, dans nos organisations politiques (et autres) les conditions d'une sororité combative. Pour contrer les mises en concurrence orchestrées bien souvent en coulisse par des hommes, il va nous falloir inventer, des réseaux féminins sororels transverses et influents où s'organiseraient les passages de relais, la courte échelle, où nous nous formerions les unes  les autres pour résister, avancer, apprendre à occuper les places stratégiques à sortir des domaines qui nous sont assignés et ne plus laisser le champs aux confréries de testostérone.

  • Contraindre les hommes à interroger leurs pratiques politiques. Si les femmes ont moins de place et de longévité en politique, si elles sont confrontées à des difficultés récurrentes, cela ne se résume pas à une question d'auto-censure. La pratique politique des hommes constitue une limite à celle des femmes. Prises de paroles systématiques, monopolisation des postes de pouvoir, négligence des contraintes domestiques et omniprésence, sont autant de pratiques qui se transforment en obstacles et facteurs d'affaiblissement des parcours des femmes. Partager réellement l'exercice politique avec les femmes c'est aussi interroger les pratiques des hommes, de tous les hommes. Ils est important qu’eux-mêmes les déconstruisent.

En ces temps de Covid-19, où le monde d'après est dans toutes les réflexions, les ambitions, et si il commençait là, juste là?

Signataires :

Isabelle Attard, ancienne députée, ex adhérente d'Europe Écologie-Les Verts (EELV)

Elen Debost, conseillère départementale de la Sarthe, EELV

Annie Lahmer, conseillère régionale d'Île-de-France, EELV

Sandrine Rousseau, ancienne secrétaire nationale adjointe d'EELV, ex adhérente d'EELV, fondatrice de l'association Parler

 

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