Après la COVID-19, l’opportunité d’une réforme structurelle des politiques de recherche en Europe

La crise sanitaire a révélé que recherche, « tout comme l’accès aux systèmes de santé publique, contribue à sauver des vies ». Pour un collectif de chercheurs de différents pays européens, la science doit être considérée « comme une nécessité inhérente au bon fonctionnement de nos sociétés », ce qui implique d'augmenter les financements de recherche bien au-delà de la moyenne de 2.2% du PIB dans l’UE.

Depuis plusieurs mois, la science a gagné en visibilité médiatique. Dès le début de la pandémie de COVID-19, les gouvernements de l'Union européenne ont systématiquement mobilisé leurs communautés scientifiques tant pour justifier leurs analyses que pour développer leurs réponses à la crise. De nombreux appels à projets et propositions de financement sont quotidiennement publiés, de même qu’un grand nombre de revues scientifiques et bases de données donnent libre accès à leur contenu pour accélérer le développement de traitements et de possibles solutions. L’ensemble des acteurs de la recherche s’accorde à promouvoir une science ouverte, collaborative et interdisciplinaire. Les circonstances exceptionnelles actuelles sont sans aucun doute liées à ce nouvel intérêt pour la science. Dans le même temps, de nombreuses installations de recherche sont temporairement fermées et la grande majorité des scientifiques télétravaillent alors que les laboratoires cliniques hospitaliers sont surchargés. Les déclarations d’intention et le montant des ressources financières allouées à la recherche de santé contrastent également avec les politiques de recherche mises en œuvre par de nombreux pays de l'UE au cours des dernières décennies. Il convient dans ce contexte d’espérer que l'enthousiasme déclaré pour les activités scientifiques s’étende au-delà de la crise actuelle et implique des changements structurels des politiques de recherche.

Lors du sommet européen de Lisbonne de 2000, l'Union européenne s'était fixé pour objectif de devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive au monde. Pour ce faire, les chefs d'État et de gouvernement ont approuvé en 2002 d’augmenter les dépenses de recherche et d’innovation, aussi bien publiques que privées, de 1.9% à 3% du produit intérieur brut (PIB) en 2010. Après avoir été ajourné à 2020, ce but est aujourd’hui loin d’être atteint, les dernières données Eurostat indiquant une moyenne de l’UE de 2.2% du PIB en 2018, loin derrière les États-Unis, le Japon ou la Corée du Sud. Seuls quatre pays de l’Union Européenne se situent au-delà du seuil des 3% -la France consacrant 2.2% du PIB.   

Au long de ces années, le discours politique a promu le passage d’un financement institutionnel de la recherche publique à un financement de projets compétitifs. En parallèle, ce qui est communément dénominé comme la « nouvelle gestion publique » s’est inspiré du fonctionnement des marchés privés pour favoriser de nouveaux modèles de gouvernance scientifique basés sur la concurrence et l'orientation stratégique de la recherche, plutôt que sur la collaboration entre scientifiques et organismes de recherche. Les premières analyses de ces évolutions n’ont pas identifié d'effets positifs d'une concurrence accrue ou d'une orientation stratégique de la recherche sur la qualité des résultats. La stagnation du financement de la R&D dans de nombreux États membres de l'UE et leur nature de plus en plus compétitive (de nombreux programmes financent moins de 20% des propositions) ont à l’inverse affaibli notre capacité à mobiliser en nombre les chercheurs nécessaires à l’élaboration d’une réponse aux défis globaux, tels que COVID-19 ou le réchauffement climatique. 

De plus, contrairement à l'approche interdisciplinaire nécessaire à la résolution de la crise actuelle, la recherche et les milieux universitaires se caractérisent généralement par une hyperspécialisation et une collaboration limitée entre disciplines. Si la spécialisation est nécessaire au progrès scientifique, les défis globaux actuels démontrent qu'il est indispensable de promouvoir des approches plus collaboratives et dépassant les segmentations entre champs disciplinaires. Le développement de plans de recherche transversaux combinant sciences humaines et sociales avec d'autres domaines dont ils sont traditionnellement isolés (médecine, biologie, physique, etc.) sont de ce fait absolument nécessaires afin d’être en mesure de relever des défis tels que COVID-19, le changement climatique, les menaces à la biodiversité ou pour promouvoir les objectifs de développement durable tels que définis par les Nations Unies. Ces objectifs impliquent également d’engager l’ensemble des acteurs de la société -organismes publics de recherche, secteur privé ou société civile - dans l’élaboration de solutions innovantes.

La crise de la COVID-19 a mis en évidence le caractère essentiel de la recherche pour la résolution de problèmes fondamentaux tels qu'une pandémie ou que le changement climatique. Les connaissances scientifiques, tout comme l’accès aux systèmes de santé publique ou la sécurité sociale, contribuent à sauver des vies. En tant que tel, la science ne peut être considérée comme une dépense contingente et dépendante des cycles économiques, mais plutôt comme une nécessité inhérente au bon fonctionnement de nos sociétés. Cette caractéristique implique d'augmenter les financements de recherche bien au-delà de la moyenne de 2.2% du PIB dans l’UE, permettant à davantage de jeunes chercheurs dotés de potentiel créatif d'entrer dans le système de recherche. Dans le même temps, le développement de projets interdisciplinaires impliquant des acteurs publics, privés et de la société civile est nécessaire, tout comme la généralisation du libre accès aux données et résultats de la recherche. Pour cela, l’élaboration de nouvelles formes d'organisation de la recherche et de plans de développement de carrières sont essentielles pour inciter à davantage de collaboration entre disciplines. Il convient également d’accroître l’engagement et les capacités de réponse de la communauté scientifique en renforçant les mécanismes garantissant l'intégrité de la recherche, le respect des normes éthiques et la responsabilité générale des chercheurs face aux institutions démocratiques. La crise de COVID-19 est, sans doute aucun, une tragédie. Elle offre cependant également la possibilité de promouvoir une société plus résiliente et durable en combinant science, connaissance et responsabilité politique.

Tribune écrite par :  

Thomas Zacharewicz, Département d’économie et d’histoire économique, Université de Seville;
Laura Cruz Castro, Institut de Politiques et Biens Publics, CSIC, Madrid; 
Luis Sanz Menéndez, Institut de Politiques et Biens Publics, CSIC, Madrid; 
Peter Van den Besselaar, Department of Organization Sciences and the Network Institute, Universidad Libre de Amsterdam
Ulf SandströmKTH Royal Institute of Technology, Industrial Engineering and Management, Stockholm
Ana Fernández Zubieta, Université Complutense de Madrid

Signataires :

Brenninkmeijer, Olivier A.J. EU Business School Munich GmbH, Munich.

Bučar, Maja. University of Ljubljana, Ljubljana.

Campos Palacín, Pablo. CSIC Institute of Public Goods and Policies, Madrid.

Castellanos Gómez, Andrés. Instituto de Ciencia de Materiales de Madrid, CSIC.

Chioncel, Mariana. University of Bucharest, Bucharest.

Conde, José María. Heriot-Watts University, Edinburgh.

Díaz, Mario. Museo Nacional de Ciencias Naturales, CSIC, Madrid.

Feld, Adriana. CONICET-Universidad Maimónides, Buenos Aires.

Frank, Karol. Institute of Economic Research, Slovak Academy of Sciences, Bratislava.

Garcia-Hernandez, Mar. Instituto de Ciencia de Materiales de Madrid, CSIC.

Gianni, Robert. University of Maastricht, Maastricht.

Hortal, Joaquín. Museo Nacional de Ciencias Naturales, CSIC, Madrid.

Jacob, Merle. Lund University, Lund.

Janssen, Matthijs. Copernicus Institute of Sustainable Development, Utrecht University, Utrecht.

Jordano, Pedro. Estación Biológica de Doñana, CSIC, Sevilla.

Jourdain, Édouard. School of Advanced Studies in the Social Sciences, EHESS, Paris.

Kelchtermans, Stijn. KU Leuven, Brussels.

Kreimer, Pablo. CONICET-Universidad Maimónides, Buenos Aires.

Levratto, Nadine. EconomiX, CNRS, Université Paris Nanterre, Paris.

Lhuillery, Stéphane. NEOMA Business School & BETA, Paris.

Lindholm Sahlstrand, Åsa. Lund University, Lund.

López Varela, Susana. Pontificia Universidad Católica del Perú, PUCP, Lima.

Machordom, Annie. Museo Nacional de Ciencias Naturales, CSIC, Madrid.

Margalef Bentabol, Juan. Pennsylvania State University.

Martin, Tom. Tom Martin & Associates (management consultant and RTDI policy analyst), Dublin.

Molero, José. Instituto Complutense de Estudios Internacionales, Madrid.

Moya-Laraño, Jordi. Estación Experimental de Zonas Áridas, CSIC, Almería.

Nascia, Leopoldo. Sbilanciamoci.info, Rome.

Palma Martos, Luis. Departamento de Economía e Historia Económica. Universidad de Sevilla.

Pérez del Pino, Angel. Instituto de Ciencia de Materiales de Barcelona, CSIC, Cerdanyola del Valles.

Salazar-Elena, Juan Carlos. Universidad Autónoma de Madrid, Madrid.

Tella, Jose L. Estacion Biologica de Doñana, CSIC, Sevilla.

Udovič, Boštjan. University of Ljubljana, Ljubljana.

Valladares Ros, Fernando. Museo Nacional de Ciencias Naturales, CSIC, Madrid.

Vargas, Pablo. Real Jardín Botánico de Madrid, CSIC, Madrid.

Vieites, David R. Museo Nacional de Ciencias Naturales, CSIC, Madrid

Warrington, Brian. independent consultant, Valletta.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.