Créons l'archipel de la métamorphose écologique

A l'occasion des journées d'été des écologistes, du 22 au 24 août à Toulouse, un collectif de personnalités et militants invite toutes les luttes écologiques à s'unir pour refonder une alternative au capitalisme. Pour commencer, disent-ils expérimentons « dans les régions avec un label national des campagnes d’actions communes en dotant celles-ci d’outils mutualisés pour mener la bataille de la transition écologique et solidaire. »

«Agis en ton lieu, pense avec le monde» Edouard Glissant

L’écologie sociale et démocratique est aujourd’hui l’horizon qui manque à des citoyens déboussolés pour réenchanter la politique, redonner de l’espoir. L’impasse libérale-productiviste et la perte de sens de l’idéal républicain et européen conduit une bonne partie des citoyens à tomber dans le piège de l’ultralibéralisme avec sa prédation toujours plus grande des ressources, ses dégâts irréversibles causés à notre environnement, son apologie du toujours plus, de la vitesse, et le creusement concomitant des inégalités et de la précarité ou du national-populisme fondé sur le repli identitaire et nationaliste, la peur de l’autre, le rejet de l’étranger et des solidarités entre les peuples.

Mais à côté de cela, un peu partout en France, en Europe et dans le monde, on assiste à une poussée des écologistes portée par la génération climat et l’urgence écologique qui pèse avec la crise climatique, la crise sanitaire générée par les pollutions, l’effondrement du vivant et le pillage des ressources naturels.

Cette vague verte montre bien que la société ne peut se résumer à un grand marché où la loi de l’argent et des lobbys règnent en maîtres. Dans ce paysage crépusculaire, la poussée des écologistes permet de refonder l’espoir. L’écologie, à condition d’être pleinement sociale et démocratique, est la nouvelle matrice de la refondation d’une alternative au capitalisme et à l’extrême droite.

L’enjeu des mois à venir est d’épouser l’émergence citoyenne, la génération climat née en marge de la mobilisation lors de la COP 21. Entendons cette radicalité d’action et cette exigence de changement pour sauver l’humanité, dont l’existence même est en péril. Couplons cette exigence à la transformation par les institutions politiques aux divers échelons en mettant en route des chantiers communs sur les territoires en commençant par l’échelon régional, territoire pertinent pour expérimenter la transition écologique, sociale et démocratique.

L’urgence écologique est aujourd’hui de prendre soin du monde collectivement et individuellement. Soin des gens, soin de la nature, soin du vivant dans son ensemble, soin de la démocratie, trop souvent malmenée. Cela passe par l’invention de nouveaux rapports entre organisations se revendiquant d’une transformation écologique de la société.

Atomisées, cantonnées dans leur champ respectif de la politique et du monde associatif et citoyen, les forces représentant les écologistes ne sont pas en capacité de peser à leur juste mesure dans le débat public et de représenter une alternative au système, destructeur du vivant et du climat. L’unité d’action s’impose au-delà des grandes marches pour le climat. Un chemin commun doit s’inventer pour bâtir un nouveau récit : celui d’une écologie articulant urgence sociale et urgence environnementale en inventant de nouvelles pratiques politiques fondées sur des valeurs communes : la sobriété énergétique, l’interdépendance planétaire, l’autonomie et l’émancipation de toute forme de domination et d’aliénation.

Les schémas classiques de refondation (Epinay de l’écologie, Maison commune…) ne réussiront que s’ils s’inscrivent dans un ensemble de coopérations qui mobilisent l’ensemble du peuple de l’écologie aux différents échelons, sans viser exclusivement le seul débouché politique électoral.

Inspirons-nous de ce qui s’est fait depuis quelques années avec l’archipel citoyen Osons les jours heureux dont le but fut de favoriser la reliance entre les « îles » (les organisations très diverses composant cet archipel) en expérimentant un mode de gouvernance innovant, fondé sur le respect de l’identité-racine de chacune des «îles» et le développement de leur identité-reliance.

La charte de l’Archipel des jours heureux pose très bien l’enjeu de cet espace politique à expérimenter : «Pour bâtir ensemble et vivre dès maintenant des jours heureux, relions les acteurs de la transition écologique, sociale et démocratique. Faisons de la diversité et du foisonnement des initiatives une force citoyenne capable de résister au désordre établi, de bousculer et de dépasser un système destructeur grâce à nos propositions et nos actions.»

L’enjeu, pour réellement travailler sur la conquête de la majorité culturelle et éviter la dispersion de l’écologie dans les discours (jamais suivi en actes) est de bâtir sur les régions cette architecture en réunissant tous ceux qui le souhaitent, qu’ils soient de simples citoyens, collectifs, associations ou organisations politiques posant l’urgence écologique et sociale comme devant être au cœur de l’agenda politique. Il est plus que temps de réunir la génération climat – Alternatiba, Extinction Rébellion –, les acteurs classiques de la défense de l’environnement et de la solidarité (FNE, LPO, Greenpeace, Attac, CRID…), les formations politiques d’obédience écologiste (GE, AEI, RPS, Parti animaliste, Génération.s, EE-LV, LFI, Place publique, Cap 21…) ; les asso, entreprises, coopératives travaillant dans le champ d’une économie du lien, d’une économie sociale et solidaire et de rassembler les sphères citoyennes (aujourd’hui cloisonnées) de Ruffin, Dion et Servigne pour qu’un dialogue se noue autour d’actions communes.

Commençons par expérimenter dans les régions avec un label national des campagnes d’actions communes en dotant celles-ci d’outils mutualisés pour mener la bataille de la transition écologique et solidaire.

Chaque Archipel régional pourrait ainsi être outillé d’un pôle d’expertise juridique et scientifique doté de moyens financiers autonomes (avec un réseau d’avocats et d’experts scientifiques – toxicologues, épidémiologistes, biologistes, écologues… – vers lequel pourraient être orientés des associations et citoyens faisant face à un grand projet inutile, à une pollution présumée…). Des Maisons de l’écologie en mouvement, de l’alerte et de l’innovation sociale écologique et démocratique pourraient également servir de ruche à ces archipels régionaux.

Chaque année, ces Archipels de la transformation écologique lanceront (en décidant collectivement) deux campagnes d’actions à mener sur l’ensemble du territoire. Cela peut être l’exigence d’un plan pour la rénovation énergétique des bâtiments afin de réduire la précarité énergétique et de faire face à l’impératif climatique. Ou alors l’exigence d’un moratoire sur l’artificialisation des terres agricoles pour soutenir l’agriculture paysanne, biologique et locale, les circuits courts en élaborant des plans territoriaux de souveraineté alimentaire.

La fédération des archipels régionaux pourrait servir à initier un festival, Bifurcation, autour de l’imaginaire écologiste, un centre de formation militant pour la génération climat, une application numérique porteuse d’une force subversive et ludique contagieuse (jeux à scénario multiples, vidéos…) ou l’organisation d’écolo-parades scénographiées par des compagnies d’art de la rue le même jour dans toutes les grandes villes du territoire.

L’urgence nous impose de créer au plus vite ces espaces communs rassemblant la multitude écologiste autour d’actions pour peser face à l’inaction des dirigeants.

Signataires :

Sébastien Barles, militant écologiste, cofondateur du collectif Vigilobb-Agir contre les lobbys ; Karim Ben Ali, chauffeur routier, lanceur d’alerte qui a dénoncé le déversement d’acide dans la nature par Arcelor Mittal ; Mohamed Bensaada, cofondateur du Syndicat des quartiers populaires, militant LFI ; Bernard Borgialli, cheminot, syndicaliste, candidat LFI aux européennes ; Fathi Bouaroua, militant associatif, ex-directeur de la Fondation Abbé-Pierre Paca ; Dominique Bourg, philosophe, tête de liste Urgence écologique aux européennes 2019 ; Damien Carême, député européen EE-LV, ex-maire de Grande-Synthe ; André Cicolella, chimiste et toxicologue, fondateur du Réseau Environnement Santé ; Alain Coulombel, économiste, secrétaire national adjoint d’EE-LV ; Olivier Dubuquoy, lanceur d’alerte contre les boues rouges, fondateur de l’ONG ZEA pour la protection des océans ; Romain Gherardi, spécialiste des maladies neuromusculaires, diplômé en neurologie et en pathologie, professeur des universités, auteur de Toxic Story ; Prune Helfter-Noah, militante et candidate LFI aux européennes, ex-directrice de Médecins du monde au Japon, coanimatrice du Mouvement d’éducation populaire Utopia ; Samy Joshua, universitaire, militant Ensemble, LFI ; Serge Le Quéau, syndicaliste SUD - Solidaires, président du Comité de défense des victimes de pesticides de Triskalia ; Noël Mamère, journaliste et avocat, ex-député et ex-maire de Bègles; Michèle Rivasi (députée européenne EE-LV, co-fondatrice de la Criirad ; Marie-Monique Robin, journaliste, réalisatrice et écrivaine, auteur notamment de le Monde selon Monsanto ; Eva Sas, économiste, ex-députée EE-LV ; Sarah Soilihi, ex-porte-parole de Mélenchon, 2e de liste Génération.s aux européennes.

 

 Cette tribune a été publiée le 19 août sur le site de Libération.

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