Oui à la continuité pédagogique à l’université, mais sans évaluation!

Plus de 120 enseignants-chercheurs, issus de différentes universités, s'élèvent contre l’évaluation des étudiants pendant cette période de confinement. «Cette continuité pédagogique, imprévue et donc mise en place brutalement, exacerbe les inégalités sociales déjà présentes». Une évaluation reviendrait à les renforcer davantage.

Nous vivons une situation de crise exceptionnelle et historique, malgré cela de nombreux acteurs de l’enseignement supérieur sont dans la continuité (des examens, des concours…) comme si tout pouvait se poursuivre normalement. Or pour de nombreux étudiants, la situation actuelle de confinement n’est pas propice pour étudier convenablement à l’université. S’il est ainsi souhaitable de leur proposer des enseignements à distance, les évaluer sur des notions travaillées pendant cette période reviendrait à créer de profondes inégalités.

Tout comme l’enseignement primaire et secondaire, l’université s’est lancée dans la poursuite des enseignements (cours magistraux, travaux dirigés, parfois même travaux pratiques) effectués avant le début du confinement. Les enseignants et enseignants-chercheurs ont souvent dû faire preuve d’ingéniosité et de ténacité pour continuer sur leur lancée. Contrairement au primaire et au secondaire où les enseignants doivent suivre les directives ministérielles, ceux de l’université ont une certaine liberté sur le contenu et les modalités pédagogiques (notamment l’évaluation) de leurs enseignements.

Cette continuité pédagogique, imprévue et donc mise en place brutalement, exacerbe les inégalités sociales déjà présentes. En temps normal, elles sont quelque peu lissées : les étudiants peuvent tous assister (au moins en partie) aux cours, même s’ils ont de longs trajets ou s’ils doivent travailler à côté pour subvenir à leurs besoins… L’université met en effet à leur disposition des bibliothèques universitaires pour travailler au calme et utiliser des ressources documentaires, des ordinateurs, du réseau (wifi), parfois des imprimantes… Comme elle ne fournit pas ou peu d’ordinateurs portables aux étudiants ni de connexion Internet « à la maison », cette période de confinement et de « continuité pédagogique » repose uniquement sur les outils et accès au réseau personnels des étudiants.

Des sondages réalisés récemment auprès d’étudiants de différents instituts montrent qu’un nombre non négligeable d’étudiants dispose uniquement d’un smartphone, ou doit partager ordinateur ou tablette avec le reste de la famille. L’étudiant muni seulement de son smartphone est alors fortement dépendant de son forfait personnel, mais aussi du réseau local. Une de nos étudiantes, confinée à la campagne, doit aller en haut d’une colline pour simplement lire ses mails ! Ne parlons pas de suivre des cours en ligne… Ou de lire un polycopié sur un écran de téléphone. Même avec un ordinateur, la qualité de la connexion peut être insuffisante pour assurer le suivi de cours en ligne avec des vidéos particulièrement gourmandes en termes de débit numérique.

Au-delà de ces conditions techniques, il faut également bénéficier d’un endroit calme pour travailler pendant une partie substantielle de la journée, ce qui n’a rien d’évident. Dans une filière de l’université Paris Saclay où un sondage auprès des étudiants a été effectué, seuls les deux tiers des étudiants peuvent s’isoler pour travailler. Nombre d’étudiants doivent ainsi composer avec un logement étroit pour une famille, garder des frères et sœurs, etc. Certains doivent poursuivre leur travail alimentaire à côté : une étudiante caissière doit faire plus d’heures qu’en temps normal à cause de l’épidémie, elle est donc moins disponible pour suivre les cours. Il peut en outre y avoir des tensions au sein de la famille, moins perceptibles habituellement. On peut ainsi constater toutes sortes de situations bien réelles, qui sont objectivement un frein à l’apprentissage à distance.

Malgré cela des cours en ligne ont lieu. On peut ici saluer le travail remarquable fait par les enseignants qui, s’ils sont en général confinés dans de meilleures conditions que leurs étudiants, sont également confrontés à certaines difficultés évoquées plus haut.

La situation exceptionnelle que nous vivons est particulièrement anxiogène : étudier dans ces conditions est loin d’être optimal. Prolonger alors un cours à distance, en confinement, est une façon de penser à autre chose non seulement pour les étudiants qui peuvent le suivre décemment, mais aussi pour les enseignants. « Je dirais que les cours en visio sont ce qu'il y a de plus constructif et agréable, les rapports humains étant presque absents dans ce confinement, ils permettent d'entretenir du lien et d'entendre la voix de nos professeurs », témoigne ainsi une étudiante de l’Inalco.

Compte tenu de toutes ces raisons, il est important que les enseignants poursuivent tant bien que mal leurs cours et travaux dirigés par l’intermédiaire d’outils de visualisation en ligne. En revanche, ces parties de cours effectuées depuis le début du confinement ne doivent pas faire l’objet d’une évaluation des étudiants ⎼⎼ à distance ou pas ⎼⎼ visant à l’attribution d’une note comptant dans la scolarité, sous peine d’amplifier les inégalités entre eux. Des examens pourront éventuellement se tenir à l’issue du confinement, dans les locaux des universités, et non en ligne, et ne devront pas porter sur des concepts vus pendant le confinement.

Le service public d’enseignement supérieur fait un travail admirable pour le suivi pédagogique des étudiants à distance. Néanmoins, les processus d’enseignement à distance mis en place doivent faire figure d’exception et non devenir une norme, rien ne peut remplacer la présence physique d’un enseignant dans le processus d’apprentissage. « Par rapport à un cours présentiel, chaque activité me demande deux fois plus de temps. Les cours en ligne me demandent un travail très important et j'ai du mal à tout assimiler. Apprendre un concept seul ou avec de faibles interactions est beaucoup plus compliqué qu’en présentiel. » rapporte une étudiante de l’université Grenoble Alpes.

Signataires :

David Amitrano, IUT1 Université Grenoble Alpes
Aktham Asfour, Université Grenoble Alpes
Laurent Audouin, Université Paris-Saclay
Corinne Augier, Université Claude Bernard Lyon 1
Carime Ayati, Grenoble INP
Mohamed Aziz Bouchene, Université Paul Sabatier, Toulouse
Julien Baroth, IUT1 Université Grenoble Alpes
Nedjma Bendiab, Université Grenoble Alpes
Pierre Beneteau, Université Claude Bernard Lyon 1
Jean-François Bernard, IUT1 Université Grenoble Alpes
Clara Biermann, Université Paris 8 Vincennes
Guillaume Blanc, Université de Paris
Mireille Blanc, Université Claude Bernard Lyon 1
Mélanie Bourlet, INALCO, LLACAN
Perrine Boutin, Université Sorbonne nouvelle - Paris 3
Fatma Briki, Université Paris-Saclay
Jennifer Buyck, Université Grenoble Alpes
Sylvain Capponi, Université Toulouse 3
Julian Carrey, INSA Toulouse
Florent Chevalier, Université de Poitiers
Marcello Civelli, Université Paris-Saclay
Évelyne Cohen, ENNSIB - Université de Lyon
Yannick Copin, Université Claude Bernard Lyon 1
Vincent Danjean, Université Grenoble Alpes
Christophe Daussy, Université Sorbonne Paris Nord
Valérie Daux, Université de Versailles Saint-Quentin
Astrid Decoene, Université Paris-Saclay
Cécile de Hosson, Université de Paris
Xavier de Larminat, Université de Rouen
Gwenaël Delaval, Université Grenoble Alpes
Claude Depollier, Le Mans Université
Hélène Dessales, École Normale Supérieure
Renato Di Ruzza, Université Aix-Marseille
Véronique Durand, Université Paris Saclay
Florence Elias, Université de Paris
Catherine Even, Université Paris-Saclay
François Fauqueux, IUT1 Université Grenoble Alpes
Gwladys Fernandes, Université Versailles Saint-Quentin
Aurélie Feron, INP Grenoble
Francis Filbet, Université Paul Sabatier
Emmanuelle Frenoux, Université Paris-Saclay
Leïla Frouillou, Université Paris Nanterre
François Gallet, Université de Paris
Julien Gargani, Université Paris Saclay
Jean-Michel Génevaux, Le Mans Université
Jeanne Gherardi, Université de Versailles Saint-Quentin
Florence Gherchanoc, Université de Paris
Claire Gimbert, IUT1 Université Grenoble Alpes
Benjamin Girodet, Université Claude Bernard Lyon 1
Fabien Giroud, IUT1 Université Grenoble Alpes
Marie Godard, Université Paris-Saclay
Adeline Grand-Clément, Université Toulouse 2
Gérald Grenier, Université Lyon 1
Sophie Guérard de Latour, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Mélanie Guyonvarc'h, Université Paris Saclay
Christophe Hache, Université de Paris
Régis Henrion, Université Gustave Eiffel
Jean-Marie Hentz, IUT1 Université Grenoble Alpes
Gérald Hivin, IUT1 Université Grenoble Alpes
Marion Jeannin, Université Claude Bernard Lyon 1
Claudine Kahane, Université Grenoble Alpes
Guillaume Kasperski, Université Paris-Saclay
Arne Keller, Université Paris-Saclay
Chantal Keller, Université Paris-Saclay
Catherine Kikuchi, Université de Versailles Saint-Quentin
Évelyne Kolb, Sorbonne Université
Isabelle Krzywkowski, Université Grenoble Alpes
Aurélien Kuhn, Grenoble INP-Phelma
Annie Lacroix-Riz, université Paris 7
Arthur Lannuzel, Université de technologie de Belfort Montbéliard
Gaël Latour, Université Paris-Saclay
Stéphane Leblanc, Université de Toulon
Anaïs Le Fèvre-Berthelot, Université Rennes 2
Pierre Lefranc, Grenoble INP
Loïc Le Pape, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Gildas Loirand, Université de Nantes
Loïc Leroy, IUT1 Université Grenoble Alpes
Nathalie Lidgi-Guigui, Université Sorbonne Paris Nord
Joseph Lisi, IUT1 Université Grenoble Alpes
Mathilde Loretz, IUT1 Université Grenoble Alpes
Rafaëlle Maison, Université Paris-Saclay
Achraf Manar, Université Clermont Auvergne
Marie-Christine Marcellesi, Sorbonne Université
Gonzalo Marchant, Université Claude Bernard Lyon 1
Martial Mazars, Université Paris-Saclay
Adrien Mercier, Université Paris-Saclay
Zoé Mesnil, Université de Paris
Françoise Mignon, Université de Perpignan
Régis Missire, Université de Toulouse 2
Frédéric Moisy, Université Paris-Saclay
Richard Monvoisin, Université Grenoble Alpes
Catherine Morlay, Université Lyon 1
Magali Nachtergael, Université Sorbonne Paris Nord
Daniele Nutarelli, Université Paris-Saclay
Laurent Oxarango, IUT1 Université Grenoble Alpes
Nicolas Pavloff, Université Paris-Saclay
Marc Perret, Université Jean Jaurès de Toulouse
Muriel Périsse, Université d'Artois
Pascal Perrier, Grenoble INP
Gaële Perrusson, Université Paris-Saclay
Olivier Plantevin, Université Paris-Saclay
Katja Ploog, Université d’Orléans
Marie Poirier-Quinot, Université Paris Saclay
Cécile Quantin, Université Paris-Saclay
Marc Rabaud, Université Paris-Saclay
Samuel Raetz, Le Mans Université
Christophe Regeard, Université Paris-Saclay
Alexandre Renaux, Université Paris-Saclay
Christian Renoux, Université d'Orléans
Vincent Richefeu, IUT1 Université Grenoble Alpes
Emmanuelle Rio, Université Paris-Saclay
Ayech Rouahi, IUT Lyon 1
Guillaume Roux, Université Paris-Saclay
Fabienne Salini, IUT1 Université Grenoble Alpes
Elisa Santalena, Université Grenoble Alpes
Anne Sauvagnargues, Université Paris Nanterre
Olivier Schwander, Sorbonne Université
Meriem Sebaï, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
Manuel Selva, Grenoble-INP
Nicolas Sieffert, Université Grenoble Alpes
Makis Solomos, Université Paris 8
Juliette Thuilier, Université Toulouse Jean Jaurès
Jacques Treiner, Université de Paris
Cyril Trimaille, Université Grenoble Alpes
René Vacher, IUT1 Université Grenoble Alpes
Irène Ventrillard, IUT1 Université Grenoble Alpes
Nicolas Vernier, Université Paris-Saclay
Bruno Viaris, Université Paris-Saclay
Fabien Vignes-Tourneret, Université Claude Bernard Lyon 1
Stéphane Vignoli, Université Lyon 1
Jacques Vigué, Université Paul Sabatier, Toulouse
Anne Viguier, Inalco
Frédéric Voisin, Université Paris Saclay
Mathias Voisin-Fradin, Phelma - Grenoble INP - Université Grenoble Alpes
Éric Würbel, IUT - Université Aix-Marseille

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