Le moment est venu pour les dirigeants de protéger tous les civils de Syrie

L'avocate Hind Kabawat, membre du Comité des Hautes Négociations de l’opposition syrienne, dirige le programme d’études interreligieuse à l’Université américaine George Mason. Elle a rencontré le Pape François début novembre et fait le point sur la nécessité d’un leadership international pour la protection des civils en Syrie.

Ces dernières semaines ont été les plus terribles pour la population syrienne. Alors que le régime de Bachar el-Assad et la Russie préparent leur assaut final sur Alep, enhardis par l’assourdissante indifférence de la communauté internationale, les frappes aériennes se sont intensifiées et le siège de la ville a été mené à son terme. 

Lorsque j’ai téléphoné à Mohamad, un de mes anciens étudiants qui réside dans les quartiers est d’Alep pour prendre de ses nouvelles, il m’a raconté que la population n’a plus beaucoup de réserves de nourriture ni de médicaments, que seuls quelques hôpitaux fonctionnent encore avec l’aide des sept médecins restés dans la zone, tandis que des bombes pleuvent à chaque heure.

Lorsque j’ai reçu un appel de Marlene, un membre de ma famille éloignée, quelques jours plus tard, elle ne m’a guère brossé un tableau plus réjouissant de la situation dans les quartiers ouest d’Alep. Il n’y pas d’électricité, les gens vivent dans la terreur, en sachant notamment que leurs voisins depuis des milliers d’années se font tuer par l’aviation russe et par le régime en place. Voici ce qu’elle m’a dit sur Skype : « Tous les Syriens sont touchés par cette guerre civile qui dure depuis bien trop longtemps. »

Lors de ma rencontre avec le pape François au début novembre, à l’occasion de la conférence interreligieuse de la KAICIID au Vatican, j’ai raconté à sa Sainteté l’horreur quotidienne des attaques sans discrimination, de la famine, de la torture et de la lente agonie que subit la population syrienne. Le pape François m’a demandé de prier ensemble pour tous les Syriens, femmes, enfants, personnes âgées et hommes confondus. Nous avons prié pour leur protection, indépendamment de leur appartenance ethnique, de leur religion ou de leurs opinions politiques. J’ai pleuré lorsque j’ai prié en me souvenant de tous mes amis et de ma famille en Syrie, qu’ils soient dans la zone sous contrôle du régime ou en zone libérée ; ils sont tous Syriens et méritent tous de vivre en sécurité et au grand jour.

La protection des civils reste primordiale pour mettre un terme à cette crise. En tant que membre du Haut comité des négociations, je crois fermement à l’existence d’une solution politique et au centre de notre vision pour l’avenir de la Syrie réside la protection des civils, notamment de toutes les minorités syriennes. Il existe un mythe qui circule selon lequel le régime de Bachar el-Assad serait le « protecteur » de ces minorités.

En tant que chrétien, laissez-moi vous dire que de nombreux jeunes hommes de la communauté des Chrétiens de Syrie ont fui leur pays pour trouver refuge en Europe simplement car ils ne veulent pas combattre pour un régime tyrannique. Un de mes anciens étudiants, enseignant dans la Vallée des Chrétiens, m’a récemment appelée de Berlin. Il m’a expliqué comment il avait dû quitter la Syrie pour éviter d’être conduit de force sur la ligne de front et finir dans un cercueil comme tant d’autres chrétiens. Il espère cependant revoir sa famille un jour prochain dans une Syrie libre et démocratique.

Alors que je m’entretenais avec le pape François, 300 000 civils ont été pris au piège à Alep et ont été la cible des frappes quotidiennes du régime d’Assad et des Russes. Les civils, qu’ils viennent d’Alep ou ailleurs en Syrie, subissent tous le même sort. J’ai récemment reçu un appel désespéré de Janette, une amie qui vit dans les quartiers ouest d’Alep alors qu’elle veillait son mari mourant à l’hôpital et que ses enfants avaient déjà quitté Alep. Elle m’a suppliée de presser la communauté internationale d’organiser de toute urgence la protection des populations civiles, dans les quartiers est et ouest d’Alep ; elle pleurait, en invoquant que nous payions tous le tribut de cette guerre par procuration. 

Les Syriens attendent depuis trop longtemps une intervention musclée des États-Unis pour s’opposer aux Russes et au régime d’Assad et mettre un terme à la crise syrienne. Le président nouvellement élu Donald Trump est l’occasion d’adopter une nouvelle approche globale qui s’attaquerait aux causes profondes de la crise syrienne ; il s’agit de mettre un terme aux attaques sans discrimination contre les civils, ce qui a alimenté la crise des réfugiés et constitue un outil clé de recrutement pour les extrémistes. Cette approche globale doit passer par le rejet des meurtres sans discrimination de civils, et non par des alliances avec des dictateurs brutaux et des criminels de guerre. En échouant à mettre un terme aux massacres de Bachar el-Assad, la communauté internationale s’est rendue responsable de la montée de l’État islamique ainsi que des groupes liés à Al-Qaeda et aux milices sectaires. Ces groupes sont responsables de certains des pires crimes de guerre commis en Syrie même si ces exactions sont incomparables à celles commises par le régime. Leur unique objectif est de diviser les populations syriennes.

L’Europe ne peut pas faire l’économie de son intervention. Les dirigeants européens ne doivent pas oublier que c’est l’Europe qui a la plus grosse carte à jouer dans le conflit syrien. Ils ne doivent pas attendre l’entrée en scène des États-Unis. En lieu et place, les dirigeants européens doivent prendre les devants en créant les conditions indispensables à cette nouvelle approche globale. Cela suppose d’adopter une position morale et pratique qui protège l’humanité, les droits de l’homme et le droit international. Ils doivent se mobiliser pour sauver des vies et asseoir l’avenir de la Syrie – et de manière vitale – assurer la sécurité de l’Europe.

Sa Sainteté le pape François est un ambassadeur de la protection des civils en Syrie. Il représente en effet un puissant leadership moral susceptible d’ouvrir la voie à d’autres, en particulier l’Europe. Sa Sainteté a montré la voie aux dirigeants du monde : une voie qui repose sur la protection des civils sans défense et sur un avenir légitime pour la Syrie. Pour ma part, je prie chaque jour pour tous les civils de Syrie, dans les quartiers est et ouest d’Alep, de Raqqa à Sweida et Daraa, de Damas et Zabadani à Deir Zor et Hassake, pour Mohamad, pour Marlene et pour Janette. Ils sont tous syriens et tous paient le lourd tribut d’une terrible guerre par procuration sous la surveillance et dans la plus grande indifférence du reste du monde.

 

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