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Tribune 23 juin 2022

Scène ouverte du crack : éradiquer ou intégrer ?

Depuis 30 ans, la « scène ouverte » du crack à Paris est le symbole de l’échec français en matière de drogues. Les usagers vivent sous la « menace permanente des gazages, des destructions et des déplacements ». Il est temps, pour un groupe de collectifs citoyens formés d'usagers, de professionnels et de riverains, de considérer les usagers de crack « comme des citoyens à part entière, capables de faire des choix favorables à leur santé et au vivre ensemble ».

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Depuis trente ans, la « scène ouverte » du crack à Paris est le symbole de l’échec français en matière de drogues.  

Malgré d’innombrables actions policières, déplacements forcés et interventions médico-sociales, des centaines de personnes dénuées de tout, et d’abord de droits (un toit, des papiers, un accès à la santé, au travail, à la sécurité…), continuent de se réunir dans des espaces publics. Ils viennent certes pour consommer du crack et entrer dans un monde « souterrain » rude et dangereux, mais surtout pour survivre, se retrouver et partager un besoin d’humanité. De leur côté, mis devant le fait accompli, maintenus dans l’incompréhension et contraints d’en subir les conséquences, les riverains protestent contre les nuisances qui détériorent leur cadre de vie.     

Pourquoi cette impuissance ?

Le discours très médiatisé qui présente le crack comme « la drogue la plus addictive et la plus dangereuse », transformant l’usager en « zombie », est à la fois scientifiquement faux et politiquement dangereux. Il oublie que les dommages de ce produit sont largement accentués par la précarité et la disqualification sociale. Il nuit à la recherche de solutions, attise les préjugés, focalise sur les fausses pistes du sevrage forcé des usagers et de l’éradication des dealers par la répression.

Les problèmes posés par l’usage de drogues sur une scène ouverte ne trouvent d’issue que si l’on prend en compte leurs dimensions sociale et communautaire. Le regroupement de personnes vulnérables utilisant des substances à effet intense dans un contexte d’exclusion forme un écosystème qui, à la fois, répond à des besoins vitaux de socialisation et de bien-être, et comporte de hauts risques pour la santé. Plutôt que de poursuivre la chimère d’une « lutte contre », il s’avère plus profitable pour tous de s’appuyer sur le pouvoir d’agir collectif pour faire évoluer cet écosystème.

Travailler avec les premiers acteurs : usagers et habitants

C’est à cet enjeu que répond la démarche communautaire en santé qui doit être entreprise. Elle vise à nouer le dialogue et trouver des solutions concrètes avec les personnes concernées, habitants et usagers, pouvoirs publics et intervenants médico-sociaux. Elle permet aussi, plus que toute autre stratégie, de favoriser une cohérence des actions et une coopération des différents acteurs. 

Pour ouvrir de nouvelles voies, il s’agit d’inclure socialement les usagers plutôt que les harceler et les précariser davantage. Il s’agit de nouer un dialogue avec l’objectif commun de réduire à la fois les nuisances vécues par les habitants et les risques sanitaires et sociaux pour les usagers.

Des actions concrètes pour associer sécurité publique et santé publique

Ce dialogue cherche actuellement à s’établir à travers la volonté de collectifs d’habitants et d’associations d’usagers. Il aura besoin de la même volonté du côté des pouvoirs publics pour combler les fossés d’incompréhension, réunir les points de vue, valoriser l’implication citoyenne autour d’actions concrètes, comme la création d’espaces de consommation adaptés et sécurisés permettant de « faire avec » les usagers actifs, le maillage entre logement, activités et accompagnements pour rendre possible d’autres modes de vie, et faciliter l’éloignement de la scène et l’accès à des solutions thérapeutiques et sociales adaptées et choisies.

Mais une telle démarche nécessite en premier lieu que cesse la menace permanente des gazages, des destructions et des déplacements sans concertation, et que l’on considère les usagers de crack comme des citoyens à part entière, capables de faire des choix favorables à leur santé et au vivre ensemble.

Signatures :

Alain Morel, psychiatre addictologue, directeur général de l’association Oppelia, 

Abdou N’diaye, directeur adjoint de la structure de soins Oppelia Charonne, Paris

Astou, animatrice du collectif d’usager·e·s AGORA

Charles Merlin, habitant et animateur du collectif « Mieux agir contre le crack »

Jean Maxence Granier, président de l’association d’Auto-Support des Usagers de Drogues 

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