Ma République et moi

«Je suis comme je suis», «Il faut voir comme on nous parle», «Je ne fais pourtant de tort à personne». Ils sont avocats, étudiants, entrepreneurs… et face à la violence des propos, ils puisent dans le répertoire de la chanson française pour mieux interpeller: «Dans une maison où l’individualisme et la peur du lendemain font obstacles à la main tendue. Oui, chère République, il faut qu’on discute»

« Ma République et moi ». Tel fut le thème de la sortie scolaire organisée au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté durant laquelle une mère accompagnatrice qui porte le voile a été prise à partie par des élus d'extrême-droite. La violence des propos nous rappelle la dégradation continue des libertés fondamentales censées être garanties à tous nos concitoyens.

« Résiste... », France Gall

Chère République, il faut qu’on discute. Pendant longtemps le débat a été étouffé. On questionne à nouveau la légitimité de la place des musulmans en France après les attentats de 2015 comme s’il fallait tout remettre en question, les personnes comme tes valeurs.

Il est temps, comme dans une réunion de famille, de se dire les choses dans une maison où l’individualisme et la peur du lendemain font aussi obstacles à la main tendue.

Oui, chère République, il faut qu’on discute.

Après la mort tragique de quatre fonctionnaires de police, le Président de la République appelait les Français à la vigilance. Le Ministre de l’Intérieur, a dans un premier temps indiqué que le tueur ne présentait aucun problème connu, puis est étonnamment passé d’un extrême à l’autre. Il a, en effet, listé des signes de radicalité qui, pour la plupart, se sont avérés n’être que les caractéristiques de très nombreux citoyens de confession musulmane. Rappelons que certains parmi eux luttent justement contre la radicalisation religieuse...

« Il faut voir comme on nous parle... » (Alain Souchon, Foules sentimentales)

Cette affaire intervient quelques semaines après la polémique autour de la campagne de la FCPE. La fédération de parents d'élèves a notamment choisi de mettre en avant sa non discrimination des mamans voilées accompagnatrices d’enfants.
Cela avait déjà été l'occasion de critiques odieuses et injurieuses si ce n’est d’incitation à la haine. Ce fut le cas de personnes qui se revendiquent pourtant sincèrement, nous voulons le croire, de tes valeurs.

Aujourd’hui face aux images d’un enfant en pleurs dans les bras de sa mère beaucoup s’indignent et expriment légitimement solidarité et rejet de la haine.

« Ça fait si mal au coeur d’enfant... » (Yves Montand, clopin-clopant)

Ce rejet, source de frustration et de tristesse pour cette mère et son enfant, quand ce n’est d’inquiétude et de colère pour beaucoup de nos concitoyens, doit servir de prétexte à une réflexion plus profonde sur l’état de nos relations sociales. Devons-nous encore attendre que des drames nous touchent avant de nous réveiller ? La guerre civile voulue et théorisée par les identitaires de tous bords est-elle notre seule issue ?

Alors que l’école de la République a pour vocation de nous émanciper du déterminisme social, il est navrant de constater que certains n’ont en réalité plus confiance en sa capacité à faire évoluer les esprits ! Cette sortie scolaire a certes été une nouvelle occasion de montrer les contradictions entre nos valeurs républicaines et certains de nos politiques.

« Je ne fais pourtant de tort à personne » (Georges Brassens, La mauvaise réputation)

Pourquoi penser qu’un esprit éclairé - immatériel s’il en est - ne l’est plus à cause d’un morceau de tissu sur la tête ?

Les adversaires du voile, qui s’entêtent à n’y voir qu’un signe politique, comme ceux qui
se positionnent de façon parfois purement opportuniste et électoraliste à l’approche des élections municipales ne rendent service ni aux musulmans ni à la République.

Pensez-vous vraiment que nous ne sommes pas conscients qu’il est parfois perçu à juste titre comme un outil de discrimination ?
Nous estimons que lorsque des femmes se sentent opprimées, il est de notre devoir de les entendre et de les soutenir. Lorsqu’elles revendiquent leur liberté individuelle, elles doivent être respectées. Dans les deux cas, il faut d’abord les écouter.

N’y aurait-il qu’une seule tenue ou religion pour qu’une femme soit battue, discriminée, violée ou encore tuée ? N’y aurait-il qu’une façon d’être un réel danger pour la République ?

« Je suis comme je suis », Juliette Greco

L’exclusion de ces femmes de l’espace public est une forme de violence qui elle, oui, les opprime. Au lieu de nous limiter à dénoncer les faits, nous souhaitons engager un débat constructif et trouver des solutions communes aux maux qui nous divisent. La solution influencée par la haine serait de refouler certains comme on oublie une mauvaise pensée. Pour d’autres, cela consisterait à interdire dans l’espace public toutes expressions religieuses. Faire comme si de rien n’était en somme. Nous pensons que la neutralité de l’Etat n’est pas celle des citoyens.

Une démocratie c’est le pluralisme des idées, le droit de critiquer les religions et le devoir de respecter les croyants sans préjuger des idées des uns et des autres à l’aune de leurs seules apparences...

« Moi je suis français... », Zebda, La France

Chère République, il faut vraiment qu’on se parle. En effet, l’état de vigilance est le symptôme de celui qui est mu par la peur quand il évolue dans un environnement hostile... Or, la peur, pour légitime qu’elle soit peut aussi être mauvaise conseillère. Ne continuons pas à nous ignorer les uns les autres. Nous sommes confiants dans l’idée que c’est par le dialogue sincère loin de tout calcul politicien que haine et bigoterie seront vaincues. Mais aussi par le profond attachement aux valeurs de la République à commencer par une laïcité servant la rencontre de tous les citoyens sans distinction.

Ne laissons pas la haine s’habiller de nos plus belles idées et valeurs au risque de les travestir. Nous sommes toutes et tous des acteurs légitimes de la République au sein de la même communauté nationale.

« Effacée par un écran de télévision... », Amel Bent, Où je vais

Quand des synagogues, des mosquées et des bars sont pris pour cibles, quand nos concitoyens subissent des violences verbales ou physiques à cause de leurs croyances ou apparences, quand nos citoyens ont peur à cause de ce qu’ils entendent à la télé, il faut qu’on discute.

Ne laissons plus d’écran entre nous, discutons et oeuvrons ensemble à ramener la paix à la maison.

Les signataires :

Yasmine Ouirhrane Etudiante à Sciences-Po Bordeaux, Jeune européenne de l'année 2019,
Assia Benziane, Adjoint au Maire au droit des femmes et à l'égalité, Samia Orosemane, comédienne,
Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice,
Mounia Feliachi, blogueuse,
Maboula Soumahoro, Maître de Conférence, Université de Tours,
Naima Leites, Professeur de français,
Lena Dieng, Juriste,

Hosni Maati, Avocat Barreau de Paris,
Alexandre Braud, Avocat Barreau de Béthune,
Adrien Leites, Maître de Conférences Université de La Sorbonne,
Nnoman, photographe,
Mohamed Bajrafil, Islamologue,
Adil El Ouadehe, cadre fédéral dans le sport,
Daoud Tatou, directeur du Relais Ile-de-France,
Moundir, Animateur télé et radio,
Taoufik Barboucha, Président de l'Association Renovo,
Jean-Claude Félix-Tchicaya Praticien chercheur pour l'Institut de Prospective et Sécurité en Europe,
Rocé, Artiste,
Aziz Senni, entrepreneur.

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