Le prix à payer pour s’exprimer dans l’Égypte de Sissi

« Dictateur favori » de Trump et décoré de la grand-croix de la Légion d'honneur par Emmanuel Macron, Abdel Fattah al-Sissi a déchaîné sur la population un Etat policier brutal. «‏ Il est grand temps que les États-Unis et l’Union européenne durcissent le ton vis-à-vis de Sissi et l’interpellent sur les prédations interminables de ses agences de sécurité », alertent les universitaires Ahmed Abbes, Michael Harris et Assaf Kfoury. Ils invitent à « tendre une main secourable aux courageux militants des droits humains égyptiens ».

Il est notoire que l’ex-président Trump a appelé le président de l’Égypte, Abdel Fattah al-Sisi, « [s]on dictateur favori ». A la même occasion, le sommet du G7 2019, Trump a inondé d’éloges effusifs son homologue égyptien lors d’une conférence de presse, déclarant : « Nous nous comprenons très bien. C’est un dur, je peux vous dire… et il a fait un travail fantastique en Égypte ». Et certainement, Sisi a beaucoup travaillé pour être à la hauteur de la réputation de « dur » que son plus grand fan américain était ravi de récompenser.

Ancien général et chef du renseignement militaire, Sisi a dirigé en 2013 un coup d’Etat contre une démocratie naissante, moins de trois ans après les soulèvements du printemps arabe de 2011. Depuis, le peuple égyptien vit sous la ligne de mire de l’armée.

Sisi a déchaîné un Etat policier brutal, bien plus répressif que le gouvernement de son autocratique prédécesseur, Hosni Mubarak. Un rapport du Service de recherche du Congrès [des Etats-Unis] remarque que « si les présidents égyptiens successifs depuis 1952 ont efficacement centralisé le pouvoir, à la fois à l’intérieur du système dirigeant et à l’extérieur, quelques institutions (judiciaire, militaire) […] jouissent d’un certain degré d’indépendance vis-à-vis de l’exécutif. Cependant, sous le président Sisi, il y a eu une tentative sans précédent pour consolider le contrôle sur toutes les branches du gouvernement ». En avril 2019, le Parlement, qui n’est plus qu’une simple chambre d’enregistrement, a approuvé des amendements accordant « au président l’autorité de nommer tous les juges en chef des organismes judiciaires égyptiens, ainsi que le procureur général ».

Depuis que Sisi est au pouvoir, les multiples agences de sécurité d’Égypte ont emprisonné tous les critiques, d’un bout à l’autre du spectre politique, de la gauche aux islamistes. Elles ont agi ouvertement, sans aucune restriction, et ont impudemment augmenté la répression de manière à ne pas tolérer le plus faible murmure d’opposition aux politiques de Sisi. Tout cela s’est produit avec l’indéfectible soutien des États-Unis. Depuis des décennies maintenant, les deux principaux récipiendaires du programme de financement militaire étranger des États-Unis (FMF) ont étéIsraël (3,1 milliards de dollars) et l’Egypte (1,3 milliards de dollars) : les deux ensemble représentent près de 75% du total annuel du FMF.

Les responsables européens n’ont pas été moins complices dans la valorisation du régime despotique de Sisi. Quelques-uns l’ont promu parangon d’un sage commandement et ont fermé les yeux sur ses abus. Du 6 au 8 décembre dernier, le président français Emmanuel Macron a déroulé le tapis rouge pour Sisi lors d’une visite d’état élaborée. Ignorant ou dupe, Macron est allé jusqu’à offrir à Sisi la plus haute récompense française, la dignité de grand-croix de la Légion d’Honneur, dans une cérémonie somptueuse à l’Élysée — un événement méprisable tout aussi honteux que le « mon dictateur favori » de Trump. Peut-être plus grossièrement encore, l'affirmation professée par Macronselon laquelle la « France veillera à être toujours du côté […] des droits humains » s’avère une rhétorique vide quand il s’agit de vendre du matériel militaire à des clients avides. En 2019, la France était le deuxième plus grand fournisseur d’armes de l’Égypte (1,1 milliard de dollars), après les États-Unis, et l’Égypte faisait partie des trois plus gros clients de l’industrie française de l’armement.

Les chiffres de Human Rights Watch, d’Amnesty Internationalet d’autres groupes de défense des droits humains racontent l’histoire très sombre de ceux qui ont été la proie de l’appareil de sécurité de l’Égypte. HRW estime que le régime de Sisi a emprisonné jusqu’à 60 000 prisonniers politiques. A l’intérieur de l’immense complexe carcéral connu sous le nom de Tora, à l’extrémité sud du Caire, il existe une section spéciale réservée aux prisonniers politiques, la Tour dite du scorpion (burj al-aqrab), qui, selon l’un de ses anciens gardiens, « a été conçue pour que ceux qui y entrent n’en ressortent que morts ».

Les citoyens sont détenus et condamnés à la prison pour les charges les plus frivoles, voire de pure invention. Ainsi, le principal responsable anti-corruption de l’Égypte a été licencié parce qu’il a mis à jour un vaste réseau de corruption gouvernementale impliquant des dirigeants de l’armée et quand il a persisté, il a été condamné à 5 ans de prison pour « insultes à l'armée ».

Un membre féminin de la Commission égyptienne pour les droits et les libertés a été mise en résidence surveillée parce qu’elle a posté sur sa page Facebook une vidéo dans laquelle elle parlait de la prévalence du harcèlement sexuel en Égypte. Quand elle a persisté et critiqué plus tard le gouvernement pour son échec à s’attaquer à la violence sexuelle, elle a été punie d’une peine de prison de deux ans.

Les lois sur les médias ont été utilisées systématiquement pour intensifier la répression contre les journalistes égyptiens qui osent dévier du récit officiel ; et s’ils persistent, ils sont sommairement jetés en prison. Pour museler les dissidents exilés, les autorités ont fréquemment harcelé leurs parents, laissés derrière eux en Égypte ; elles ont forcé des parents à dénoncer leurs enfants à la télévision et détenu des pères et des frères sur des accusations fictives de terrorisme.

La liste des abus continue, créant un état de terrorisme paranoïaque débridé, pour lequel la dissension la plus légère est traitée comme une menace existentielle. La répression impitoyable de Sisi est incarnée par les tourments que notre collègue Laila Soueif et sa famille ont eu à endurer pendant de trop nombreuses années.

Laila Soueif est professeure de mathématiques à l’université du Caire. Elle et sa famille ne connaissent que trop bien la répression politique d’Égypte. Dans les années 1980, lorsque leur fille Mona est née, son mari Ahmed Seif El-Islam, qui s’était fait connaître comme avocat éminent et défenseur des droits humains, était en prison pour son activité politique de gauche. En novembre 2013, après le coup militaire de Sisi, Soueif a vu son fils Alaa, qui avait été l’icône de la Révolution égyptienne de 2011, emprisonné une fois encore. Quelques mois plus tard, en juin 2014, c’était le tour de sa fille Sanaa, arrêtée lors d’une manifestation appelant à la libération de prisonniers politiques, dont Alaa. Laila et ses trois enfants, dont deux sont en prison, ont entrepris une grève de la faimqui a duré plus de deux mois, en protestation contre l’emprisonnement d’Alaa et de Sanaa.

En septembre 2019, Alaa, peu après sa libération de prison, a été arrêté à nouveau et, une nouvelle fois, Laila aœuvré pour sa libération, parallèlement à son enseignement à l’université. Après avoir organisé une petite manifestation appelant à libérer les prisonniers pendant l’épidémie de coronavirus, elle a été à son tour arrêtée, puis relâchée le jour suivant. Les visites aux prisonniers étant suspendues et les communications avec les familles coupées, Laila Soueif a entamé un sit-in devant la prison, demandant l’autorisation de recevoir une lettre de son fils Alaa. Elle a été physiquement agressée, ainsi que ses filles venues la rejoindre. Quand elles sont allées rapporter l’agression aux autorités, Laila a vu sa fille Sanaa emmenée par la police en civil et maintenue en prison.

Il est grand temps que les États-Unis et l’Union européenne durcissent le ton vis-à-vis de Sisi et l’interpellent sur les prédations interminables de ses agences de sécurité. Il est grand temps de tendre une main secourable aux courageux militants des droits humains égyptiens et de dénoncer le prix si lourd qu’ils ont payé en résistant au régime despotique de Sisi. Pendant la campagne présidentielle de juillet dernier, le candidat Joe Biden a envoyé un tweet affirmant : « Plus de chèques en blancs pour le ‘dictateur favori’ de Trump ». C’est maintenant au tour du président Biden de se montrer à la hauteur de sa propre promesse.

Signataires :

Ahmed Abbes, Directeur de Recherche au CNRS, IHES, Paris
Michael Harris, professeur de mathématiques, Columbia University, New York
Assaf Kfoury, professeur d'informatique, Université de Boston, Massachusetts

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