Appel contre la dérive autoritaire de l’Etat

Plusieurs personnalités du monde intellectuel et médiatique (1) se mobilisent « contre ce qui n’apparaît plus seulement comme une dérive sécuritaire de l’Etat mais aussi comme une dérive autoritaire. » Vous pouvez signer cette pétition en bas de cette tribune.

Depuis le début de l’état d’urgence déclaré à la suite des terribles événements du 13 novembre 2015, s’est mise en place dans notre pays une politique sécuritaire qui n’a peut-être jamais, durant toute la Vème République, mis en péril à ce point les libertés fondamentales. C’est ainsi qu’en deux mois 385 personnes ont été assignées à résidence sans qu’une enquête judiciaire ait pu prouver leur implication criminelle. On peut de surcroît douter de l’efficacité de la politique mise en oeuvre puisque, à titre d’illustration, sur 3021 perquisitions, seulement 4 ont donné lieu à une procédure anti-terroriste. Le fait que le Premier ministre ait annoncé à plusieurs reprises durant le mois de janvier la prolongation de l’état d’urgence tant que Daech existera - ce qui revient à une prolongation indéfinie - nous laisse pour le moins dubitatifs.  

Les prises à partie et discours véhéments de Manuel Valls dans cette période de fragilisation des droits de l’homme se sont multipliés. Il a pu ainsi invectiver le monde de la recherche en sciences sociales, accusant les sociologues en particulier qui cherchaient à expliquer les causes sociales des attentats de chercher en réalité à excuser les terroristes.  Dans ce contexte, l’Observatoire de la laïcité, organe indépendant de conseil localisé à Matignon afin de fournir des informations objectives, des rapports, des avis sur la situation de la laïcité dans notre pays, a été la nouvelle cible du Premier Ministre lors d’une réunion du CRIF auquel il assistait. Manuel Valls a attaqué nommément le Président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco parce qu’il a signé un appel en novembre 2015 publié dans le journal Libération dont certains signataires (80 au total) seraient à son sens des ennemis de la laïcité :  « On ne peut pas signer des appels, y compris pour condamner le terrorisme, avec des organisations que je considère comme participant du climat que l’on a évoqué tout à l’heure ».

Cet appel (« Nous sommes unis ») était pourtant une condamnation du terrorisme et appelait à l’apaisement, y compris religieux. Il a été signé par une multitude de personnalités qui ne peuvent être soupçonnées d’être anti-laïques comme le Président de la Ligue de l’enseignement ou même de copiner avec l’islamisme intolérant comme le Grande Rabbin de France. Dans le même souffle et à la même occasion, le Premier Ministre s’en est pris au rapporteur général du même organisme indépendant, Nicolas Cadène, parce qu’il a envoyé le 6 janvier 2016 un tweet dans lequel il reproche à la philosophe Elisabeth Badinter d’avoir manqué de pédagogie dans certaines de ses affirmations lors de la matinale de France Inter du même jour. L’une des affirmations de la philosophe se trouvait être simplement fausse, contraire au droit.  La laïcité n’impose pas en effet, contrairement aux dires de Madame Badinter, « la neutralité dans l’espace public » mais la neutralité des agents publics justement pour préserver la liberté d’expression des publics, autrement dit de tous les citoyens. Par ailleurs, lors de la même émission, Madame Badinter lança « qu’il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe ». Cette dernière phrase laisse entendre que l’islamophobie n’est pas une manière de voir honteuse et illégitime. Une telle affirmation peut en outre entrer dans la catégorie répréhensible d’incitation à la haine. Lorsque le premier ministre devant le CRIF défend ainsi Madame Badinter et ses propos contre l’Observatoire de la laïcité, il semble vouloir implicitement accréditer l’idée que s’il n’est évidemment pas légitime de se dire antisémite, il serait en revanche acceptable d’être islamophobe. Manuel Valls contrevient dès lors lui même, en tant qu’agent public, à la neutralité qui supposerait une égalité de traitement, y compris dans les discours des responsables politiques, de toutes les composantes religieuses vivant dans notre pays.

Nous nous élevons fermement contre ce qui n’apparaît plus seulement comme une dérive sécuritaire de l’Etat mais aussi comme une dérive autoritaire. Lorsqu’un premier ministre, en raison de ses idées et affects personnels, se laisse aller à remettre en cause publiquement un organisme indépendant, laissant entendre sur un ton menaçant qu’il allait lui-même le recadrer, il y a véritablement un abus de pouvoir qui ne peut être toléré dans un Etat de droit démocratique digne de ce nom.  

 

(1) Premiers signataires :

Raphaël Liogier, professeur des universités IEP d’Aix-en-Provence, Collège international de philosophie ;

Christine Delphy, directrice de recherche honoraire au CNRS, sociologue et féministe ;

Alain Gresh, journaliste, fondateur du site Contre-Attaque ;

Jean Bauberot, ancien titulaire de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes ;

Edwy Plenel, journaliste, fondateur de Médiapart ;

Marwan Muhammad, statisticien, conseiller auprès de l'OSCE ;

Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice...

Appel contre la dérive autoritaire de l’Etat

 

 

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