Sans sanctions européennes, ce qui reste de la gauche israélienne ne pourra pas bloquer l’annexion et l’apartheid

Spécialiste de l’histoire du fascisme, Zeev Sternhell, fut l’un des fondateurs de « La paix maintenant » et demeure un critique inlassable de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens. Il analyse la crise de la gauche israélienne, incapable aujourd’hui de peser sur la scène politique, alors que Netanyahu s'apprête à lancer le processus d'annexion d'un tiers de la Cisjordanie.

Contrairement à ce que l’on pense le plus souvent aussi bien en Israël qu’à l’étranger, la gauche israélienne n’est pas morte. Assurément, le moribond parti travailliste, lui, en entrant au gouvernement Netanyahu, a bien signé son arrêt de mort, même pour les plus fervents de ses derniers soutiens. Seulement, voilà des années que non seulement le Parti travailliste ne représente plus la gauche, mais qu’il n’a plus d’existence réelle. Les femmes et les hommes de gauche sont toujours là, non seulement ils n’ont pas disparu mais ils sont très actifs dans les universités et la vie culturelle, dans de nombreuses ONG, plus ou moins bien connues à l’étranger, comme par exemple The New Israeli Fund, organisation détestée par la droite et en butte à toutes les brimades possibles. N’était-ce la crainte de l’intervention de la Cour suprême et de l’opinion internationale, elle serait déjà interdite. 

Yesh Din (La Loi doit être respectée) est une organisation très active en territoires occupés ainsi que Shovrim Shtika (les briseurs de silence) grâce à qui on connait beaucoup mieux les réalités de l’occupation. Women’s Watch est une organisation de femmes qui accompagnent les soldats aux postes de passage entre les territoires et Israël : leur présence a une influence bénéfique sur le comportement des militaires. La Paix maintenant a cessé d’exister en tant que force dans la rue, mais un nombre non négligeable de ses vieux militants, comme beaucoup de jeunes, sont encore mobilisables. Ce ne sont que des exemples : la gauche existe, elle constitue une force diffuse, mais, et c’est son grand malheur, elle est incapable de s’organiser en parti politique et de peser sur la scène politique.  

La grande question que l’on se pose à l’étranger est pourquoi le Parti travailliste, après la débâcle de 1977 et les défaites mineures des années 1980, n’a-t-il pas été capable de se relever ? Après tout, la social-démocratie française, déclarée morte et enterrée après mai 1968 est revenue au pouvoir en 1981. Seulement, les Français avaient François Mitterrand, qui en dépit de tous ses défauts, ou peut-être précisément à cause de ses grandes faiblesses morales et son manque de scrupules, était un homme politique sans pareil, un bâtisseur incomparable de force politique, ce qui n’a jamais été les cas ni de Peres ni de Rabin, ni de Ehud Barak, le plus intelligent mais le moins politique des trois. Il est entré au gouvernement Netanyahu en 2009 dans un but précis : frapper l’Iran, ce qui fut le début de la liquidation du parti travailliste et da sa propre carrière politique. Il ne s’en est jamais relevé. Au cours de trois dernières campagnes électorales il était le seul homme politique craint par Netanyahu, mais il n’a jamais pu regagner un minimum de confiance de la part de l’électorat de gauche.  

L’heure de vérité va sonner dans les semaines et les mois à venir, quand le gouvernement Netanyahu – Gantz va s’attaquer à la question de l’annexion. Même si la levée de boucliers dans la rue que toutes les chapelles de la gauche vont organiser obtient le succès escompté, la gauche aura encore et toujours besoin de l’aide extérieure. Le nationalisme dur a su tant gagner en puissance ces dernières années que l’opposition à toute forme d’annexion est aujourd’hui perçue comme une forme de départ du consensus.

Il ne faut pas se voiler la face : nombreux sont les fondateurs des grands mouvements d’opposition d’antan qui ont non seulement disparu de la vie politique mais quitté le pays. Comme presque tous étaient des universitaires de qualité, ils ont trouvé des postes, souvent excellents, à l’étranger. Quand on leur parle, la raison essentielle évoquée est la fatigue morale : ils n’en peuvent plus. Ils ne peuvent plus continuer à se battre pour une cause qu’ils considèrent sans avenir. Ils sont unanimes à penser que l’annexion est un fait accompli, et si Donald Trump est réélu, Israël tel qu’ils l’ont connu et aimé aura été définitivement perdu.

Car ce président ignare et inculte, qui ne connait rien d’une politique étrangère rationnelle, sans parler de morale, ne s’intéresse à notre région que comme source d’approvisionnement en pétrole et comme réserve de voix des évangélistes pour les prochaines élections présidentielles. Ces chrétiens fanatiques, les plus fidèles soutiens des nationalistes religieux juifs et leurs homologues, les colons qui ne reconnaissent aucun droit politique aux Palestiniens et que rien n’arrêtera, c’est l’Amérique de Trump.

Cette Amérique a enterré la solution des deux États pour laquelle se sont battus Barak Obama et John Kerry, sans savoir faire plier Netanyahu, et qui reste la seule solution valable. Mais elle est honnie de la droite et la gauche est trop faible pour la faire prévaloir toute seule. La grande question reste donc encore et toujours : la gauche trouvera-t-elle suffisamment d’alliés assez puissants en Europe et auprès des éléments libéraux aux États–Unis pour bloquer l’annexion et l’apartheid ?

Ainsi se pose le seul problème qui importe : la gauche est–elle aujourd’hui capable de se libérer de son complexe qui est son péché originel depuis sa défaite de 1977 : l’idée que le peuple ayant glissé à droite, si l’on voulait revenir au pouvoir il fallait le suivre et non pas le combattre.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions : cette chimère mortelle dans laquelle se vautre la gauche post-1977, n’est pas un accident ni un expédient, cette faute est enracinée dans la nature même du nationalisme israélien. Car depuis le début du sionisme, gauche et droite partagent de tout temps la même idée de ses objectifs. Le sionisme signifie la conquête de la terre et sa colonisation. Le seul désaccord, et encore, porte sur les limites de la conquête.

Pour Ben Gourion, les lignes du cessez-le-feu de 1949 dessinaient les frontières plus ou moins finales de l’État juif. Pour d’autres éléments de la gauche, surtout dans certains kibboutzim, la guerre des Six jours de 1967, avait redessiné les limites de la conquête juive : ces limites sont celles de la présence physique des Juifs en Cisjordanie. Mais ce cadre conceptuel nouveau est aujourd’hui celui du consensus centriste, en fait forgé par la droite et adopté par le centre gauche, en partie dans la coalition, en partie dans l’opposition.

Pour rendre les choses plus compréhensibles, il faut revenir en arrière. Pour la gauche, la guerre de 1948-1949, a eu deux résultats majeurs : l'acquisition des frontières à l'intérieur desquelles les juifs ont accédé à la souveraineté, ensuite la création du concept de citoyen. Pour la première fois dans notre longue histoire, à la qualité de Juif, défini par son histoire, sa culture et sa religion, se superpose un concept politique et juridique, porteur de valeurs universelles et des droits de l'homme, le concept de citoyen.

Ce sont ces acquis de la fondation de l'État que la droite au pouvoir s’applique aujourd'hui à détruire, tout d’abord par la nouvelle loi sur la nationalité que Benjamin Gantz avait promis de modifier, une de ses promesses restées lettre morte. C’est bien là le grand dessein de la droite nationaliste aux deux facettes, la laïque et la religieuse. On s'aperçoit ainsi que l'objectif essentiel poursuivi par la droite dure vise la destruction du statut fondateur de la Guerre d'Indépendance et de la création de l'État d'Israël. Pour cette droite fanatique, c'est seulement quand ce but aura été atteint qu’il sera possible d’achever la conquête du sol et ipso facto la création d'un État palestinien deviendra impossible.

Ce qui fait que la seule question véritable qui se pose est de savoir si ce qui reste de la gauche authentique et le centre gauche divisé entre ceux au pouvoir et ceux dans l’opposition, sera capable de mobiliser l’énergie qui existe dans la société pour bloquer les fantasmes de la droite qui menacent de nous engloutir ? Sans appui, pressions et sanctions européennes, cela ne sera pas possible.

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