Une victime de violences écope de 7 ans de prison: il faut protéger, pas incarcérer!

Adriana Sampaïo a voulu protéger sa fille aînée, que son conjoint battait. Après l'avoir poignardé pour se défendre, elle fut condamnée à 7 ans de prison. Un ensemble de militant·e·s et de collectifs féministes déplorent que l’État, au lieu de les protéger, inflige aux victimes de violences une « double peine en les traitant comme des coupables quand elles n’ont plus d’autre choix que celui que la société leur a laissé: se défendre d’elles-mêmes ». 

Adriana Sampaïo, une femme brésilienne, sans-papiers et aujourd’hui mère de cinq enfants, a voulu protéger sa fille aînée, alors âgée de 18 ans : son conjoint était en train de la battre et menaçait de les violer toutes les deux. Adriana le poignarde à deux reprises. En février 2019, elle est condamnée à 7 ans de prison, non pour meurtre, mais pour « violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner ».

Un soir de novembre 2015, Paolo, le conjoint d’Adriana, rentre au foyer. Ivre, il s’en prend physiquement à la fille aînée de sa compagne et menace verbalement les deux femmes de les violer. Adriana s’interpose une première fois, elle est repoussée. Elle s’interpose une deuxième fois, et elle est projetée violemment sur le plande travail, où elle saisit le couteau du repas du soir. Un premier coup est porté, Paolo continue à violenter l’adolescente. Ce n’est qu’au deuxième coup qu’il la relâche. Adriana s’enfuit avec ses deux filles (son aînée de 18 ans et sa benjamine de 3 ans qui vivent toutes deux avec leur mère en France), Paolo la pourchasse alors jusqu’à l’extérieur du domicile, avant de s'effondrer.

Ce n’était pas la première fois qu’il faisait preuve de violence. Malheureusement, Adriana n’a jamais pu faire constater ses coups. Maîtrisant mal le français, elle mentionne ces violences à une assistante sociale et à son médecin traitant, mais aucune suite n’est donnée. Elle est alors sans aides, et sans titre de séjour. Dans ces circonstances très difficiles, elle n’a jamais porté plainte. Cependant, selon l’entourage, l’homme devenait parfois violent lorsqu’il avait bu. Par ailleurs, l’aînée de 18 ans a témoigné avoir été agressée sexuellement par son beau-père, quelques mois avant les faits.

Pourtant, lors du procès, toute cette violence sera incroyablement sous-considérée voire niée.

Adriana ne sera pas accusée de meurtre : il sera établi que son intention n’était pas de tuer son conjoint, mais seulement de lui faire lâcher prise. Toutefois, lors de son procès, particulièrement éprouvant, l’avocat général n’a pas cessé de chercher à la discréditer, à l’humilier, et lui a prêté des intentions autres que d’avoir voulu protéger son enfant (rancoeur vis-à-vis d’un homme qui ne l’aimait plus...). La Cour et la présidente de séance seront elles aussi très dures envers l’accusée, dont le portrait proposé est celui d’une manipulatrice, d’une menteuse, d’une femme vénale ne se préoccupant pas de ses enfants. Aucun élément concret n’est particulièrement apporté pour étayer ces présupposés sexistes, qui ne sont que des stratégies courantes de culpabilisation des femmes victimes de violences conjugales : il s’agit d’inverser la charge de la faute (qui plus est sur des points qui n’ont rien à voir avec les faits reprochés à Adriana). Son mari, lui, est présenté comme un « bon vivant ». Il sera également reproché à Adriana de ne pas avoir quitté son compagnon - un autre biais sexiste malheureusement courant dans ce genre d’affaires. Ce à quoi s’ajoute la durée anormalement longue des séances et des questions posées, quand bien même l’accusée ne maîtrise pas la langue française.

D’autant que la biographie d’Adriana Sampaïo, largement étudiée au cours du procès, démontre un parcours chargé de violences sexuelles, conjugales et racistes. En 1997 puis 1999, son premier mari tente de la tuer. Elle alerte les autorités mais ses plaintes resteront sans suite. Ce mari continuera, au cours des années suivantes, à l’agresser. Enfin, au moment du procès, Adriana vit une relation avec un homme, lui aussi violent. Or, les victimes de violences, et a fortiori celles exposées aux violences depuis un jeune âge, ont plus de chances de continuer à en subir le reste de leur vie. Et, surtout, une victime n’est jamais responsable des violences endurées. Au regard de ce parcours, les insinuations portées à l’encontre d’Adriana tout au long du procès se révèlent particulièrement sexistes et honteuses.

En février 2019, Adriana Sampaïo est condamnée à sept ans de prison ferme pour avoir voulu protéger sa fille du viol et des coups de son conjoint. Dans l’attente du procès, entre fin 2015 et fin 2017, elle a connu deux ans de détention provisoire.

Cette condamnation, particulièrement sévère au vu de la jurisprudence, intervient alors même que le caractère de légitime défense a été reconnu au cours du procès.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que, deux jours après le procès d’Adriana Sampaïo, la même présidente et la même Cour d’assises ont eu à traiter de faits similaires, à savoir une affaire de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » - à la différence que l’homme accusé, qui avait frappé à mort un inconnu dans un bar, s’est vu écoper d’une peine autrement plus légère : deux ans de prison avec sursis. Pourtant, l’inconnu ne l’avait pas agressé physiquement, mais seulement insulté...

Grâce à son avocat qui a pu la faire sortir provisoirement, Adriana comparaîtra libre lors de son appel, le 3 novembre prochain. Sa liberté doit être maintenue. Il n’est plus possible de voir s’exercer sous nos yeux une justice aussi patriarcale et hypocrite. Adriana est avant tout une victime. Quelle mère peut rester sans rien faire lorsqu’on s’en prend à son enfant ? Elle a dans un premier temps, tenté de s’interposer avec sa seule force physique, cela n’a pas suffit. Aurait-elle dû regarder sa fille être brutalisée et violée ? Ou prendre la fuite au risque d’abandonner sa fille aux pires violences ? Par ailleurs, lui reprocher de ne pas avoir quitté son conjoint violent revient à méconnaitre complètement les mécanismes que sont l’emprise, la dissociation des victimes de violences, mais aussi l’incapacité actuelle de la société à protéger les femmes !

Nous rappelons qu’en 2018 et 2019, près de la moitié des féminicides conjugaux ont été perpétrés au moment ou après la séparation du couple. Nous rappelons que seulement 10% des femmes victimes de viol portent plainte et que ce chiffre, honteusement bas, est une conséquence directe de la non (ou mauvaise) prise en charge des plaignantes par la justice française. Nous rappelons que, loin de se résumer à des marques sur un visage, les violences sexuelles et conjugales prennent de nombreuses formes et sont, à l’heure actuelle, toujours autant minimisées par le corps sociétal, policier et judiciaire.

En 2020, la justice française est et reste avant tout une justice patriarcale, raciste et xénophobe.

Nous demandons la liberté pour Adriana Sampaïo. Nous voulons que l’État protège les victimes de violences, au lieu de leur infliger une double peine en les traitant comme des coupables quand elles n’ont plus d’autre choix que celui que la société leur a laissé : se défendre d’elles-mêmes. Adriana est une victime et non un danger pour la société. Elle mérite d’être libre.

Signataires :

Collectifs, associations, organisations syndicales :

Les Attentives, compagnie théâtrale féministe et humaniste

Du Pain et Des Roses, collectif féministe

Les effronté-es, association féministe et LGBT+

Femen France

Femen international

Féminicides par compagnons ou ex

Georgette Sand, collectif féministe

Les Grenades, collectif feministe intersectionnel et inclusif

Héro·ïnes 95, collectif féministe

Marche Mondiale des Femmes France

Ni Una Menos, collectif de colleur-euses, militantes féministes

Osez le féminisme !

Le Rajfire, collectif féministe d'action et de solidarité avec les femmes migrantes, exilées, réfugiées

Union Syndicale Solidaires

 

Militant-es et personnalités publiques :

Myriam Bahaffou, doctorante en philosophie, militante écoféministe décoloniale

Pauline Baron, journaliste et militante féministe

Marie-Noëlle Bas, militante féministe

Sandrine Bouchait, Présidente de l'Union Nationale des Familles de Féminicide

Claudine Cordani, écoféministe et autrice, première mineure en France à avoir refusé le huis clos à ses violeurs

Éva Darlan, comédienne

Christine Delphy, féministe et sociologue

Marion Duquesne, militante féministe

Jules Falquet, sociologue, féministe

Mathilde, artiste engagée, chansonnière féministe

Mathilde Larrère, historienne, militante féministe

Lorraine Questiaux, avocate

Laure Salmona, militante féministe, fondatrice du collectif féministe contre le cyberharcèlement

Muriel Salmona psychiatre, présidente de l’Association mémoire traumatique et victimologie

Françoise Vergès, politologue et militante féministe décoloniale



Élu-es et représentant-es politiques :

Sophie Baudry, militante pour les droits des enfants LFI

Hadrien Bortot, membre du Conseil National du Parti Communiste Français

Alice Coffin, conseillère de Paris EELV, Déléguée à l’égalité femmes-hommes du 12ème arrondissement

Manon Coléou, secrétaire nationale du Parti de gauche

Joséphine Delpeyrat, Responsable des questions féministes au collectif national de Génération.s

Sabrina Nouri, Conseillère Municipale France Insoumise

Jean-François Pellissier, Porte-parole d’Ensemble ! 

Philippe Poutou, porte-parole NPA

Raphaëlle Rémy-Leleu, conseillère de Paris EELV

Muriel Ressiguier, Députée LFI

Éva Sas, porte parole d'EELV

Danielle Simonnet, conseillère de Paris France Insoumise

Pour signer la pétition à l'intention de Monsieur l'Avocat général du tribunal de Créteil, c'est ici

  

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