Cet islam qui assassine et rend fou

Haoues Seniguer et Steven Duarte, deux chercheurs en études arabes et islamologie explicitent l'alternative face à laquelle nous sommes : «­Soit nous cédons aux sirènes de la vendetta et, pour répondre à un acte de barbarie, nous détruisons une à une les digues de notre État de droit démocratique, en transformant une partie de nos concitoyens musulmans en "cinquième colonne", soit nous croyons véritablement en la supériorité de nos valeurs démocratiques et, bien qu’intraitables à l’encontre des véritables complices opérationnels des terroristes, nous cessons alors de placer sur un même plan tout et son contraire.­­­ »

Notre concitoyen et collègue Samuel Paty a été sauvagement assassiné vendredi 16 octobre. L’assaillant a agi au nom d’une vision extrêmement violente de l’islam. Ce geste s’inscrit hélas dans une longue série d’attentats, tous plus horrifiques et meurtriers les uns que les autres. Des faits d’ailleurs spontanément et vivement condamnés par les musulmans en général et les associations islamiques françaises en particulier. Passé le temps parfaitement compréhensible de l’émotion individuelle, collective, et de la colère tout aussi légitime, il importe plus que jamais d’analyser, de contextualiser et de mesurer les conséquences possibles/probables d’un geste à la barbarie caractérisée. Celui-ci porte à l’évidence l’empreinte déshumanisante de l’idéologie djihadiste inspirée des groupes terroristes tels que l’Organisation de l’Etat islamique (Daech) tristement connue pour ses nombreuses exactions, entre autres en Irak, en Syrie et surtout en France. On voit bien, une fois de plus, que la terreur islamiste radicale est mondialisée, en raison de conflits chroniques au Moyen-Orient que celle-là, précisément, exploite à plein, ignorant les frontières, et trouvant, au contraire, des débouchés dans des sociétés socialement, économiquement et moralement fragilisées.

De ce point de vue, il faut prendre très au sérieux la variable religieuse, comme l’un des éléments explicatifs du passage à l’acte, d’intimidations, de pressions sociales, voire de justifications de violences en tout genre, exprimées au nom de conceptions étroites, manichéennes et conflictuelles de l’islam. Il est cependant nécessaire, concomitamment, d’apporter des précisions et des distinctions cruciales, afin qu’il n’y ait aucune espèce de récupération (même si elle a déjà lieu), qu’elle soit identitaire, religieuse ou politicienne. Qu’est-ce à dire ? Les uns en profitent pour jeter l’opprobre sur les migrants musulmans et/ou sur les musulmans tout court, notamment visibles ou confessants, les autres pour renforcer l’idée d’une "identité" musulmane menacée ou assiégée, qu’il faudrait ainsi solidariser comme un seul homme contre « l’islamophobie d’Etat ».

En effet, s’il existe un tropisme conservateur réel dans certaines expressions privées et publiques de l’islam de France, voire des formes de repli communautaire, celles-ci ne relèvent pas pour autant toutes du « séparatisme », de l’islamisme, et encore moins du djihadisme. Ces expressions, si elles méritent d’être interrogées et contrebalancées par la science, le savoir et des théologies musulmanes plus libérales, ne sauraient être tenues, sans nuances aucune, pour responsables moralement du djihadisme ou de la radicalité violente.

Il n’est pas anormal que l’Etat et le gouvernement agissent, loin s’en faut, et qu’ils s’en donnent les moyens juridiques et sécuritaires suffisants. Mais il ne faudrait pas que, au prétexte de vouloir répondre avec force à l’islamisme violent ou aux pressions sociales qu’exercent certains au nom d’une vision sécessionniste de l’islam, les libertés individuelles soient entravées ou mises en cause.

Les maux / mots de l’islam

Soyons clairs, quels sont les objectifs des terroristes dans leur macabre diversité ? Terroriser, déchirer le tissu social des pays où il frappe, prouver que les valeurs démocratiques fondées sur le socle philosophique des Lumières sont obsolètes, et, ainsi, criminaliser les citoyens musulmans, coupables à leurs yeux de s’être établis dans des sociétés où la "Loi divine" ne constitue pas le cadre de référence.

De ce point de vue, l’exemple concret qui devrait inspirer nos décideurs dans cette lutte contre l’idéologie terroriste pourrait être puisé dans la réaction des officiels norvégiens au double attentat ayant coûté la vie à 77 personnes, perpétré le 22 juillet 2011 par le terroriste – d’extrême-droite celui-là – A.B. Breivik : les principes d’une démocratie ouverte ont été à cette occasion brandis avec force attendu que c’était justement ce que cherchait à détruire l’auteur du massacre. C’est bien parce que les terroristes en tous genres exècrent justement les principes des droits humains que brandissent nos constitutions en Europe qu’il faut d’autant plus les défendre de toutes nos forces et ne pas laisser des idéologies liberticides profiter de notre traumatisme pour détricoter ce que nombre de pays nous envient encore, dont la laïcité qui protège croyances et incroyances.

Ce n’est bien sûr pas suffisant ! L’ignorance et la haine de l’autre, que cet autre soit athée, agnostique ou homosexuel ou encore "hérétique", constituent le combustible des idéologies meurtrières dans le monde, en général, et du terrorisme d’inspiration religieuse en particulier. Malheureusement, l’enseignement et la recherche, qui sont les armes les plus puissantes dont nous disposons pour déconstruire ces discours de haine, restent les parents pauvres aujourd’hui d’un monde où la pensée binaire et où les clashs médiatiques des plateaux TV semblent faire office de boussole politique bien plus que les avis des universitaires spécialistes de ces questions.

Nous sommes face à une alternative : soit nous cédons aux sirènes de la vendetta et, pour répondre à un acte de barbarie, nous détruisons une à une les digues de notre État de droit démocratique, en transformant une partie de nos concitoyens musulmans en "cinquième colonne", soit nous croyons véritablement en la supériorité de nos valeurs démocratiques et, bien qu’intraitables à l’encontre des véritables complices opérationnels des terroristes, nous cessons alors de placer sur un même plan tout et son contraire. Un musulman, même de tendance conservatrice, n’est pas de facto un "islamiste" ou un salafiste ; ces derniers ne sont pas non plus nécessairement des djihadistes. C’est pourtant le signal envoyé lorsque les réponses apportées à un attentat visent, parmi les plus contre-productives, à fermer indistinctement des lieux de culte (les terroristes ne fréquentent pas les mosquées), interdire le port du voile dans l’espace public ou à l’université (quel rapport avec l’attentat ?), stigmatiser les rayons halal des supermarchés (no comment), et tout à l’avenant.

S’il est question maintenant de faire reculer toute expression religieuse fondamentaliste, c’est là un sujet en soi. En effet, les musulmans réformistes n’ont pas attendu les attentats pour y travailler au sein de leur communauté religieuse. Encore faudrait-il qu’on ne les suspecte pas d’ « islamo-gauchisme » à tout-va, catégorie fourre-tout permettant la réification de réalités aussi différentes que ne le sont, pour le christianisme, les suprémacistes blancs du KKK par rapport aux prêtres ouvriers de la théologie de la libération ! C’est dans ces moments les plus durs que le discernement permis par le temps long de la recherche trouve sa raison d’être.

 

Signataires :

Haoues Seniguer, Maître de conférences en science politique, chercheur au laboratoire Triangle, UMR 5206, Lyon, directeur-adjoint de l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM), UMS 2000, EHESS/CNRS, Paris.

Steven Duarte, Maître de conférences en études arabes et islamologie, Université Sorbonne Paris Nord, agrégé d’arabe, chercheur au laboratoire Pléiade (EA 7338 – Campus Condorcet), Paris.

 

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