Yémen: dépasser le différend franco-allemand sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite

La France et le Royaume-Uni multiplient les pressions sur l’Allemagne pour convaincre Angela Merkel de renoncer à son moratoire sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite décidé en raison de la guerre au Yémen. A la veille de la décision de Berlin, les députés verts allemands Katja Keul et Omid Nouripour plaident pour un débat serein sur une politique de ventes d’armes européenne commune qui soit basée sur les principes du droit international.

Cette semaine marque le quatrième anniversaire du lancement de l'intervention saoudienne et émiratie dans la guerre civile au Yémen. Cette campagne militaire controversée se fait avec des armes européennes.

L’intervention de la coalition arabe menée l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis est pour une grande part responsable de la catastrophe humanitaire au Yémen. Probablement 80 000 morts civils, des dizaines de milliers d’autres décès liés à la faim et aux privations, les destructions et les déplacements de populations. Cela ne dédouane en rien les autres parties au conflit, en particulier les Houthis, qui ont conquis la capitale Sana'a en 2014, et sont eux aussi responsable de violations massives. Cependant, les effets dévastateurs des raids aériens et du blocus du port d'Hodeida par la coalition et le gouvernement du président Hadi ne peuvent être ignorés.

L'Europe a une obligation politique et morale de faire tout ce qui est en son pouvoir pour contribuer à mettre fin à cette terrible guerre qui, non seulement a plongé des millions de personnes dans la misère, mais menace également de fragiliser encore un peu plus le contexte régional.  Débattre des exportations d'armements est un point d’entrée logique puisque les États européens sont d’importants fournisseurs pour l'Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis, deux des principaux pays impliqués dans la guerre. Des avions de combat européens répandent la peur et la terreur dans le ciel de Sanaa, des bombes européennes causent la destruction et la mort, des armes européennes finissent entre les mains de milices, et il y a toutes les raisons de penser que des navires européens jouent un rôle dans le blocus naval, qui entrave l'importation de nourriture, de médicaments et de carburant.

Au sein de l'Union européenne, un différend majeur a surgi au sujet du moratoire temporaire – en vigueur depuis novembre 2018 – sur les exportations d’armes allemandes à l’Arabie saoudite, car cette décision affecte aussi du matériel français et britannique qui comprend des pièces allemandes. Position morale de l’Allemagne contre pragmatisme britannique et français ? Intérêts particuliers contre unité européenne ? Ces comparaisons sont faites partout, notamment par Ursula von der Leyen, ministre allemande de la Défense. Mais c’est se méprendre sur la réalité de la situation et sur la perspective d’une véritable politique européenne commune d'exportation d'armements.

Depuis le début de la guerre, nous les Verts allemands, avons souligné la responsabilité de l'Allemagne et de l'Europe dans ce conflit. Pendant des années, le gouvernement fédéral allemand a autorisé des ventes d'armes massives vers les monarchies autocratiques du Golfe, en violation de ses propres directives en matière d'exportation d’armement. En 2007, il a même approuvé l'installation en Arabie saoudite d’un site de production de mitrailleuses G36. Ni l’entrée de chars saoudiens à Bahrein en 2011 pour mater des protestations de la société civile, ni les images de dévastation à Sanaa sous les bombes à partir de 2015 n’y ont rien changé.

Il a fallu que les Verts négocient l’arrêt des transferts d’armes aux pays impliqués au Yémen, en 2017, lors de pourparlers finalement avortées sur notre possible entrée au gouvernement, pour que la coalition nouvellement formée annonce la suspension des exportations vers l’Arabie saoudite. Mais cette promesse n'a pas été tenue. En 2018, par exemple, les ventes d’armes allemandes à Riyad se sont élevées à plus de 400 millions d'euros.  

Ce n’est que l'assassinat brutal du journaliste Jamal Khashoggi en novembre 2018 qui a contraint le gouvernement allemand à mettre un terme aux exportations, quoiqu'avec réticence puisque le moratoire n'est que temporaire. Et ses termes sont particulièrement flous: quelles impact aurait par exemple sur les ventes d’armes un (très improbable) aveu de culpabilité de la part des dirigeants saoudiens dans l'affaire Khashoggi, si les bombardements au Yémen se poursuivaient en parallèle ?

On peut donc comprendre que nos partenaires européens froncent les sourcils face à cette ambiguïté de la position allemande. Le gouvernement, à Berlin, confond bien souvent une politique étrangère fondée sur les valeurs et respectueuse des principes, et une vision de court terme. Il serait présomptueux de prétendre à la supériorité morale sur ce sujet. L'opposition au sein du Bundestag et de la société civile allemande ne cessent de le souligner depuis des années. 

L'invocation d’une position européenne commune pour justifier les ventes d'armes françaises et britanniques vers les monarchies du Golfe est tout aussi présomptueuse. Quiconque évoque l'esprit européen devrait relire la Position commune de l'Union européenne sur les exportations d'armement, qui rejette clairement les transferts vers les zones de guerre. Il serait également utile de tenir compte des nombreuses résolutions du Parlement européen, qui a demandé à plusieurs reprises l'arrêt des ventes d’armes en raison de la guerre ay Yémen. Après tout, d'autres États membres, dont la Finlande et la Suède, ont également mis un terme, ou tout au moins limité leurs exportations vers les pays impliqués au Yémen.

Nous avons donc besoin d'un débat européen transparent sur la politique d'exportation d'armes, mais aussi sur la mise en œuvre effective des règles communément admises. L’Europe ne pourra user de son influence dans le monde que si elle conduit une politique étrangère fondée sur les valeurs – c’est aussi dans son intérêt du point de vue politique et économique.  

Des annonces moralement louables mais contradictoires telles que celles du gouvernement fédéral allemand ne sont d'aucune utilité. La question des exportations d'armes ne relève pas seulement de l'éthique et de la morale, elle se rapporte surtout à nos propres intérêts de sécurité européenne. C'est pourquoi nous demandons à notre gouvernement de reporter l'échéance du moratoire et de le respecter de façon cohérente. C’est seulement à ce prix que l’Allemagne sera en mesure d’amorcer un dialogue serein avec les gouvernements et les sociétés civiles de nos partenaires européens, et d’apporter une contribution utile à la politique étrangère européenne.

Signataires :

Katja Keul, députée verte au Bundestag, porte-parole pour les questions de désarmement ;

Omid Nouripour, député vert au Bundestag, porte-parole pour la politique étrangère.

llsdkjcnb-s

 

jskcn-skf

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.