Contre la pénalisation du harcèlement de rue: une position afroféministe, queer et trans révolutionnaire

Le groupe de réflexion Queer & Trans Révolutionnaires (QTR) et le collectif afroféministe, Mwasi s'opposent à l'idée d'une loi pour pénaliser le harcèlement sexiste dans la rue. «Loin d’y voir un progrès, nous y voyons surtout le renforcement de l’Etat policier et donc encore plus de violences contre des populations qui y sont déjà exposées : hommes non blancs, migrants, migrantes, travailleuses et travailleurs du sexe notamment.»

Nous, collectif afroféministe Mwasi et groupe de réflexion Queer & Trans Révolutionnaires (QTR), nous opposons à la pénalisation du harcèlement de rue, ainsi qu’à l’extension des logiques sécuritaires et carcérales, qu’elles prennent des motifs supposément féministes ou non.

C’est le 17 mai 2017 que Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, a annoncé pour la première fois sur les ondes d’Europe Soir ce projet en cours qui s’inscrit dans celui plus large d’Emmanuel Macron d’introduire 10 000 « policiers de proximité ». Quelques mois plus tard le 12 septembre, la secrétaire d’Etat a fait part de sa collaboration avec le ministère de l’Intérieur, et un groupe de travail est actuellement chargé de proposer une loi pour pénaliser le harcèlement sexiste dans la rue.

Loin d’y voir un progrès, nous y voyons surtout le renforcement de l’Etat policier et donc encore plus de violences contre des populations qui y sont déjà exposées : hommes non blancs, migrants, migrantes, travailleuses et travailleurs du sexe notamment. Non pas parce que ces populations sont plus portées à être criminelles, mais parce qu’elles sont plus criminalisées.

Les positions pro féministes ET anti criminalisation doivent se faire entendre avec force !

Le harcèlement de rue est un problème sérieux, symptôme d’une société où la culture du viol est une norme et cela dans tous les lieux possibles : espaces publics certes, mais aussi, administrations, universités, etc… et commissariats.

Les témoignages de femmes dont la police refuse ou décourage les plaintes pour viol sont nombreux, et dans l’expression de sa brutalité, envers les femmes comme les hommes, la police manifeste, en plus de son caractère éminemment raciste, sa dimension profondément sexiste, homophobe et transphobe. C’est donc cette police qui sera en charge de pénaliser le harcèlement de rue ? Quelles catégories sociales de femmes verront alors leurs plaintes entendues ? Contre quelles catégories sociales d’hommes ? Il n’est pas sûr qu’une femme noire migrante puisse faire appel à la police pour que soit pénalisé le harcèlement d’un homme français, blanc, de classe supérieure dans l’espace public. Pas sûr non plus qu’une femme musulmane portant un hijab sera entendue si elle dénonce le harcèlement mêlant islamophobie et sexisme dont elle peut faire l’objet dans la rue. La dimension négrophobe du harcèlement sexuel subie par les femmes noires (mains dans les cheveux, interpellations animalisantes « tigresse »« panthères » et autres) sera-t-elle reconnue par les policiers en charge de verbaliser ? La femme SDF, pourra-t-elle s’en remettre à la police si un homme non SDF la harcèle, ou alors seulement quand il s’agit d’un autre SDF ? Et puis, qui verbalisera le policier qui harcèlera sexuellement par exemple une travailleuse du sexe qui travaille dans la rue ?

Que l’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas parce que nous jugeons la police incompétente que nous nous opposons à ce projet, mais parce que pour nous la police dans les sociétés capitalistes occupe une fonction qui en fait fondamentalement une ennemie : elle protège les bourgeois et l’ordre social qui les maintient (exploitation par le travail, ségrégation spatiale, existence des prisons pour les parias uniquement, etc). Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle « forces de l’ordre ».

La police est l’un des piliers du système que nous combattons

Qu’en est-il de la publicité sexiste des grands groupes capitalistes qui polluent l’espace public ? Pas sûr que tous ces gens seront verbalisés alors qu’ils produisent et maintiennent la culture du viol dans tous les domaines de l’existence. Trop d’intérêts économiques en jeu. Trop de remises en question de l’ordre social et de l’impunité bourgeoise et blanche. En revanche, verbaliser des hommes dans la rue, en tant qu’individus (ce qui permet de dédouaner un système), et certainement pas n’importe lesquels comme le laisse penser les polémiques récentes autour du quartier de « La Chapelle » à Paris, voilà qui est utile à ceux qui veulent durcir leurs politiques à l’égard des migrants, de même que ceux qui veulent gentrifier des quartiers encore trop remplis de réfugiés, de pauvres, de SDF, de non blancs…

Au-delà de cette question de la pénalisation du harcèlement de rue, il nous faut aborder le fait que la criminalisation des violences sexistes, homophobes et transphobes semble être un horizon indépassable pour bon nombre de courants féministes et LGBT hégémoniques. En France comme aux Etats-Unis par exemple, ces mouvements se mobilisent pour exiger ou soutenir toujours plus de lois et des peines toujours plus sévères pour condamner ces violences de genre et sexualité. La sanction pénale est présentée à la fois comme l'ultime preuve de reconnaissance de la gravité des actes et comme l'unique moyen de s'y attaquer. Rien ne semble pourtant aller dans le sens de cette affirmation érigée en dogme. Cette réflexion est particulièrement urgente en France, à l’heure où le nombre de prisonniers (mineurs inclus) augmente fortement, que de nouveaux délits sont constamment créés, que des peines de prison fermes tombent là où on mettait auparavant des amendes, et qu’un projet de loi antiterroriste vient renforcer le droit à l’arbitraire policier raciste.

Comment donc lutter contre le harcèlement de rue dans le contexte piégé de cette « société punitive » uniquement contre les classes populaires et les non blancs ? Puisque nous sommes afroféministes, queer et trans révolutionnaires, nous ne nous contenterons jamais de faire une critique de l’Etat policier et du système carcéral, sans dans le même temps formuler l’urgence de penser et construire des alternatives à la police pour les femmes, les queer et les trans qui subissent la violence de l’hétéro-cis-sexisme. Nous refusons les critiques androcentrées contre la police et le système carcéral qui dénoncent le recours à ces institutions, tout en disqualifiant la simple existence des luttes féministes, queer et trans spécifiques. Ces dernières représentent justement l’espace politique où il est possible construire des alternatives, à la fois pour traiter les violences qui ont eu lieu, à la fois pour s’en protéger, mais également pour combattre, aux côtés d’autres mouvements, le système qui les produise. Nous soutenons donc :

  • l’auto-organisation et l’auto-défense féministes, queer et trans contre les ravages de l’hétéro-cis-sexisme dans tous les aspects de nos vies, et pas seulement dans la rue
  • un mouvement féministe, queer et trans qui lutte contre l’Etat policier et soutient les luttes contre les violences et crimes policiers qui broient nos communautés
  • la consolidation d’un mouvement féministe, queer et trans abolitionniste des prisons en lien avec ceux qui luttent contre l’enfer carcéral

Contre l’Etat policier et le système carcéral : Résistance afroféministe, queer et trans Révolutionnaire !

 

Signataires : 

Groupe de réflexion Queer & Trans Révolutionnaires (QTR)

Mwasi - Collectif afroféministe

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