Quand un attentat à Paris fait reparler de la Tchétchénie

L’attaque terroriste du 12 mai à Paris a suscité des réactions autour de «l’origine tchétchène» de l’assaillant, y compris de la part du chef de la République de Tchétchénie Ramzan Kadyrov. Aude Merlin et Anne Le Huérou, qui travaillent sur le conflit russo-tchétchène et la situation dans cette République du Nord-Caucase reviennent sur ces événements en proposant une remise en perspective.

Chaque nouvelle attaque terroriste en Europe apporte son lot de réactions politiques, de discours experts ou d’analyses géopolitiques cherchant à établir des liens de plus ou moins forte causalité susceptibles d’expliquer les processus de radicalisation violente. L’attaque commise samedi 12 mai à Paris, qui a tué une personne et en a blessé quatre autres avant que son auteur ne soit abattu par les forces de l’ordre, ne fait pas exception. Elle vient réinterroger certains points relatifs aux parcours individuels, aux processus de « radicalisation », au contexte social politique ou religieux pouvant favoriser un tel passage à l’acte.

Mais cette fois-ci, c'est l’origine tchétchène de l’assaillant, Khamzat Azimov, arrivé en France à l’âge de 7 ans et citoyen français, qui semble avoir attiré l’attention. Cet attentat, vient-il donc en effet « convoquer » la situation en Tchétchénie, et si oui de quelle manière ?

Dès que l’auteur a été identifié, le chef de la République de Tchétchénie Ramzan Kadyrov a livré un de ses commentaires dont il a le secret, considérant que « (…) toute la responsabilité dans l’engagement de Khamzat Azimov dans la voie de la criminalité revient entièrement aux autorités françaises ». Cette sortie, à laquelle le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a réagi en qualifiant la posture de Ramzan Kadyrov d’« insupportable », peut paraître aussi anecdotique qu’affligeante. Toutefois, par son décalage avec les termes du débat que l’on a coutume de voir se développer après un attentat, la manière dont le leadeur tchétchène prétend donner un sens à l’événement en parlant au nom de l’ensemble des Tchétchènes permet de dégager quelques réflexions quant au positionnement du régime tchétchène.

Faute de pouvoir le disculper, s’agirait-il donc de « détchétchéniser » l’auteur de l’attentat en niant tout lien entre l’acte et la République de Tchétchénie où se sont déroulées les deux guerres (1994-1996 et 1999-2009) qui ont provoqué la décimation de la population civile et l’exil de dizaines de milliers de personnes vers l’Union européenne (dont environ quelque 40 000 en France) – dont une partie continue à errer d’un pays à l’autre, sans papier ? Et de reporter donc la responsabilité sur la société française, ses mœurs « licencieuses » tant dénoncées et l’absence de contrôle social sur la jeunesse ? Ce faisant – et ce n’est pas nouveau –, Ramzan Kadyrov cherche, d’une part, à s’exonérer de l’ensemble des pratiques de violence qui lui sont imputées en Tchétchénie et ailleurs, et, d’autre part, définit une conception holiste de « son » peuple, collectivement comptable de tout agissement individuel : les « brebis galeuses » sont renvoyées à l’inexistence afin de préserver le groupe, qui ne peut connaître de dissensions ou de conflits en son sein. L’empressement de R. Kadyrov a réagir est aussi à comprendre dans sa volonté de ne pas ternir l’image que le régime souhaite donner d’un islam tchétchène « traditionnel » et officiel. Largement utilisé comme instrument de contrôle politique dans le système de pouvoir ultra-répressif en vigueur en Tchétchénie, la version rigoriste de l’islam soufi proposée par R. Kadyrov s’oppose avec vigueur aux courants salafistes, dont les branches les plus radicales ayant fait allégeance à l’Etat islamique continuent de commettre des attaques sporadiques, comme l’attaque contre l’Eglise orthodoxe de Grozny le 19 mai, et constituent une menace réelle.

Ce que cette attaque vient aussi rappeler c'est, a contrario de la phrase de R. Kadyrov, la segmentation et les fractures présentes dans la communauté tchétchène vivant en Europe depuis presque 20 ans aujourd’hui. Parmi celles-ci, l’existence de personnes radicalisées est attestée ; elle fait l’objet – notamment depuis les attentats de 2015 – de mesures de surveillance administrative et judiciaire qui se sont considérablement renforcées depuis 2017 avec une multiplication des arrestations, expulsions, procédures de retrait du statut de réfugié, alors qu’un engagement djihadiste avéré côtoie la simple consultation de sites et d’échanges sur messageries.

L’appartenance de l’assaillant du 12 mai 2018 à la mouvance de l’islam radical, qui semble confirmée par la surveillance dont il faisait l’objet et par la revendication par Daech de l’attaque, n’accrédite pas pour autant l’idée d’un « djihadisme tchétchène » en France ou en Europe. Elle permet simplement de poser un regard sur des effets cumulés de différentes logiques propres tant à l’évolution du conflit qu’aux sociétés européennes connaissant des processus de radicalisation islamiste violente.

Ces processus, qui demanderaient à faire l’objet d’études approfondies, ont pu trouver à se nourrir tant de l’islamisation progressive du combat indépendantiste, peu à peu supplanté par un projet islamiste transnational – création de l’Emirat du Caucase en 2007 puis ralliement de ce dernier à l’Etat islamique en 2014-2015, ce qui a accéléré l’insertion de nombreux combattants tchétchènes et nord-caucasiens dans un djihad globalisé  –, que des foyers et vecteurs de la radicalisation internes aux sociétés européennes. Ils renvoient aussi aux problématiques de l’intégration des différentes générations de réfugiés dans les sociétés d’accueil, à la façon dont chez certains  les traumas psychiques liés à la guerre et à l’exil traversent non seulement les générations mais peuvent entrer en ligne de compte dans une combinatoire complexe.

Cette perméabilité est sans doute aussi à rechercher dans un phénomène générationnel. Si des courants islamistes ont existé dans le mouvement indépendantiste tchétchène depuis la fin de l’Union soviétique, celui-ci fut pour une large part laïque au départ. Chez de jeunes exilés en Europe, parfois nés ou ayant grandi dans les sociétés d’accueil, le combat djihadiste représenté par les nombreux départ de combattants Nord-Caucasiens en Syrie a pu susciter des projections d’autant plus fortes qu’elles faisaient écho à deux réalités spécifiques : le « déménagement » partiel de la guerre larvée qui se joue actuellement en Tchétchénie – un maquis islamiste contre les structures de forces d’un pouvoir loyal au Kremlin et perçu comme étant sa marionnette – vers la Syrie, où s’affrontent des forces tchétchènes au sein de détachements militaires russes, et des volontaires nord-caucasiens ayant rejoint Daech ; l’omniprésence, relayée sur les réseaux sociaux en particulier, de la violence exercée en Tchétchénie sur les jeunes hommes suspectés de salafisme, et qui continue de pousser à l’exil de nouvelles générations mues par un ressentiment profond.

Pour certains, le clivage générationnel vient précisément s’incarner dans la question religieuse, lorsqu’un salafisme non nécessairement violent se démarque clairement d’une tradition soufie revendiquée par la génération des parents. Le regard inquiet de ces derniers, parfois issus de la mouvance indépendantiste majoritairement laïque - pour ceux qui sont restés en vie et qui ont pu s’exiler - ne trouve plus de ressource discursive face aux assertions de leurs fils ou neveux, socialisés en exil dans de nouveaux espaces collectifs dont un islam de rupture devient bien souvent le marqueur identitaire commun, alors que le projet politique indépendantiste a été marginalisé.

En ce sens, le défi posé aux sociétés d’accueil est aussi un défi posé à la diaspora tchétchène elle-même. Le malaise produit au sein de la communauté tchétchène exilée par la révélation de l’identité de Khamzat Azimov donne d’ailleurs à voir la fragilité d’une société éclatée et mutilée, tant par le phénomène de l’exil forcé que par les clivages politiques et sociétaux qui perdurent en exil, travaillés à distance par les logiques de violence persistantes en Tchétchénie.

Anne Le Huérou est maître de conférences en études russes à l’Université Paris Nanterre, membre de l’ISP.

Aude Merlin est chargée de cours en science politique à l’ULB, membre du CEVIPOL

Elles ont notamment publié « La Tchétchénie de Kadyrov, atout ou menace pour l'Etat russe ? » (Défense Nationale, 2017) et sont co-auteures de l’ouvrage Chechnya at war and Beyond paru chez Routledge en 2014.

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