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Tribune 30 juin 2021

Haïti: venir à bout des défaites et des désespérances

Suite à la résolution du Parlement européen sur la situation en Haïti, sept eurodéputées appellent à aller plus loin, et marquent leur solidarité avec le peuple haïtien, et les femmes, en particulier : « L’Europe doit changer de politique vis-à-vis d’Haïti, ce qui s’y passe n’est pas un spectacle lointain et exotique, mais le lieu d’une lutte commune, qui nous engage en tant qu’Européennes, députées et femmes ».

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Le Parlement européen s'était déjà positionné sur la situation en Haïti fin 2019. Mais suite aux évolutions de la situation politique début 2021, le Haut Représentant pour les Affaires étrangères européennes, Josep Borrell, ne répondait pas – ou répondait à côté – aux interpellations à ce sujet.
Le 20 mai dernier, le Parlement sortait enfin de sa réserve pour se prononcer en adoptant une résolution. Si nombre de points constituent de claires avancées, celles-ci ne cessent de buter sur les silences et les contradictions de la communauté internationale. Les Haïtiens, et les Haïtiennes, en particulier, sont en droit d’attendre de nous que nous soyons à la hauteur de leur soif de liberté.

La résolution fait état de la gravité de la crise et de la détérioration de l’insécurité. Elle note par ailleurs que le président Jovenel Moïse n’a de cesse de renforcer son pouvoir : en gouvernant par décrets ; en voulant réaliser un référendum inconstitutionnel ; en demeurant à la tête de l’État, estimant, à l’encontre de la majorité de la population et du Conseil supérieur de la magistrature, que son mandat présidentiel n’a pas pris fin le 6 février 2021.

La corruption et l’impunité – endémiques et quasi-systématiques –, couvrent aussi bien les pillages de « l’élite » que les exactions des chefs de gangs, entraînant le pays dans un cercle vicieux de violence et de confiscation de l’espace public.

Le Parlement européen rappelle que le rapport de la Cour des comptes haïtienne, désormais muselée, implique Jovenel Moïse dans les détournements des fonds du programme Petrocaribe, et « que les violences en Haïti sont étroitement liées à des bandes armées, dont certaines sont soutenues et financées par l’oligarchie locale ».

C’est pourquoi nous demandons un audit des fonds européens à destination du pays. 

L’Europe semble avoir pris la mesure du mécontentement populaire et de l’ampleur des « vagues de mobilisations à grande échelle contre le coût élevé de la vie, l’autoritarisme et la corruption ». Elle reconnait les racines sociales de la crise politique : Haïti est l’un des pays les plus pauvres et inégalitaires au monde, où l’accès aux services sociaux de base, déjà réduit, a encore diminué.

Les femmes en paient le principal tribut.

Pourtant, les demandes faites à la communauté internationale, demeurent timides. Rappeler « l’importance d’une action internationale harmonisée, coordonnée et renforcée pour soutenir la population haïtienne » est primordial. Reste alors à en tirer les conséquences, en condamnant la double disharmonie d’une diplomatie davantage déterminée par les décisions de Washington (et de l’Union européenne) que par les voix du peuple haïtien.

Le Parlement européen est certes sans ambiguïté en ce qui concerne le référendum du 27 juin prochain (reporté depuis), voulu par Jovenel Moïse. Il est interdit par la Constitution, et l’UE ne le soutient pas. Mais le Parlement européen continue pourtant d’appeler les autorités haïtiennes à organiser des élections libres et crédibles. Au vu de la mainmise des bandes armées sur des quartiers entiers, du manque de légitimité du pouvoir et des nombreuses irrégularités dont il est responsable, n’est-ce pas se voiler la face ? C’est, en tous les cas, passer à côté de la revendication qui fédère la grande majorité de la société civile haïtienne : une transition de rupture.

En première ligne

Les Haïtiennes sont en première ligne. Non seulement, dans les manifestations, mais aussi, au quotidien, quand vivre est devenu un combat éreintant. Plus de 4 millions de personnes souffrent de la faim, les hôpitaux manquent de tout, les écoles ont dû fermer leurs portes à de nombreuses reprises en raison de l’insécurité, toutes les institutions publiques et infrastructures sont dysfonctionnelles, captées par la clique au pouvoir, et se déplacer fait l’objet de calculs aussi vains qu’angoissés. Or, ce sont surtout les femmes, qui sont en charge d’assurer l’alimentation, les soins, l’éducation, etc.

L’insécurité en Haïti est une arme de guerre. Les enlèvements se sont multipliés ces derniers mois et s’accompagnent presque toujours de viols. Il en va de même pour les massacres – douze depuis 2018 (sans compter les violences qui ont à nouveau affectées la capitale début juin) –, et dont l’impunité prolonge et consacre l’horreur. Cette violence n’est pas aveugle. Elle frappe d’abord et surtout les femmes et constitue un miroir grossissant de la stratégie du pouvoir.

Le premier décret pris par Jovenel Moïse, après le 6 février 2021, a consisté à exproprier des milliers de personnes, dont plusieurs centaines de paysannes de l’organisation Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA), formées en agriculture biologique. Ces terres située dans la Savane Diane, ont été attribuées à une famille de l’oligarchie, afin de créer une zone franche agro-industrielle, destinée à l’exportation.

La situation en Haïti inquiète. Le temps se serait-il figé « à bout de défaites / de colères et de désespérances » (Évelyne Trouillot) ?

À y regarder de plus près cependant, la fausse impression de fatalité et d’impuissance se fissure pour faire place à notre responsabilité dans la tragédie actuelle, et au formidable entêtement des Haïtiens et tout particulièrement des Haïtiennes, à construire les conditions d’une vie libre et digne.

Un appel international, Stop silence Haïti, signé par une centaine d’organisations de la société civile, vient d’être rendu public. Nous soutenons pleinement cet appel à un changement de la politique internationale vis-à-vis d’Haïti, Ce qui s’y passe n’est pas un spectacle lointain et exotique, mais le lieu d’une lutte commune, qui nous engage en tant qu’Européennes, députées et femmes.

Signataires

Maria Arena, Groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates ;
Saskia Bricmont, Groupe des Verts/Alliance libre européenne ;
Pierrette Herzberger-Fofana, Groupe des Verts/Alliance libre européenne ;
Caroline Roose, Groupe des Verts/Alliance libre européenne ;
Marie Toussaint, Groupe des Verts/Alliance libre européenne ;
Marisa Matias, Groupe de la gauche ;
Idoia Villanueva, Groupe de la gauche.

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