Pourquoi Ziad Dueiri n’est pas un héros national libanais

Nicolas Dot Pouillard, chercheur et Rita Bassil, écrivaine et journaliste, reviennent sur l'affaire Ziad Doueiri, réalisateur franco-libanais arrêté par la Sûreté Générale libanaise à l’aéroport de Beyrouth.

Le 24 septembre 2017, Miri Regev, ministre israélienne de la Culture, a demandé au Procureur général d’Israël Avichai Mandelblit d'ouvrir une enquête sur le réalisateur Mohammed Bakri, un Palestinien détenteur de la citoyenneté israélienne. L’auteur de Jénine Jénine (2002) s’était en effet rendu les jours précédents au Liban. Trois ans plus tôt, en janvier 2014, c’est un jeune écrivain palestinien, Majd al-Kayali, qui était arrêté à l’aéroport de Tel Aviv pour s’être rendu à Beyrouth à l’invitation du quotidien al-Safir. Les Palestiniens de Cisjordanie qui se rendent au Liban à l’invitation de centres de recherches, d’associations ou d’universités libanaises sont toujours susceptibles d’être interrogés et appréhendés par l’armée israélienne à leur retour. Cela fait rarement l’actualité.

« L’affaire Ziad Doueri » a par contre été bien plus médiatisée. Le 10 septembre 2017, le réalisateur franco-libanais Ziad Doueiri est arrêté par la Sûreté Générale libanaise à l’aéroport de Beyrouth. Relâché après deux heures d’interrogatoires, il est convoqué le lendemain devant le Tribunal militaire. Ce n’est pas son dernier film, l’Insulte, récemment primé au Festival de Venise, qui est dans le collimateur des autorités libanaises, mais L’attentat, réalisé en 2013 : adapté d’un ouvrage de l’écrivain algérien Yasmina Khadra, l’Attentat a été en partie filmé en Israël, où le réalisateur et son équipe se sont rendus à l’époque. Or, l’article 285 du code pénal libanais, édicté en 1964, pénalise tout citoyen libanais ou tout ressortissant d’un État arabe résidant au Liban qui serait entré en « territoire ennemi » (Israël) sans l’accord du Gouvernement libanais. Le délit est passible d’un an de prison et d’une amende symbolique de 200 000 Livres libanaises (112 euros).

La presse internationale, notamment francophone, a pris fait et cause pour un réalisateur dont les mérites artistiques sont reconnus : Ziad Doueiri est l’auteur d’un film culte et pionnier du cinéma libanais, profonde réflexion sur la guerre civile qui déchira le Liban de 1975 à 1990, West Beirut, sorti sur les écrans en 1998. Des réseaux sociaux au quotidien francophone l’Orient le Jour, du Parti socialiste français, qui a condamné dans un communiqué l’arrestation de Ziad Doueiri, au journal en ligne Slate, qui, voit dans l’affaire Ziad Doueiri « une insulte faite au Libanais », la messe est dite : elle peint un monde en noir et blanc, sans zones grises. La liberté d’expression y affronterait la censure d’un Etat dont les services sécuritaires seraient dominés par le Hezbollah. Un Liban ouvert au monde, cosmopolite, pour l’essentiel représentés par ses artistes, y mènerait une lutte acharnée contre les obscurantistes partisan d’une loi datant des années 1960, et favorable à un boycott total d’Israël. L’art n’ayant pas de frontières, il dépasserait les logiques de guerre.

L’affaire Ziad Doueiri n’est peut-être pas le signe d’un simple affrontement binaire entre un Liban ouvert sur le monde, dépassant les frontières de la haine (venue d’on ne sait où), et un Liban tout à la fois sectaire et obscurantiste (qui le serait par conséquent sans raison véritable, ou légitime). La législation libanaise n’est que le reflet d’un simple état de guerre, et la politique de la Sûreté Générale libanaise n’a strictement rien d’exceptionnel pour deux états en conflit ouvert. La procédure pénale ouverte à l’encontre de Muhammad Bakri montre, par comparaison, que les Israéliens ne sont pas en reste.

L’affaire Ziad Doueiri est pleine d’enseignements. D’abord sur le Liban, ses dysfonctionnements et ses paradoxes : alors que le film l’Attaque a bien été interdit de diffusion au Liban, il est possible de l’acheter dans toutes boutiques vendant des DVD, de l’Est à l’Ouest de Beyrouth. La censure libanaise est en réalité très relative : elle a son aspect légal, et son (in)application quotidienne. L’arrestation de Ziad Doueiri le 10 septembre a été suivie d’un non-lieu prononcé par le Tribunal militaire, le lendemain. Le paradoxe atteint son summum dans la bipolarité d’un Etat parfois schizophrène : alors que la Sureté générale arrête Ziad Doueiri, le ministère de la Culture a sélectionné son dernier film, l’Insulte, pour représenter le Liban à la future cérémonie américaine des Oscars. Faut-il voir dans l’affaire Ziad Doueiri une lointaine réminiscence des débats qui agitèrent le Liban dans les années 1960, lorsque le pays boycottait Charles Aznavour et Sophia Lauren, le premier pour avoir chanté son amour pour une « Jérusalem israélienne », la seconde pour avoir joué dans des films israéliens ? Ou la répétition d’un sempiternel combat entre un Liban « arabiste », attaché à la cause palestinienne, et un Liban plus « phénicien »,  potentiellement ouvert « sur le monde » (mais lequel ?), comme le raconte si bien un roman précurseur de Toufic Youssef Awad, Les meules de Beyrouth,  écrit la veille du déclenchement de la guerre civile ?

Si une partie de l’intelligentsia libanaise a défendu le droit de Ziad Doueiri à se rendre en Israël au nom de la liberté d’expression, il faut aussi bien comprendre pourquoi, au Liban, cela ne peut faire consensus et pourquoi, pour une partie des Libanais, Ziad Doueri n’est pas un héros national. Ce n’est pas qu’une affaire « d’idéologies ». L’arrestation du réalisateur a fait du bruit : le survol illégal, la veille, d’avions israéliens au-dessus de la ville de Saida a été beaucoup moins médiatisé. Le mur du son israélien dans le ciel libanais est sans doute plus discret pour qui n’habite pas à Saida. Pour bien des Libanais, Israël évoque surtout une longue occupation du sud-Liban, de 1978 à 2000, des assassinats « extra-judiciaires », des bombardements massifs et meurtriers sur la ville de Beyrouth, à l’été 1982, ou les 1200 morts de la guerre de juillet et août 2006. La visite de Ziad Doueiri en Israël a ainsi choqué nombres de Libanais : ils n’ont pas forcément la parole, sont sans doute plus subalternes que d’autres, n’appartiennent pas à des réseaux artistiques et intellectuelles transnationaux, et ont moins que d’autres accès aux grands médias. Ils ne sont pas forcément hostiles à la liberté d’expression, et ne sont pas plus obscurantistes qu’un ministère de la Culture israélien tenu depuis de longues années par la droite la plus radicale.

Dans « l’affaire Ziad Doueiri », on entendra naturellement les arguments de ses défenseurs : qu’il a fait jouer en Israël des acteurs palestiniens. Qu’il est attaché à la « cause ». Et, qu’après tout, les réalisateurs palestiniens des Territoires occupés eux-mêmes composent avec les autorités israéliennes. Ce dernier argument peut sembler cependant bien étrange, pour qui connaît sans naïveté l’architecture de l’occupation israélienne. Un réalisateur palestinien des Territoires occupés n’a pas le choix : il n’a pas d’Etat. Pour filmer, se déplacer, se mouvoir dans l’espace, il doit effectivement composer avec sa réalité quotidienne : l’occupation israélienne. Un réalisateur libanais a le choix : d’aller ou de ne pas aller en Israël. Il a le choix de se mouvoir – ou non – dans un espace national israélien dont le ministère de la Culture est clairement marqué à la droite radicale du spectre politique. Ce choix, Ziad Doueiri l’a fait, en connaissance de cause. Il y a le choix, ou non,  de demander des autorisations de filmer à des autorités israéliennes qui interdisent si facilement à un réalisateur palestinien de se déplacer. Ou qui abattent simplement, sèchement et sans fiction, l’un des acteurs palestiniens  principaux du magnifique documentaire de Emad Burnat et Guy Davidi, Five Broken Cameras, sorti en 2011.

Que révèle « l’affaire Ziad Doueiri » ? Pour certains, une atteinte à la liberté d’expression. Pour d’autres, le réveil de blessures passées et présentes. En juillet dernier, le Liban se remémorait la guerre de 2006. Le 22 septembre 2017, les réfugiés palestiniens du camp de Sabra et Chatila (dans lequel on compte également des Libanais) commémoraient les massacres de septembre 1982. Une autre « affaire » qui elle ne fait plus de bruit. Une « affaire » qui porte elle-aussi la mémoire du Liban, de Beyrouth et de sa banlieue. Les habitants du sud du Liban, victimes des guerres israéliennes et de l’occupation ne connaitront jamais de réparation.  Les réfugiés palestiniens au Liban ne se rendront pas à l’avenir en Galilée. Ils pourront par contre acheter la copie du film l’Attentat sur le marché de Chatila au prix de 2000 livres libanaises (1 euro), et contempler, une heure trente durant, leur pays d’origine sur un écran. Pour nous, c’est là la vraie tragédie.

 

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