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Tribune 30 nov. 2016

Internet n’est pas neutre: il a un programme politique

A l'occasion du lancement de la SocialGoodWeek, une quarantaine d'acteurs du web social et solidaire ont co-signé une tribune qui invite à changer notre vision du numérique, pour le mettre au service de l'humain et de l’intérêt général.

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L’élection de Donald Trump, le Brexit, la montée des protectionnismes et des divisions de toutes parts invitent à une prise de conscience douloureuse : comment en sommes-nous arrivés là ? Si de multiples facteurs démographiques, sociaux, territoriaux ou économiques expliquent la situation, les acteurs du numérique ont leur part de responsabilité dans ce climat délétère.

Le numérique : un nouveau monde effrayant

Pour beaucoup, le progrès est associé aux nouvelles technologies. Elles donnent l’espoir d’une société plus collaborative et démocratique où chacun aurait voix au chapitre puisque, après tout, nous sommes tous connectés. C’est une illusion, confortable certes, mais une illusion.

Car Internet crée en réalité un monde à deux vitesses. D’un côté du miroir le taxi et l’hôtel moins cher, la consommation à grande vitesse, la rentabilisation des espaces et des objets, et la sacralisation des multimillionnaires de la Silicon Valley.

De l’autre côté, une nouvelle fracture pour des populations souvent fragilisées socialement et économiquement. Les codes, la culture et le langage d’Internet n’ont pas été pensés pour elles. Loin de partager l’enthousiasme autour de l’émergence de places de marché planétaires, elles voient dans les nouvelles technologies une menace. Et elles ont raison.

Les quelques statistiques sur le sujet sont éloquentes : Donald Trump a remporté une majorité de voix dans les aires où les emplois sont les plus susceptibles d’être automatisés en raison du « progrès » technologique. Est-ce si étonnant ? Uber promet de remplacer ses chauffeurs par des robots ; Amazon porte la vision d’un supermarché sans caissière… La Silicon Valley, qui vante d’ordinaire un avenir radieux, fait preuve sur ce point d’un silence assourdissant.

Disons-le tout net, ainsi bâti le numérique ne résoudra aucun problème social, ou à la marge. Pire, en l’état, il attise la défiance vis à vis de l’ordre établi.

Le numérique est pour l’instant une menace pour une grande part de la société car nous n’osons pas poser la question de son impact social et sociétal. Le numérique a tourné le dos à la seule valeur qui ait du sens : celle de l’humain.

Demandez-vous ce que vous pouvez faire grâce au web

Longtemps regardé comme une collection d’outils, le web a bien une culture et une vision de la société que ses acteurs principaux propagent : progrès technologique et progrès humain seraient intimement liés et le second ne se fera pas sans le premier. Qu’importe s’ils n’ont pas le même agenda. C’est tout simplement faux. Le numérique est un nouveau territoire et ne déroge pas à la règle de tous les territoires de cette planète : les droits, les libertés, la solidarité, la lutte contre les inégalités ne doivent jamais être considérés comme acquis, et il faut se battre pour les conserver.

Le progrès technologique n’a donc de sens que s’il est au service de valeurs humanistes. Au service de celles et ceux qui sont de l’autre côté du fossé qui se creuse : les sans-abris, les réfugiés, chômeurs, migrants, malades, précaires. Penser que le web est neutre est une erreur. Rien n’est neutre, chacun défend des intérêts, qu’ils lui soient propres ou qu’ils le dépassent. Les acteurs de l’Economie Sociale et Solidaire doivent donc impérativement gagner du terrain dans ce nouveau monde pour ne pas perdre la bataille des idées.

Il y a 500 ans, l’invention de l’imprimerie a permis le partage des idées, mis fin au Moyen-Âge et lancé deux siècles de renaissance. Si nous nous en donnons les moyens, les nouvelles technologies ont le même potentiel révolutionnaire et vont permettre une nouvelle renaissance : celle du pouvoir citoyen. Un web social et solidaire est déjà à l’œuvre et creuse son sillon avec patience et détermination. Ses initiatives apprennent à comprendre le(s) code(s), forment à se servir d’outils numériques qui ont un impact social, essayent de résoudre le chômage. Elles font se rencontrer les gens qui ont un défi à relever, et ceux qui peuvent leur apporter des solutions. Elles s’engagent dans l’éducation des enfants et des jeunes aux usages créatifs, critiques et responsables du numérique. Elles développent un Internet qui appartient vraiment à tous, notamment grâce à des services transparents et open source. Elles cartographient les lieux accessibles aux personnes à mobilité réduites, les commerces qui permettent de consommer autrement. Elles questionnent la démocratie, remettent élus aux contacts des citoyens, comparent les programmes électoraux, permettent à chacun de s’engager dans la chose publique. Elles font du numérique "avec", pas seulement "pour", elles font société.

Mais pour que ces initiatives prennent de l’ampleur, elles ont besoin de soutien. Internet n’est pas neutre : il a pour l’instant un programme politique très économique et il ne tient qu’à nous de le réorienter vers le social. Nous devons, collectivement, faire le choix de façonner un numérique différent, inclusif. Plus nous serons nombreux à faire ce choix, plus nous pèserons sur l’orientation politique du web. Ensemble, nous pouvons faire en sorte que demain, une plateforme web qui permet de trouver un toit à des milliers de sans-abri trouve autant d’écho qu’une grosse entrée en bourse. Changer cette échelle de valeurs est le défi que les acteurs du web social et solidaire doivent relever. Ne parlons plus seulement des licornes : ces entreprises valorisées en milliards d’euros. Il est temps d’inventer les sirènes : des organisations hybrides où la technologie est mise au service de l’humain et dont la valorisation se mesure en milliards d’heureux.

Les signataires : 

Ismaël Le Mouël et Léa Thomassin, Fondateurs de HelloAsso

Benjamin des Gachons, Directeur France de Change.org

Paul Duan, Fondateur de Bayes Impact

Jeremy Lachal, Directeur Général de Bibliothèques Sans Frontières

Anthonin Léonard, Co-fondateur de OuiShare

Nicolas Celier, Administrateur de France Digitale

Jerôme Richez, Co-fondateur du Liberté Living Lab

Bruno Humbert, Président de la Ruche

Nathan Stern, Ingénieur social

Antoine Dulin, Vice président du Conseil Economique, Social et Environnemental

Matthieu Dardaillon, Co-fondateur de Ticket for Change

Gérald Elbaze, Associé-Gérant Médias-Cité

Sébastien Ravut, Directeur digital de Sidièse

Roxane Julien, Co-fondatrice de Fullmobs

Suzanne Chami, Déléguée Générale du Label IDEAS

Baki Youssoufou, Fondateur de We Sign It

Cyrielle Hariel, Journaliste Green & Positive

Céline Laurichesse, Fondatrice de l'agence Assemble

Eloi Choplin, Fondateur de l’agence Triple C

Jean-Michel Pasquier, Fondateur de Koeo

Marie Treppoz, Présidente de Welp

Loïc Dubié, Fondateur de Claria Vision

Margot Berg, Bénévole Webassoc

Nicolas Dehorter, Expert en crowdfunding

Michel Bernand-Mantel, Fondateur Share.coop

Rémy Hoche, Directeur de la communication et des projets éditoriaux au Cube

Xavier Corval, Président d'Eqosphere

Giovanni Pandolfo, Coordinateur national Voisin-Age

Sébastien Le Rouc, Chargé de mission à la mairie de Paris

Caroline Filiot, Coordinatrice d'ANIS

David Lorrain, Fondateur RecycLivre.com

Julie de Pimodan, Présidente de Fluicity

Céline Morel, Responsable Financement et Fidélisation GEM

Sabine  Pradelle, Co-Fondatrice de EnSSemble.org

Anne-Sophie Novel, Fondatrice de Place to B

Patrick Bertrand, Président Fondateur Passerelles & Compétences

Jérôme Lhote, Co-fondateur de Koom

Charles-Antoine Berthonneau, Directeur Evenements Augmentés de Triple C

Pascal  Derville, Fondateur de Questionnezvoselus.org

Antoine Colonna d'Istria, Co-fondateur de Pro Bono Lab

Muriel de Courreges, Chargée de Mission IDEAS

Johannes Bittel, President de WikiStage.org

Pascale Mottura, Directrice de Parallaxe conseil

Laure Drevillon, Fondatrice One Heart communication

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