La bombe néolibérale explose au Chili

Les philosophes de l'Université de Santiago du Chili Mario Sobarzo M. et Jaime Retamal S. analysent la « multicrise qui touche toutes les dimensions de la vie » en cours dans leur pays, issue de la « bombe » d'un néolibéralisme destructeur. « L’espoir est de construire un Chili solidaire, loin des divisions du néolibéralisme », concluent-ils. 

Tout le monde peut voir sur Netflix, lors de la dernière saison de la série documentaire Rotten, le premier chapitre consacré à la culture de l'avocat. Après avoir compris les vies sacrifiées des agriculteurs des États-Unis et du Mexique, on peut observer le fonctionnement du modèle néolibéral au Chili en privilégiant les grands hommes d’affaires qui, en plus d’être les seigneurs de l’exportation des avocats, sont également ceux de l’eau chilienne. Il est tout à fait vrai que les grands entrepreneurs chiliens sont les propriétaires - au sens littéral du terme - de l’eau des rivières qui tombe des Andes. C'est à n'en pas croire ses yeux. 

Dans le Chili contemporain, créé par la féroce dictature de l’armée de Pinochet et les mains des Chicago Boys, tout est privé, c’est-à-dire que tout est entre les mains d’une forme de capitalisme particulièrement prédateur, lequel est une activité extrêmement rentable pour une poignée de familles, pour le 1% de la population qui accapare les 26,5% du PIB, selon les données de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, la CEPAL.

Que se passe-t-il ces jours-ci au Chili? La bombe néolibérale lancée, dans le sang et le feu des années 70 et 80, sur la société chilienne, a explosé: par ses caractéristiques, elle a détruit des vies, la société, l’éducation, la santé, l’urbanisation des villes, l'eau, les terres, la mer, l'avenir, les retraites... Elle a explosé et brisé notre dignité. La réponse à cette violence est la colère déchaînée, la noble insurrection de la dignité de ceux qui souffrent, la désobéissance civile des lycéens qui décident de se soustraire au billet du métro avant même l’augmentation du prix du billet qu’une équipe de technocrates, a le devoir, par la loi, d’augmenter, après un certain nombre de mois, en fonction de certaines variables macroéconomiques. C'est la goutte qui a fait déborder le vase. Les lycéens du public ont fait face à cette augmentation et, symboliquement et physiquement, au gouvernement du président de droite populiste Sebastián Piñera, l'un des hommes les plus riches d'Amérique latine, le grand ami d'Emmanuel Macron, arrivé au pouvoir, le 11 mars 2018, en promettant à la population l’arrivée de « meilleurs temps ». Rien de tout cela n’était vrai, les promesses de temps économiques meilleurs étaient fallacieuses et les améliorations sociales sont invisibles. Pendant deux ans, le gouvernement chilien a répété les erreurs commises contre les revendications estudiantines de 2011, quand la droite les avait  méprisé. Puis, la même droite du président Piñera, dans l’opposition au gouvernement de Michelle Bachelet, a boycotté toute possibilité de transformation sociale, y compris la transformation de la base institutionnelle de l’État, la Constitution qui a émergé de la dictature de Pinochet. C'est pourquoi les manifestants ont scandé que l'enjeu n'était plus les 30 pesos de l’augmentation du métro, mais les 30 années de néolibéralisme brutal, qui ont structuré toutes les relations sociales dans le Chili contemporain. On le voit dans une infinité de pancartes dans les multiples marches qui se multiplient dans tout le Chili. Et voilà! Voilà, l'une des plus grandes manifestations depuis l'époque de la dictature de Pinochet.

Sebastián Piñera a décidé de réprimer de plein fouet les manifestants. Avec le pire des visages, il a déclaré que le Chili était « en guerre ». Il a décrété l'état de siège, ordonné aux militaires de sortir immédiatement de leurs casernes pour contrôler la situation, même si cela impliquait la fusillade de manifestants dans la rue et entraîna de très nombreux cas de violation du droits de l’homme, parmi lesquels un centre de torture à la station de métro Baquedano, dans le centre-ville de Santiago, fait déjà l’objet d’une enquête. Il y a des morts et plus de deux mille blessés, dont des enfants ! Pas plus tard qu'hier, un observateur de l'Institut des droits de l'homme du Chili, qui accompagne les mobilisations pacifiques, a reçu 7 projectiles dans le corps. Les images laissées par la répression de Sebastián Piñera choquent et rappellent les pires scènes de violations des droits de l'homme dans notre pays. En ces jours, les hélicoptères Puma de l'armée chilienne survolent une ville immobilisée la nuit par le couvre-feu, rappelant aux Chiliens le temps où la dictature utilisait ces mêmes appareils pour lancer des cadavres d'opposants à la mer. Des détenus toujours portés disparus.

Ce qui se passe au Chili n’est pas une crise, mais une véritable multicrise qui touche toutes les dimensions de la vie. Une solution politique à cette question n’est pas crédible, car la classe politique fait partie du problème et non de la solution. La société civile est lasse de la culture des satrapes. Les événements, jour après jour, n'arrêtent pas. L’espoir est de construire un Chili solidaire, loin des divisions du néolibéralisme. Le combat continue !

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