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Billet de blog 10 févr. 2020

Les rédactrices des Cahiers du Cinéma répondent à la lettre ouverte d’Emily Barnett

Alors que pèsent aujourd'hui sur la revue des menaces de conflits d'intérêts, nous avons découvert la lettre ouverte d’Emily Barnett aux nouveaux acquéreurs des Cahiers du cinéma avec une profonde consternation. Avec colère aussi tant elle nous semble parler en notre nom, celui des rédactrices des Cahiers du cinéma.

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Nous avons découvert la lettre ouverte d’Emily Barnett aux nouveaux acquéreurs des Cahiers du cinéma avec une profonde consternation, ahuries par un ton flagorneur et une fausse ironie qui ne trompe personne, alors que pèsent aujourd'hui sur la revue de lourdes menaces de conflits d'intérêts. Avec colère aussi tant elle nous semble parler en notre nom, celui des rédactrices des Cahiers du cinéma. Sous couvert de dénoncer la place restreinte des femmes dans le métier de la critique et spécifiquement aux Cahiers du cinéma, elle dénie l’importance de notre parole au sein de cette revue. Vous avez dit invisibilisation ? Nous qui sommes directement concernées par le rachat des Cahiers, désormais aux mains d’un groupe d’hommes d’affaires et de producteurs influents, ce que nous constatons, c'est que la rare indépendance d'un espace d'expression est aujourd'hui menacée. Un espace d’expression libre et vaste où chacune a pu (jusqu’à présent) déployer une pensée singulière sur le cinéma, qu’on ne saurait réduire à une fracture simpliste et binaire entre « female gaze » et « male gaze ». Ce, même quand il s’est agi pour nous de faire sans détour la critique d’un cinéma machiste ou de participer à la reprise urgente d’une histoire des réalisatrices.

Derrière les statistiques anonymes (ces fameuses « 2% d’une histoire à 98% masculine »), il y a des personnes qui participent à la vie d'une revue. Lorsque la rédaction des Cahiers se réunit pour discuter des films et imaginer le prochain numéro, nous sommes quatre femmes – Camille Bui, Florence Maillard, Paola Raiman et Laura Tuillier – à faire entendre notre voix, contrairement à ce que laisse penser Emily Barnett en ne citant, comme un simple chiffre, qu’une seule d’entre nous (Emily Barnett officie quant à elle aux Inrockuptibles et au Cercle : que nous apprend-elle en premier lieu sur son expérience au sein de ces rédactions ? Pourquoi ne pas en faire mention s’il s’agit de dénoncer une réalité structurelle ?). Quatre rédactrices donc, mais aussi les plumes invitées et amies qu’accueillent régulièrement les Cahiers : que l’on pense aux écrits fréquents de Sophie Charlin, aux nombreuses découvertes sur le cinéma slave offertes par Eugénie Zvonkine ou bien aux textes sur le jeu signés par l’actrice Laetitia Dosch.

Nous tenons donc à rassurer Emily Barnett : nous ne nous sommes jamais senties comme de « petites choses effrayées » tremblant à l'idée d'« être autorisées » à écrire au sujet de « néo-westerns, thrillers et polars » (quelle réduction navrante des aspirations critiques). Nous nous sentons bien davantage des rédactrices engagées dans la défense d’une vision du cinéma commune à l'ensemble de notre rédaction. Commune car également assoiffée d'un cinéma ouvert à la multiplicité des regards et à la force du dissensus, esthétique et politique. Le travail accompli au cours de ces dix dernières années aux Cahiers va dans ce sens et il est nié par cette lettre hypocrite, qui minimise les véritables pièges du rachat de la revue : en clair, que va-t-il advenir de la portée critique des Cahiers maintenant qu’ils deviennent la propriété d’un groupe qui comporte en son sein des producteurs de cinéma et des figures proches de la SRF (Société des Réalisateurs de Films), en plus de grands patrons qui continuent leur grignotage intensif de la presse indépendante ? Et que dire de la santé d’une presse qui ne s’en inquiète pas, et d’une lettre ouverte qui, manifestement, ne voit pas le problème ?

Bien sûr, le diagnostic reste inquiétant : nous ne pratiquons pas l'angélisme et savons nous-mêmes qu'il est très difficile d'échapper au sexisme, dans la critique de cinéma comme dans tout autre milieu social et professionnel. Pour les femmes, avoir une voix respectée au sein d’une équipe demeure une chance trop rare. Bien sûr, il faut se battre, au quotidien, pour faire cesser les réflexes de domination et démanteler les structures profondes d’une société qui les oblitère encore presque systématiquement. C'est justement pourquoi nous dénonçons l’instrumentalisation flagrante d’une lutte nécessaire pour l’égalité. Il nous est insupportable d’entendre flatter à demi-mots les repreneurs, « ces hommes puissants » qu’il s’agirait de craindre, d’implorer, pour obtenir d’eux une parcelle de pouvoir ! L’adresse elle-même doit changer de camp : s’il y a un appel urgent à lancer, nous pensons qu’il doit s’adresser d’abord, solidairement, aux femmes – jeunes et moins jeunes – pour nourrir des désirs singuliers de penser le cinéma et de s’engager dans la voie critique. Créer les conditions de l’égalité, dans le monde du cinéma comme ailleurs, commence par une fermeté sans faille à l’égard des plus puissants. En un mot par une position politique et non par des contorsions politiciennes.

Alors, si les Cahiers « ont toujours ressemblé à leur temps » (Serge Daney appelé à la rescousse : quelle tristesse !), nous souhaitons vivement que ce temps ne soit pas celui de l’opportunisme individualiste et de l’instrumentalisation des luttes. Quelle que soit leur importance symbolique et historique, décrire abstraitement les Cahiers du cinéma comme un « totem » n'est pas suffisant. Il est embarrassant de rappeler à une consœur journaliste qu'une telle revue est faite du travail en commun d'une équipe, de l'amour des films et de pensée critique, et que l'espace pour cette pensée doit être défendu. Peut-être serait-il bon d’ouvrir les pages des Cahiers tels qu’ils se sont écrits et se sont transformés, avec nous, depuis dix ans. Une chose est sûre : on ne vous y apprend pas à courtiser les hommes de pouvoir.

Les rédactrices des Cahiers du Cinéma : Camille Bui, Florence Maillard, Paola Raiman et Laura Tuillier.

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