Maja l’exploratrice ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et...

« La tour est le symbole de la domination du territoire, tant dans sa dimension visuelle qu’économique et culturelle ». Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil « Manger Luma », publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche.

Maja l’exploratrice ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à désirer le capital

Finalement, nous y voilà. La tour de la fondation Luma, chantier sans cesse repoussé, sera inaugurée ce 26 juin 2021. Cette fondation, Maja, et sa tour, nous les connaissons bien.

Nous aimerions sincèrement pouvoir aimer Luma, ses projets, ce qu’elle transporte et entrevoit de créer à travers sa volonté d’articuler des problématiques fondamentales à l’aune d’un nouveau paradigme. De l’IA open source, de la complémentarité dans des recherches transdisciplinaires, en passant par l’expérimentation suite à l’observation du vivant ou la recherche sur des matériaux à faible coût environnemental… Tout, en théorie, devrait être en mesure de nous séduire, ou tout du moins, nous stimuler. Cependant l’analyse des différentes publications de la fondation ne permet pas la survie de cet a priori positif.

Jamais sans ma Maja

Comprendre Luma est impossible sans parler de Maja Hoffmann, présente dans tous les organes de sa fondation, du « core group » qui décide de l’architecture éditoriale aux éditos, en passant par ses participations à un grand nombre de rencontres et de débats. Maja ne peut être évitée, elle est la volonté de Luma, son cœur et son compte en banque. Sa fondatrice est l’héritière suisse que l’on connaît des laboratoires Hoffmann-La Roche, 450e fortune mondiale à quelques rangs près, et il paraît probable qu’elle soit sur une base de tutoiement avec Bernard, François, Carlos ou d’autres grands de ce monde qui partagent la passion de savoir ce qui est le mieux pour leur argent. Son enfance aura été marquée par l’influence de sa grand-mère, Maja Sacher-Stehlin, grande collectionneuse d’art dans les années trente, d’œuvres de Braque et de Picasso notamment, qui l’éveillera à l’art contemporain. Seulement l’argent n’est pas tout, il y a aussi ce que l’on fait avec.

 

« J’ai été élevée dans l’idée que l’argent vous donne plus de devoirs que de droits. » Cette phrase1 de sa sœur Vera Michalski Hoffmann est riche de sens et donne un éclairage particulier sur cette famille qui joue de pactes pour structurer ses relations et faire fructifier son capital. Comme les Suisses savent si bien le faire, de manière efficace et discrète. Tant et si bien que chacun dans la fratrie, Vera, Maja et André, possède aujourd’hui sa propre fondation. Les mauvaises langues pourraient y voir une compétition, les bonnes âmes un signe distinctif de réussite et de partage restitutif.

Ces devoirs dont parle Vera résonnent fortement avec le travail de Max Weber sur l’éthique protestante. En effet, selon leur éthique, la richesse ne serait-elle pas un signe d’élection divine ? Comme le précise Dany-Robert Dufour dans son ouvrage Baise ton prochain, « si l’accumulation première nécessaire au lancement du capitalisme a été réalisée par les protestants, c’est, disait Weber, parce qu’il leur fallait « gagner de l’argent, toujours plus d’argent [signe possible de l’élection divine], tout en se gardant strictement des jouissances spontanées de la vie. » C’est de ce sentiment de culpabilité dans la démesure que naît une fondation telle que Luma.

D’autant plus que cette réussite aux milliards repose sur l’argent issu de l’industrie des médicaments. Cette même industrie qui emploie des centaines et des centaines de lobbyistes à Bruxelles, à l’origine de scandales sanitaires pour des raisons de rentabilité, quand elle n’essaie pas de les dissimuler. Une industrie aussi qui s’accorde avec ses concurrents sur les prix afin de maximiser l’argent soutiré au consommateur-payeur. Maja Hoffmann possède 1,5% de Roche Holding, ni plus ni moins que le deuxième groupe pharmaceutique mondial, ayant été mis en cause dans la tragédie de Seveso, petit village contaminé en 1976 par un nuage d’herbicide d’une de leurs usines ayant causé des empoisonnements et la mort de dizaines de milliers d’animaux d’élevage. En 2001, l’entreprise a aussi été prise la main dans le sac pour « ententes illicites dans le secteur des vitamines ». La Commission Européenne leur infligeait une amende record de 462 millions d’euros. Un record qui ne recouvre probablement pas le coût de la tour (chiffrée officiellement à 150 millions d’euros, il paraît plus vraisemblable que le budget réel soit au-dessus des 500). Une industrie viciée et perverse en somme, au même titre que d’autres.

Mais Luma, c’est aussi les premières syllabes des prénoms de ses deux enfants Lucas et Marina. Maja, c’est la mère, l’exploratrice2 enveloppante, la source de vie qui, selon leur propre champ lexical, permettra la croissance de projets parés à gérer le rendement de « notre capital naturel » dans des « économies circulaires », une fois que celui-ci aura été irrémédiablement meurtri.

Enfin la tour elle-même… Dois-je faire un dessin ? Symbole de puissance phallique par excellence, il évoque la fertilité avec sa base circulaire, l’élévation vers les cieux mais surtout la domination du territoire, tant dans sa dimension visuelle qu’économique et culturelle.


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Le goût de la profondeur. (Source : https://www.Luma-arles.org/)


Des vertus de l’accumulation foncière

Parlons-en, du territoire. Cité à tort et à travers dans leurs communications et publications, Luma n’a de cesse de faire la promotion d’une action inclusive des acteurs locaux et de la réflexion portée sur son implantation en Camargue.

Il est loin d’être insignifiant que la fondation, à travers sa structure arlésienne, se soit installée sur les anciens ateliers SNCF. Véritable trauma de la fin du siècle dernier pour la ville, la fermeture de ces derniers coïncide avec la montée en puissance du There is no alternative de Thatcher et d’une France qui n’aura eu de cesse de démanteler, délocaliser, saucissonner ou vendre à bas coût ses industries, y compris les plus stratégiques, dont les champions auront été Jospin et Mitterrand. Ainsi, à l’instar de parkings coulés sur des sites antiques ou d’églises édifiées sur des temples païens, la strate industrielle, marqueur fort des notions d’aliénation et d’exploitation, est recouverte, effacée, digérée et transmutée par une nouvelle, culturelle cette fois-ci, mais créée par le même pouvoir économique dont elle aura été issue. À ceci près que celle-ci se place dans une recherche voire, disons-le, une volonté morale de salut. Pour l’humanité, bien entendu.

S’installer dans un territoire dévasté d’un point de vue industriel et socio-économique, se positionner comme un bien, si possible commun, prêcher le partage, l’ouverture et la bienveillance. Puis, faire augmenter les loyers et impôts locaux. Ce cercle vertueux d’accumulation du capital, qu’il soit symbolique, foncier ou culturel, génère un phénomène de gentrification « qui la préoccupe3 » et autorise de fait « des opportunités nouvelles à saisir pour de nombreux acteurs locaux4 ». Entendre « il y a des affaires à faire ». Pour certains élus, bien entendu.

Si Luma achète autant de biens immobiliers à Arles, ce n’est pas par bonté de cœur, moins encore par humanisme et certainement pas pour « proposer une offre aux visiteurs d’expositions afin d’en discuter entre eux après ». Enfin si, justement, mais plutôt pour solidifier son implantation dans le territoire afin que l’argent investi « à vide » pour la fondation, puisse continuer à s’auto-générer. Soit une des trois qualités principales de l’argent en tant que super-fétiche (les deux autres étant l’optimisation et le grand équivalent qui autorise toutes les jouissances).

Enfin gardons un souvenir ému d’un atelier de création artistique destiné aux élèves arlésiens en 2019 (le nom des écoles n’est pas précisé), pour lequel ils auront eu à créer…des objets souvenirs exposés sur une mini boutique à roulettes. Venant d’une fondation dont la présidente et fondatrice est membre du conseil d’administration de la Tate Gallery, du Palais de Tokyo ou encore de la Biennale de Venise, on croirait à une blague cynique au goût de mépris social. Sans parler du fiasco de la cuisine communautaire, pour lequel la présidente du comité d’intérêt de quartier de Griffeuille déclarait qu’« ils viennent avec leur vocabulaire, leurs valeurs et après ils s’étonnent qu’on les rejette, ils veulent qu’on se forme pour changer nos mentalités, c’est pas comme ça que ça marche5 ».

 

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« Les périodes de crises sont de bons moments pour changer une culture d’un point de vue systématique. »
Oui, Rockefeller disait la même chose en 1929.  (Source : https://www.Luma-arles.org/)

 

Davos Représent’

Revenons quelques instants sur le livre de Dufour, dans lequel il présente la pensée de Bernard de Mandeville, philosophe et médecin relativement inconnu des XVIIe et XVIIIe siècles, ayant fortement influencé l’éthique économique libérale moderne à travers des figures telles que Friedrich Hayek et Milton Friedman. Deux noms, eux, fort connus, nobélisés, qui ont été les architectes des économies de Reagan et Thatcher, et donc par extension, des nôtres. Des économies de privatisation et d’endettement, de socialisation des pertes et de privatisation des profits. « Mandeville expose que, s’il faut s’appuyer sur les pervers pour réformer6 le monde, c’est parce qu’ils n’hésitent pas à mettre en avant leurs « vices », indispensables à l’accroissement potentiellement infini de leur richesse privée. Et, comme ils doivent bien dépenser peu ou prou ce qu’ils ont accumulé, cela ne peut, en dernier ressort, que contribuer à une certaine restitution à la collectivité7 ».

Si Maja et sa fondation se posent naïvement comme le pendant vertueux du capitalisme et de ses perversités (mensonges, prélèvement, spéculation, accumulation), cela est fait sans jamais en explorer ses soubassements, sa généalogie, sa violence symbolique et réelle, encore moins sa politique. Tout est toujours dans une extrême et frivole superficialité. Notons par exemple l’absence d’un glossaire à la fin du Yearbook 2020, catalogue qui synthétise les actions de la fondation de l’année. Un outil pourtant très humaniste qui aurait généreusement permis une éventuelle compréhension du charabia de beaucoup de ses intervenants et présentations. Mention spéciale pour Paul Graham Raven qui aurait eu le mérite de remplir un quart dudit glossaire avec le choix de ses mots, tout en restant incompréhensible après déchiffrage.

La fondation Luma n’a certes pas vocation à lire l’Histoire à travers une trame marxiste, mais il est tout de même assez étonnant de constater qu’ils ne vont jamais chercher les raisons sous-jacentes qui structurent notre environnement économique depuis la révolution industrielle, pour au contraire les considérer comme acquises, évidentes, naturelles, voire résolument raisonnables. Ou s’ils le disent ou l’écrivent, c’est toujours du bout des lèvres, péniblement. C’est par contre s’approprier des notions, voire des concepts8, sans jamais les remettre en question dans leurs différentes actions et publications. Le tout en passant par des lieux communs présentés comme des vérités qui seraient indépassables sans l’intervention clarificatrice et motivante de ses « explorateurs ».


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Le meilleur du Yearbook 2020, p. 41

 

Lire Luma c’est encore et toujours se confronter aux mots « marché », « opportunité », « rendement », « capital », « monétiser », « coût », « performance » ou encore « changement de mentalité ». Mais c’est aussi en découvrir de nouveaux tels que « inter-dépendance », « bioremédiation », « biosourcé » ou sa variation « bioressources ». Au cas où vous ne l’auriez pas compris, le futur sera bio-inclusif.

Tellement inclusive que la fondation Luma a été invitée l’an dernier par le Forum économique mondial à participer au Forum de Davos, afin de « partager son expérience et démontrer combien l’art et la création sont les domaines dans lesquels l’interdisciplinarité est possible et riche de solutions9 ». Une phrase riche d’ambiguïtés pour une manifestation qui, on le sait bien, porte à cœur d’élever l’humanité vers plus de bon sens, d’équilibre et de partage.

Les seules questions importantes posées sont celles de l’avenir, pour lequel Luma se positionne volontiers comme un architecte privilégié à travers des actions emplies d’idéologie qui ne seront jamais questionnées comme telles. Si « travailler ensemble10 » serait devenu une « utopie », c’est parce que l’énoncé le présente comme un objectif heureux à un « monde d’après » qui serait malheureusement hors d’atteinte du fait de manque de partage et de bienveillance. On comprend, en creux, qu’il y aurait malveillance, mais personne pour expliquer d’où elle pourrait venir.


Changer le monde sans changer les termes 

André Hoffmann, frère de Maja et vice-président de la multinationale de la santé, affirmait durant les Luma Days 2019 que « oui l’entreprise a détruit la planète. Elle l’a détruite… Mais elle la réparera11 ! » Il nous offre ainsi la conclusion dont nous avions besoin. Des beaux discours, des mots transpirant de naïveté et de bien-pensance, Luma situe son image à l’opposé d’une entreprise telle que Total et consorts, mais en partage structurellement le même système de pensée, le même paradigme.

La matérialisation de la fondation Luma à Arles nous apparaît comme un aboutissement de la pensée capitaliste déculpabilisante, dans lequel le criminel n’existe pas. Elle est l’émergence d’un organe générateur d’idéologie qui la nie tout en la produisant, le bras armé mais bienveillant de l’aristocratie financière, dans sa dimension morale, intellectuelle et philosophique. Elle s’approprie les mots, les concepts, pour les recracher dans une coquille vide qui, sous couvert d’expérimentation socialo-culturelle, se plaît à dissimuler sa véritable nature. Luma, c’est l’interface qui prépare la survie d’une partie du capitalisme dans l’à venir et qui se veut tenter d’anticiper ses possibles mutations. Elle est la cheville entre un capitalisme coupable car carboné et un capitalisme solaire, de synthèse. Voire même de bio-synthèse.

Ours Joseph

 

1 Prononcée dans le journal suisse Le Temps en mars 2015.

2 Luma Days 2019, Planning de la semaine, pages 5 & 14. Maja Hoffmann fait partie de la «  Conversation – Explorateurs 1 ».

3 Préface de Maja Hoffmann, Luma Arles journal, n°6.

4 Idem.

5 L’Arlésienne, n°6, été 2019, p. 47.

6 Il est intéressant de souligner le registre religieux du mot, d’autant plus dans une époque où le mot « réforme » occupe une importance non négligeable  dans le champ politique et médiatique.

7 Baise ton prochain, Dany-Robert Dufour, p. 93.

8 Au sens premier philosophique et non communicationnel.

9 Édito de Maja Hoffmann, Yearbook 2020, p. 5.

10 Édito de Maja Hoffmann, Luma Days 2019.

11 L’Arlésienne n° 6, été 2019, p. 49.

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