De la philanthropie en économie circulaire. À qui profite le crime ?

« À chaque exposition, le nom de l’artiste monte en notoriété et l’œuvre initialement achetée 1000€ en vaut maintenant mille fois plus ». Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil « Manger Luma », publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche.

Le problème avec les riches – comprendre les ultras extrêmement indécemment riches – c’est qu’ils font semblant de donner d’une main pour en récupérer dix, cent ou mille fois plus de l’autre, avec des tonnes d’alibis pour nous faire croire que c’est purement par générosité et grandeur d’âme. D’accord, j’ai clairement beaucoup moins de pognon, mais encore suffisamment de neurones connectés pour ne pas gober la grosse friture avec les arêtes.

Prenons un exemple. Celui de Maja Hoffmann. Elle est l’une des descendantes du fondateur des laboratoires suisse Hoffmann-La Roche, créés en 18961. Les héritiers contrôlent plus de 45% du groupe. Elle est également l’héritière d’une tradition familiale de mécénat née en 1948 en faveur de l’art contemporain et dirige de très nombreuses fondations et galeries dans le monde.

Dans l’univers de l’art contemporain, plus un artiste est exposé, plus sa cote monte, et plus ses œuvres se vendent cher.

Disons donc que j’achète pour 1000 € une œuvre d’un artiste totalement inconnu, mais qui me plaît. Comme tout être humain normalement constitué qui peine à gagner sa croûte et à économiser miette après miette, avoir chez moi une toile ou une sculpture que je trouve belle m’emplit de joie et agrémente avantageusement mon nouvel appartement. Je ne l’ai pas payée très cher, et, même si je ne peux défiscaliser vu que je ne suis pas soumis à l’ISF, j’ai aidé financièrement ce jeune talent. Pour moi, fin de l’histoire.

Chez Maja, ce n’est que le début. Puisqu’elle dirige la fondation Van Gogh, elle propose que son poulain y soit exposé quelques mois (première exposition). Artiste et fondation Van Gogh sous le bras, elle propose son talent au New Museum of Contemporary Art de New York dont elle est administratrice (deuxième exposition) ce qui lui donne encore plus de crédit pour réaliser un accrochage à la Tate Gallery de Londres (troisième exposition) où elle a aussi des billes. À chaque exposition, le nom de l’artiste monte en notoriété et l’œuvre initialement achetée 1000€ en vaut maintenant mille fois plus. Vu que la mécène est également documentariste, un petit documentaire par-ci par-là pour asseoir la notoriété de l’artiste, ne fait pas de mal2. Bien plus rentable que le deal de bas d’immeuble, son patrimoine personnel ne cesse de fructifier de manière exponentielle.

Alors, quand en 2014, Maja Hoffmann crée la fondation Luma, complexe culturel conçu notamment pour la production d’expositions d’art, il y a tout lieu de s’interroger sans se laisser aveugler par les discours généreux et les annonces de total désintéressement, à qui le crime profite-t-il le plus : aux artistes (un peu), aux Arlésiens (un peu aussi, par curiosité d’abord), aux touristes (en balade architecturale entre l’amphithéâtre et la tour), au petit cercle des initiés (qui auraient bien aimé faire pareil s’ils avaient eu les sous), aux élus (qui s’enorgueillissent des emplois précaires induits)... ou bien au portefeuille de la Suissesse. Je vous laisse juge.

- CleG -

1 Un des leaders mondiaux de l’industrie pharmaceutique, présent dans 150 pays, 96 000 salariés environ, chiffre d’affaires de plus de 56 milliards de francs suisses.

2 Documentaire : “Jean-Michel Basquiat : The Radiant Child“. Les œuvres de Jean-Michel Basquiat font partie des collections de Maja Hoffmann.

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