Les voisins vigilants (de la tour)
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Billet de blog 5 oct. 2021

La nuit des morts vivants

« C’est donc au nom d’une autre modernité, aussi destructrice que celle du XXe siècle que s’élève la tour Luma ». Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil « Manger Luma », publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche.

Les voisins vigilants (de la tour)
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L’huma, dites-vous  ?

On pouvait croire le XXe siècle finalement enterré, avec son cortège d’illusions, et de massacres subséquents.

Et voilà qu’à Arles, on voit s’élever – ou se coucher – de curieux monstres semblant sortir comme des fantômes de cette époque destructrice.

Arles avait connu la modernité au Ier siècle av. J.-C., quand les Romains amenèrent leurs techniques de construction, cette notion étrange du confort, et enregistrèrent assez de collaborateurs pour faire disparaître en peu de temps, avec le renfort de la religion, une culture animiste, riche de son contact avec cette forêt, qu’il fallait exploiter pour augmenter la puissance de l’empire, mais aussi comme repère inexpugnable de la résistance.

Arles avait dédaigné une autre forme de modernité, celle qu’amenaient deux pauvres hères de peintres au XIXe siècle, avant de s’en revendiquer cent ans plus tard.

Il était dit qu’elle ne raterait pas le prochain avatar.

C’est donc au nom d’une autre modernité, aussi destructrice que celle du XXe siècle – mais se parant des atours de l’écologie non sans hypocrisie – que s’élève la tour Luma, mieux connue sous le nom de tour de la Sécu, du fait de son financement, que nous n’évoquerons pas ici…

Le monstre émerge donc :

Certes, lentement : depuis le permis de construire accordé, on ne sait par quel miracle (mais nous le saurons bientôt !) le 10 juillet 2013, les 12 874 m2 de planchers – apparemment nécessaires pour accueillir des artistes résidents venus enrichir l’image de la ville – ne sont toujours pas achevés, ce qui, vu l’importance des entreprises mobilisées d’une part, le recours fréquent au travail de nuit, ne laisse que 10 m2 construits à la journée, le travail moyen d’une petite entreprise construisant des maisons.

Pour mémoire, la construction de la tour Eiffel, il y a cent trente ans, avait duré un an et demi, avec une hauteur légèrement supérieure à la tour Luma.

Que dites-vous là ? Il ne s’agit pas d’une vulgaire maison Bouygues (ou Vinci), mais d’un phare de la culture.

Un peu de recherche étymologique s’impose :

  • Luma, nous apprend Wikipedia, est le nom vernaculaire de l’escargot Helix aspersa aspersa. Et l’on comprend alors la lenteur des travaux…
  • Luma est un terme de la vidéo : on pense bien sûr au radical « lumière », celle éclairant le monde… le phare, bien sûr, luttant, avec quel succès contre l’obscurantisme du paysan local, pas encore vraiment romanisé, ni électrisé par le passage des siècles.
  • L’Huma, s’agissant d’un journal communiste bien connu, n’a pas de lien évident a priori. Mais peut-être est-ce la confusion qu’a faite Hervé Schiavetti, croyant que l’on construirait la tour L’HUMA, qui lui a donné une telle indulgence pour le projet.
  • LUMA, ou TMEM43, « est une protéine nucléaire : dont le gène est le TMEM43 situé sur le chromosome 3 humain. Certaines mutations du gène sont responsables d’une forme de dystrophie musculaire d’Emery-Dreifuss ». Et nous voilà enfin sur la piste de l’origine des déformations dont est affecté le monstre.

À lire le panneau de chantier, quelques informations complémentaires enrichissent cette première enquête étymologique :

La lecture de ce panneau nous laisse à penser que des architectes soient impliqués dans cette affaire, mais leurs noms ne sont pas facilement déchiffrables. On peut alors penser que pris de honte, ils ont fait taguer un masque sur leurs noms. À moins que les habitants d’Arles, pas aussi unanimes que cela sur la réussite du projet, aient pris le pinceau ?

À première vue, il est difficile de décider si l’architecture est bien « le jeu savant correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » comme le disait Le Corbusier. Car ici, point de jeu, mais un labeur infini. Elle est bien finie, l’époque où ordre et beauté, luxe, calme et volupté rimaient. Ici d’ordre, point, de beauté, point, point de luxe non plus, car luxe et dépense sont deux notions distinctes : il est des cabanes luxueuses.

L’heure est à la grimace. La grimace qui dure effraie, c’est celle de « l’homme qui rit » de Victor Hugo, celle de Joker, aujourd’hui.

S’il y a des architectes, et si ceux-ci sont bien des architectes de ce siècle, on peut imaginer qu’ils ont réalisé un projet s’inscrivant dans le double contexte : spatial, et temporel.

Arles ? What do you mean ?

Sans doute Arles est loin de Los Angeles, et Frank Gehry n’est jamais venu à Arles (quelle idée aussi de prendre un architecte aussi lointain, quand, dans le domaine de l’esbroufe architecturale, la France est si richement dotée !), sinon il aurait sûrement rencontré le soleil d’Arles, et le mistral. Ceci lui aurait sans doute inspiré une autre architecture.

Mais, ayant pris soin de s’entourer d’un architecte « local » (comme l’indique très ironiquement le panneau de chantier), il lui a semblé, vu depuis la Californie, que Paris est une banlieue d’Arles, et il a délégué un architecte parisien. Lui non plus ne semble pas avoir fait le déplacement vers le Sud.

Autre surprise : il s’agit visiblement d’une tour, même si, très curieusement, sans doute pour ne pas attirer l’attention de l’architecte des bâtiments de France au moment de l’examen du permis de construire, le projet est désigné sous le nom de bâtiment « A », nom très sibyllin, ne voulant rien dire ; et laissant espérer, ou redouter, c’est selon, une série alphabétique, vers un Z final qui ferait ressembler Arles à Dubaï : le règne de l’argent s’est toujours, depuis San Gimignano et Bologne, accompagné de la construction de tours prétentieuses.

La tour donc tourne toutes ses ouvertures disponibles du côté du mistral, et refuse obstinément d’ouvrir un œil du côté du beau soleil provençal.

Une tour Trump ?

Ce mépris des conditions climatiques locales est une chose. Après tout, le climat est chose changeante, paraît-il…

Et justement, il paraît qu’il change, mais sous l’influence de divers facteurs d’origine humaine, dont les dépenses d’énergie, et leur effet sur la densité de CO2 dans l’atmosphère.

Analysons sous cet angle-là le bâtiment :

Il se présente comme un gigantesque radiateur aux milliers de facettes de métal, pour ainsi échanger un maximum d’énergie avec le site. Sa forme de tour et les multiples contorsions de ses profils, semblent augmenter à loisir la surface de l’enveloppe, à une époque où la compacité règne.

L’usage de matériaux comme le béton, mais aussi l’acier, dans des quantités délibérément augmentées du fait de l’absence de rationalité d’une structure condamnée à suivre les délires de l’artiste, est une ode au gaspillage.

L’immense camembert vitré, organisé comme un four solaire, ne pourra devenir habitable qu’au prix d’un effort intense de climatisation.

On ne comprend pas bien la présence des facettes de revêtement, dans cette partie interne : en partie haute, elles semblent par contre judicieusement disposées pour, de quelque point qu’on les regarde, renvoyer dans l’œil de l’observateur un reflet toxique : éblouir, c’est tout ce qu’elle sait faire, comme si cela faisait partie du programme. Mais éblouir ne suffit pas, il faut encore aveugler : c’est ce que nous allons voir…

L’hiver, la tour battue par le mistral sifflant bruyamment entre ses lamelles de métal, les détachant peu à peu, ne pourra se réchauffer, en restant obstinément aveugle au soleil.

Le président Trump, compatriote de l’architecte, est convaincu, ou fait semblant d’être convaincu, que le réchauffement climatique est une fable. Cela semble être aussi le cas des architectes du projet, qui n’ancrent donc leur projet ni dans le site, ni dans l’époque, ce temps difficile où remettre en question les convictions du XXe siècle devrait être un nécessaire premier pas.

On dirait de la tour qu’elle est l’accomplissement d’un programme politique trumpien : l’énergie ne manque pas, on peut jeter les matériaux environnementalement coûteux par les fenêtres, et contribuer à rassurer le monde sur l’inexistence de tout problème climatique.

Ou une tour Macron ?

« En même temps », c’est le slogan du désastreux règne de Macron Ier.

La formule dépliée, signifie, tout le monde l’a aujourd’hui compris : « je vous raconte ceci, et en même temps je fais le contraire. » Ce qui est la définition même de l’hypocrisie. Mais aussi, plus simplement, du mensonge.

 Le mensonge est celui-ci :

« Considérée comme un outil de production pour les multiples initiatives lancées par Maja Hoffmann, la fondation Luma produit, soutient et finance des projets artistiques audacieux qui visent à approfondir la compréhension des questions liées à l’environnement, aux droits humains, à l’éducation et à la culture. »

Il est question de droits humains, d’éducation, de culture et d’environnement, et, bizarrement, avant de prendre connaissance de cette phrase qui agrémente la page d’accueil du site Luma-Arles, la tour nous avait délivré, par sa seule architecture un message bien contraire : la domination, le mépris du lieu, de ses habitants et des conditions environnementales, la gabegie, et le manque de la plus élémentaire culture architecturale, soit le message trumpien déchiffré plus haut.

C’est la coexistence de ce message trumpien avec sa dénégation officielle, par le biais du site, où figure en bonne position la photo de l’horreur, c’est ce « en même temps » profondément macronien, qui fait de la tour le symbole du royaume, son Versailles, et sa Bastille.

Puisse-t-elle choir, comme son ancêtre.

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