Les voisins vigilants (de la tour)
Abonné·e de Mediapart

17 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 sept. 2021

Après Luma ou : comment dépasser les signifiants vides de l'art...

« Ne retenez peut-être qu’une chose : Luma = fascisme ». Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil « Manger Luma », publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche.

Les voisins vigilants (de la tour)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après Luma ou : comment dépasser les signifiants vides de l'art à l'ère philanthropique

Vous m’avez invité aujourd’hui pour parler du projet Luma Arles et vous m’en voyez ravi.

Mais avant toute chose je me disais qu’une bonne entrée en matière consisterait à expliquer pourquoi j’en suis venu à m’intéresser spécifiquement à cette institution. D’abord il me semble important de préciser que je ne suis pas chercheur et que mon travail n’a pas vocation à produire des savoirs académiques sur la base de données empiriques. À ce sujet, je ne suis pas non plus Arlésien et je ne veux donc pas parler au nom des personnes qui localement subissent chaque jour la violence de l’écosystème Luma dans leurs corps et dans leurs vies. Néanmoins je suis artiste et c’est depuis cet endroit que je me sens légitime et juste pour en parler puisqu’en effet, depuis mes premiers pas dans le champ de l’art contemporain, j’ai très vite réalisé que l’idéologie de la philanthropie privée et les logiques du mécénat d’entreprise constituaient désormais la clé de voûte du tout petit enclos dans lequel l’artiste officiel et légitime est aujourd’hui autorisé à intervenir.

Cette prise de conscience, plutôt tardive, des transformations institutionnelles qui s’opèrent dans mon champ culturel a pu se faire grâce à mon expérience subjective de ces contextes. Je pense notamment à ma sortie d’école d’art synchrone de l’ouverture presque simultanée de Lafayette Anticipation, de la fondation Louis Vuitton, du fonds de dotation Emerige, de la fondation Fiminco, mais aussi à ma participation à des expositions à la fondation Ricard. Mes réactions ne se sont pas fait attendre longtemps face à la violence, aux nombreuses incohérences et à la malhonnêteté intellectuelle des différents dispositifs en place au sein de ces institutions, qui ne sont ni mieux ni moins bien que les dispositifs institutionnels d’autrefois mais seulement une continuation reconfigurée des fonctions traditionnelles de l’art contemporain, à savoir : réaffirmer les rapports de domination qui régissent le monde social par l’exclusion et l’invisibilisation des dominés.

Afin de bien saisir les contours de ce qui allait devenir l’un des objets d’étude de ma recherche artistique, j’ai débuté un travail visant à cartographier les différentes formes institutionnelles de nature mécénique ou/et philanthropique en France. Très vite le cas de la fondation Luma m’est apparu comme l’exemple le plus radical en raison de la disproportion du projet par rapport à l’échelle du territoire sur lequel elle s’implantait. Elle s’est imposée comme la manifestation extrême des pouvoirs que personnellement je souhaite voir destitués.

J’aurais évidemment pu évoquer les cas tout aussi problématiques de la fondation Louis Vuitton, ou de la collection Pinault. Néanmoins il m’a semblé que ces modèles répondaient à des logiques non plus identifiées dans leur manière de littéralement se substituer à l’ancienne forme muséale étatique, mais désormais à des fins promotionnelles de leurs produits de luxe et aux frais du contribuable. Il y aurait évidemment encore beaucoup à redire à ce sujet, mais j’ai souhaité me concentrer principalement sur le cas de la fondation Luma, parce que ce projet convoque les grands récits mythologiques de la philanthropie privée du XIXe siècle. Si d’un point de vue anglo-saxon cette philosophie libertarienne peut sembler datée voire ultra-conservatrice (je pense par exemple aux Rockefeller, aux Bill et Melinda Gates, à George Soros, la fondation Ford…), cette narration institutionnelle ne connaît que très peu de précédents en France et semble ouvrir une nouvelle voie pour d’autres projets qui s’inspirent de ce modèle ancien.

Comme le rappelle très bien le sociologue Alexandre Lambele, la philanthropie privée moderne s’est développée au cours du XIXe siècle dans un esprit de contestation. Une contestation d’abord adressée envers et contre l’Église mais aussi et surtout une contestation de l’État et de sa légitimité à conserver un monopole dans certaines politiques publiques. Ce courant en faveur d’un mode alternatif de gouvernement du social propose notamment un discours d’excellence fondé sur l’expertise des élites contre des modes de prise de décision soit issus du suffrage, soit carrément autonomistes. Ses tenants opposent souvent la technicité aux décisions démocratiques ou autogérées en mettant de côté la lutte politique pour privilégier une alliance entre une capacité entrepreneuriale et une capacité scientifique.

Alors si c’est bien beau sur le papier, il serait néanmoins extrêmement problématique de se contenter de cette définition partielle qui reviendrait à nier l’immense responsabilité de cette même élite dans la consolidation d’un modèle de société qui n’a de cesse de renforcer les inégalités de classe à l’intersection de toutes les autres dominations (raciales, de genre, etc).

Mais revenons à Arles pour essayer de mieux comprendre de quoi Luma est le nom. La façon dont je procède généralement dans mon travail consiste à essayer de venir le plus brutalement possible confronter les éléments de langage convoqués par la communication des institutions à la réalité des pratiques effectives de ces mêmes institutions.

En l’occurrence par le biais des outils de communication de la fondation et par la voix de Maja Hoffmann elle-même, héritière milliardaire de l’entreprise pharmaceutique Hoffmann-La Roche à l’origine du projet, nous apprenons je cite :

« Que la fondation se donne pour mission de produire, soutenir et de participer à des projets artistiques exigeants qui œuvrent à une meilleure compréhension des problèmes liés à l’environnement, aux droits de l’homme, à l’éducation et à la culture. L’esprit de notre projet est de faire en sorte qu’il soit un activateur du tissu artistique, culturel, écologique, social et économique d’Arles. »

En passant outre le fait que tous ces mots mis ensemble ne renvoient qu’à des abstractions creuses et des inepties, il est néanmoins parfois intéressant de se saisir des armes de l’adversaire pour mieux les retourner contre lui.

Donc s’agissant dans un premier temps des problèmes liés à l’environnement : peut-on sérieusement penser qu’ériger ex nihilo une tour de cinquante-sept mètres de haut facettée de béton et de métal consiste en un projet zéro déchet ? Il est évident que non ! Les tours sont par ailleurs des gouffres énergétiques avec de forts besoins de rafraîchissement en période de chaleur et de grosses déperditions d’énergie en période hivernale et ce malgré tous les labels « développement durable » obtenus par le projet.

Passons maintenant à l’aspect culturel du projet et au prétendu « activateur de tissu artistique ». La fondation a confié son programme à un core group composé de Hans Ulrich Obrist, Beatrix Ruff, Liam Gillick et Phillipe Parreno qui à eux et elle seul·e·s représentent le point de vue le plus radicalement orthodoxe du monde l’art occidental des vingt-cinq dernières années. Toutes et tous ont une responsabilité incontestable dans le renforcement d’un monde de l’art au service des hégémonies en place et donc dans la conservation de l’ordre socio-politique.

Mais à ce projet culturel calibré pour une élite mondialisée totalement déconnectée d’une population locale peu concernée par ces régimes de représentations et ces préoccupations de privilégiés, vient se greffer un immense projet économique de développement touristique de luxe. Ce projet de développement repose notamment sur une stratégie de conquête du centre-ville d’Arles par le rachat progressif de nombreux bâtiments reconvertis ensuite en hôtels de luxe et restaurants gastronomiques.

En effet, en parallèle de ce projet ont été créées plus d’une vingtaine de structures juridiques toutes à but lucratif et à l’actif de Maja Hoffmann, comprenant notamment « Les Maisons d’Arles », un complexe hôtelier et de gastronomie qui rassemble :

- trois hôtels de luxe : Le Cloître, Le Nord Pinus, L’Arlatan ; 

- un restaurant étoilé : La Chassagnette ; 

- une guinguette bistronomique : L’Épicerie ;

- la cantine de la fondation Luma : Le Réfectoire

Or nombreuses sont les promesses de gloire et de prospérité adressées aux Arlésien·ne·s qui se fondent sur d’abstraites théories du ruissellement économique. Mais là encore la question se pose de savoir à qui profite réellement ce projet puisque l’ensemble des infrastructures Luma a avant tout été pensé pour servir les intérêts d’une élite économique mondialisée. Sur place, il ne reste plus que les postes de service sans aucune responsabilité (serveur, nettoyage, gardiennage et sécurité) attribués à quelques rares habitants locaux. D’autre part la stratégie immobilière de Maja Hoffmann a largement renforcé les processus de ségrégation à l’œuvre à Arles, dans une ville où le taux de pauvreté plafonne à 23%.

Enfin, s’agissant de la question des droits humains et de la provenance des fonds de la fondation Luma, est-il nécessaire de rappeler que le commerce d’antidépresseurs et les différentes condamnations de l’entreprise Hoffmann-La Roche pour avoir créé un cartel d’entreprise d’entente sur les prix des médicaments ne correspondent pas exactement à l’idée que l’on pourrait se faire du respect de potentiels droits humains universels et égalitaires ? Il est donc nécessaire de rappeler que la fondation Luma est aussi un projet d’artwashing d’une entreprise capitaliste dont le capital est issu de l’exploitation et de la destruction des corps.

Vous l’aurez donc compris, Luma est devenu le laboratoire d’expérimentation des vieilles recettes d’un néoliberalisme autoritaire tel que décrit chez Grégoire Chamayou dans son ouvrage La société ingouvernable. On voit bien comment ce système disciplinaire vaguement camouflé dans un progressisme libéral dépolitisé favorise les favorisés et continue de défavoriser les défavorisés. Fondamentalement Luma a pour effet de renforcer les inégalités et les ségrégations sociales et culturelles déjà à l’œuvre sur le territoire arlésien. L’exacerbation de ce phénomène inégalitaire, comme partout en Europe, joue son rôle d’accélérateur dans l’implantation des partis néo-fascistes qui capitalisent sur les frustrations engendrées par ce modèle.

Donc pour tous ceux et toutes celles qui auraient décroché durant ma lecture un peu indigeste, j’en conviens, ne retenez peut-être qu’une chose :

Luma = fascisme.

Il arrive souvent que l’on reproche à la critique d’être porteuse de passions tristes, on la pathologise en un syndrome dépressif, c’est la raison pour laquelle aujourd’hui je souhaite répondre positivement à l’injonction de devoir accompagner toute critique d’une proposition alternative au modèle existant, même si en l’espèce, le simple fait de déconstruire le projet Luma me semble être en soi une approche constructive. Pour faire simple il suffirait de faire le contraire de ce qui est actuellement mis en place sur le territoire arlésien :

- destituer Maja Hoffmann, abolir son mode de gouvernance féodal ultra verticalisant

- reconvertir les hôtels et restaurants des maisons d’Arles en logements sociaux, CROUS et centre d’accueil pour migrants !

- réunir une assemblée communale afin de décider du démantèlement et de la reconversion de la tour Luma et des hangars environnants ainsi que de l’attribution du budget de la fondation.

Mais finalement la question aujourd’hui n’est même plus là, puisque mon pouvoir individuel de réformer Luma est inexistant. En revanche, il s’agit pour moi de commencer à changer de comportement individuel. Cela consiste à me demander comment, en tant qu’artiste qui bénéficie d’un droit à la parole et d’une visibilité de privilégié, ne pas continuer à devenir le rouage de cette machine infernale ? À titre personnel je ne veux pas, ou devrais-je dire je ne veux plus, occuper la place à laquelle mon statut d’artiste me destine dans la reproduction de cette domination, en étant soit complice de gentrification, soit complice d’artwashing. Cela revient à se demander s’il est possible d’envisager une approche qui consisterait à rejeter toutes les formes que prennent aujourd’hui les institutions d’art contemporain et les personnes de pouvoir qui les ratifient.

Si d’un côté il semble essentiel d’ouvrir des discussions à ce sujet, il me paraît également important de souligner que nous ne nous trouvons plus dans le temps de l’indignation et de la prise de conscience après des dizaines d’années de critique institutionnelle qui nous ont suffisamment informés sur la capacité de ce champ culturel à nous socialiser dans des discours et des actes qui reproduisent la domination.

Or penser contribuer activement à un changement politique en se contentant de continuer à passer par les formats et les régimes de représentations classiques de l’art (du type le format de l’exposition ou la perpétuation du statut de l’artiste individuel), ou encore en remplissant nos bibliothèques des livres des éditions La Fabrique et en likant les post Instagram de Decolonize This Place, revient à profondément se mentir à soi-même. Plusieurs événements récents me laissent penser néanmoins que des formes d’action sont en train d’émerger au-delà du discours et de la consommation de la pensée contestataire commodifiée. Il semblerait qu’il soit possible d’entrevoir l’espoir que ces outils nous invitent peu à peu, en tant que participant·e·s du champ de l’art contemporain, à devenir les sujets actifs de nos propres vies et à participer à une résistance politique concrète.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
En Pologne, le calvaire des exilés
Dans notre émission ce soir, reportage aux portes de l'Union européenne, où des migrants et des migrantes sont toujours retenus dans des conditions inhumaines. En plateau : Anaïs Vogel, qui a fait cinq semaines de grève de la faim pour dénoncer le traitement des exilés à Calais, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS. 
par à l’air libre
Journal — France
La candidature de Zemmour prend une mauvaise tournure
L’ancien éditorialiste de CNews et du Figaro a officialisé, mardi, sa candidature à l’élection présidentielle dans un clip reprenant toutes ses obsessions identitaires. Sur le terrain, sa campagne est devenue particulièrement compliquée.
par Lucie Delaporte
Journal — France
Pour Pécresse et Bertrand, une campagne aux airs de pénitence
Après avoir claqué la porte du parti Les Républicains, ils ont repris leur carte pour obtenir l’investiture présidentielle. Pendant des mois, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont remis les mains dans le cambouis partisan et arpenté les routes de France pour convaincre.
par Ilyes Ramdani
Journal — France
Les macronistes s’offrent un rassemblement de façade
Divisée avant d’être officiellement unie, la majorité présidentielle s’est retrouvée, lundi soir, pour tresser des louanges à Emmanuel Macron et taper sur ses adversaires. Un exercice poussif qui ne risque pas de « marquer l’histoire ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
La beauté fragile d'un combat
« Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. » Parfois, par la grâce du documentaire, un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer « L’hypothèse de Zimov  », western climatique, du cinéaste Denis Sneguirev, à voir absolument sur Arte.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé