Les voisins vigilants (de la tour)
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Billet de blog 3 sept. 2021

L’avorteuse et le bleu-bite

« Sa tour illustre à merveille ce que la langue des oiseaux enseigne. Cette tour est morte avant même d’avoir été érigée ». Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil « Manger Luma », publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche.

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La langue des oiseaux, ici convoquée comme méthode, ne concerne jamais les personnes mais seulement les mots qui les évoquent et les invoquent. Qu'importe que M.H. existe vraiment comme chose, car ce qui nous intéresse c'est la puissance occulte des mots qui la recouvrent, l'enveloppent, la font disparaître comme individu et la font advenir comme fanal du désastre, et signe des temps crépusculaires.

Ce qui distingue la Kâli-Yuga, l’âge noir annoncé par la cosmologie hindoue, des doctrines de l’effondrement, c’est que dans l’apocalypse prophétisée par les traditions orientales, les signes avant-coureurs ne sont pas à repérer dans la perte de biodiversité ou dans la catastrophe climatique, mais dans un ensemble de signes civilisationnels qui sont autant de marqueurs de la dévastation intérieure et symbolique de l’époque. Si la psychiatrie clinique découvre soudainement que notre siècle est d’abord celui de l’effondrement du symbolique et du Grand Remplacement de la névrose ordinaire par des psychoses de masse, elle se contente de redire finalement, dans son vocabulaire à elle, les grandes intuitions millénaires de toutes les traditions spirituelles, que l’on se tourne du côté de l’Inde ou vers les Edda scandinaves avec le Ragnarök, ou encore dans l’Égypte tardive avec les chapitres XXIV et XXV de l’Asclépios. À chaque fois, la disparition de la civilisation est signalée par ce qui cause vraiment son déclin, à savoir l’écroulement de structures spirituelles et la dégringolade des ossatures psychiques qui vont avec. Or l’affaissement de la vie intérieure se manifeste également par la ruine des signes par quoi elle se manifeste, que ce soit l’univers du langage, celui des rêves, mais aussi des récits et du bâti. On n’a donc jamais mesuré que la sixième extinction des espèces n’est rien devant la colonisation du psychisme humain par la marchandise spectacularisée. À ce titre, les collapsologues auraient beau jeu, pour essayer de ne pas être emportés par la dévastation qui vient, et pour envisager une riposte, voire une offensive insurrectionnelle qui tarde à venir, ils auraient beau jeu, dis-je, de ne pas parler avec la langue de l’Adversaire. Car penser et dire la fin du Capitalocène et de la techno-industrie avec les mots mêmes de cette dernière, énoncer des chiffres et des statistiques, essayer de conscientiser les contemporains en recourant aux modalités même de la pensée techno-rationnelle, c’est vouloir lutter contre le déclin, mais en être les promoteurs. Les collapsologues sont tous venus de la science universitaire et de la technique instrumentale, ils recourent au même langage, un langage vidé de toute charge symbolique, de toute puissance poétique, de toute armature ésotérique. Analysant l’effondrement civilisationnel avec les mots mêmes qui causent l’effondrement symbolique et spirituel, ils sont les idiots utiles du système et, comme leurs grands frères staliniens d’il y a cent ans, croient œuvrer pour le prolétariat en le passant au peloton d’exécution. Le drame est bien là : il faut se garder de notre droite, qui travaille à l’écocide par le capitalisme ; et il faut nous garder de notre gauche, qui prolonge et planifie l’extermination de toute humanité en l’homme par le traitement désymbolisé des luttes.

Tout combattant dans l’âge sombre de la Kâli-Yuga, tout partisan de l’insurrection et de la lutte bientôt armée, tout hétérotope travaillant à construire des poches de résistance et des archipels de socialité clandestine, doit donc troquer la méthode désymbolisante des collapsologues contre une autre. Celle-là, je la nomme, lecture ésotérique du quotidien, en ce qu’elle disloque et disqualifie la parole désubjectivée, ruine la clarté communicationnelle et restitue à l’âme – comme principe de l’ineffable – sa vertu cryptique. Cette méthode, c’est celle de la langue des oiseaux, telle que pratiquée depuis des siècles (Et l’alchimiste Robert Marteau la repère déjà chez Homère), et dont l’une des déclinaisons fut, depuis l’arrivée des Gitans en Camargue, l’argot, la langue secrète des Frères Errants (Ach Brojsch en yiddish).

Je voudrais donner ici un exemple de cette méthode en procédant en deux étapes. Je soumettrai Maja Hoffmann et sa tour Luma à une écoute symbolisante. Je chercherai à les lire toutes deux comme des anti-symboles, comme deux symptômes de la psychose dominante, celle de la perte du symbolique. Je chercherai ensuite à les associer pour comprendre quelle histoire elles nous racontent sur cette période de fin du monde. Je veux chercher à penser cette conjonction pour un signe manifeste de l’effondrement du monde, de ce monde, dont nous ne voulons plus, et dont Maja Hoffmann et sa tour sont le dernier couple de dinosaures.

*

On sait que le prénom Maja renvoie à la racine hébraïque qui évoque la goutte d’eau de mer, le liquide matriciel, et par extension, tout l’imaginaire de la féminité hydrante et nourricière. Marie et Myriam dérivent d’ailleurs de cela. Mais d’Hoffmann, on sait moins qu’il signifie étymologiquement en allemand, l’homme de cour, soit le courtisan. De telle sorte que Maja Hoffmann est la matrice et le fonds utérin duquel sort le putassier des princes, l’aristocrate qui vit aux dépens de qui il flatte, le flagorneur qui encense et baise la main qui le nourrit.

Or sa tour se « dresse » à Arles, cité qui doit son nom au gaulois Arelate, « ce qui est face à la plaine marécageuse ». Il y a donc ici un double enchevêtrement symbolique extrêmement riche de sens. D’une part la cour et l’or du palais (Hoffmann) se mêlent à la fange et à la vase. D’autre part, les eaux fécondes de la Mère Universelle (Maja) se confondent avec les boues et les eaux cloacales des marécages. Comment comprendre cette rencontre entre les boues et l’intrigue, entre la Source universelle de l’afféterie mondaine, et les eaux troubles de l’indétermination (Arelate) ?

C’est sans doute parce qu’il s’agit moins de mélange que de descente. Ce qui se décrypte derrière le rébus de Maja Hoffmann en Arelate, c’est moins la conjonction des opposés (eau de vie/ eau de mort ; courtisan/bourbier) que la dégradation du principe aristocratique en son contraire. Que Maja Hoffmann descende à Arles signifie analogiquement que l’exigence de royauté s’embourbe et s’englue dans le marécage de l’indifférencié. Cette chute du principe solaire dans la boue, c’est bien toute l’aventure du siècle qui se pose comme une anti-alchimie. Ce n’est plus le plomb qui se convertit en or, mais l’or qui se change en plomb. Là est le vrai glyphe de la venue de la milliardaire en terre de Camargue. Elle est l’incarnation, sans qu’elle le sache, de l’involution spirituelle de notre temps, celui de l’alchimie à rebours. Or si l’alchimie est la promesse de l’immortalité, ce qui se donne à voir dans la descente de la Mère des aristocrates déchus dans la boue de l’informe, c’est d’abord la nécrose, la ruine et le pourrissement. On croit que Maja Hoffmann descend dans un hôtel à Arles. En vérité, c’est le ventre de la corruption de toute grandeur qui se répand dans la fange.

*

Sa tour illustre à merveille ce que la langue des oiseaux enseigne. Cette tour est morte avant même d’avoir été érigée. Illustration scandaleuse du Capitalocène, dégueulis monumental de béton, de verre, de climatiseurs et de ferraille, cette tour est déjà un vestige du monde passé et une ruine avant même qu’elle soit inaugurée. Mais la tour s’appelle Luma, en l’honneur à ses deux enfants, Lucas et Marina. Lucas, on le sait bien dérive de lux, la lumière. Quant à Marina, elle est un dérivé de Marine, elle-même se rapportant à la mer. Voilà donc que cette tour de cinquante-six mètres commence par la lumière et finit par la mer. Prenons-la au mot. Lorsque la lumière solaire pénètre l’élément marin, jusqu’à cinquante mètres de profondeur, on est en zone oligophotique, où la photosynthèse est encore possible, où le nuancier chromatique est perceptible. Passée cette limite, précisément à hauteur de la taille de la tour, les végétaux verts se raréfient et meurent, les couleurs s’assombrissent, disparaissent pour ne laisser la place qu’à un bleu nuit toujours plus profond. Les cinquante mètres de profondeur marine suffisent pour que la lumière naturelle s’appauvrisse et que tout le décor soit de bleu.

Or le bleu a toujours été associé à l’impuissance. Évoquant le ciel, contre le rouge qui en appelle à la force, que ce soit celle du sang, de la pourpre des empereurs, de la passion amoureuse ou de la révolution, le bleu renvoie aux valeurs inverses qui sont celles de la méditation ou de la candeur. Ainsi de la Vierge, qui apparaît toujours de bleu vêtue. Le vocabulaire ordinaire moque d’ailleurs gentiment l’incapable, le novice ou l’innocent en le traitant de « bleu ». C’est donc que cette tour-là, rattachée symboliquement à l’empire du bleu, n’est pas associée à la puissance et à la force, mais au contraire à la faiblesse et à la mollesse. D’ailleurs, il suffit pour s’en convaincre de constater sa forme. Si l’architecte Gehry s’est fait une spécialité des maisons tordues, la tour Luma évoque un pénis ramolli qui peine à se dresser sur les sommets d’Arles. Du temps où les bagnards de Cayenne étaient condamnés à passer le reste de leur vie en geôle, ils se mettaient parfois en couple, le détenu jouant le rôle de la femme se faisait alors tatouer le sexe en bleu. Ainsi signifiait-il aux yeux de tous qu’il renonçait à en faire usage et, dans la relation sexuelle, adoptait une position passive. Si la tour Luma est bien un phallus passé au bleu, une bleu-bite en somme, cela signifie donc qu’elle est une figuration de l’impuissance sexuelle et de la passivité pénienne.

Ce que nous raconte Maja Hoffmann qui descend à Arles pour y bâtir sa tour Luma ? L’histoire de la rencontre improbable entre l’avorteuse de toute grandeur et un bleu-bite…

*

Ainsi donc cette brève méditation en langue des oiseaux aura permis à nos lecteurs, nous l’espérons du moins, de réactiver une lecture ésotérique de cet événement. Là où des esprits dévastés intérieurement cultivant la psychose dominante du siècle qu’est l’effondrement symbolique croient voir une avant-garde ébouriffante de la culture ou une injure à la Camargue, nous voyons autre chose et autrement. Nous lisons cet événement comme un rébus hiéro-historique. Nous n’arrivons pas à voir que Maja Hoffmann soit descendue à Arles pour y bâtir la tour Luma. Nous voyons un signe des temps, celui des temps noirs de l’effondrement. Nous entendons, nous qui dressons l’oreille occulte à la musique des oiseaux de l’invisible, le chant grotesque et bouffon qui raconte l’histoire d’une reine-matrice de laquelle s’écoulent les avortons corrompus de la royauté solaire, qui sont engloutis dans les fanges et le bourbier de l’âge de plomb. Nous entendons l’histoire d’un dieu-sexe ramolli et flasque, barbouillé aux couleurs de l’impuissance qui demande qu’on l’adore encore. Nous entendons la danse nuptiale de ces deux-là, leurs roucoulades loufoques et lamentables.

Lecteur, lectrice, voudras-tu t’asseoir avec moi, pour écouter ainsi, hilare et incrédule, cette geste de la fin des temps, où une très vieille femme au ventre fatigué et stérile répandant dans sa traîne des courtisans corrompus qui se vautrent dans la fange, est en train de danser autour d’un totem de ferraille cabossé, en forme d’un très vieux phallus qui n’arrive plus à bander ?

Et voudras-tu, avec moi, un jour prochain, engager la riposte et l’offensive symbolique qu’il faut ? Voudras-tu restaurer avec moi l’antique alchimie, celle qui convertit le plomb en or et le peuple en roi ? Et voudras-tu réveiller le grand phallus dormant, afin qu’il rougeoie et se dresse, dans la belle ardeur de la révolution et de la colère ? Mais pour cela, il faudra passer du bleu nuit à la braise, et renverser la tour LUMA pour qu’enfin elle s’ALUM…

Arles,

le jour des cent quarante-six ans du magicien Eliphas Lévi.

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