L’éléphant dans la pièce

« L’héritière des laboratoires pharmaceutiques Hoffmann-La Roche s’engage donc pour "l’intérêt général" et ne lésine pas sur les moyens ». Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil « Manger Luma », publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche.

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Emanuele Coccia – C’est un virus qui a tué la ville. La ville est morte et pour toujours.

Maja Hoffmann – Je trouve ça incroyable, « la mort des villes ». Qu’est-ce qu’on pourrait garder des villes ?

Emanuele Coccia – L’art !

Maja Hoffmann – Ah ! oui, l’art ! L’art et les artistes !

Extrait authentique. https://www.luma-arles.org, 12 mai 2021.


Les vulnérables font désormais partie (sans surprise) de la nouvelle mission civilisatrice, cibles d’une philanthropie paternaliste soucieuse d’entraver toute émergence d’une nouvelle conception d’habiter le monde, d’être humain dans le monde.

Une théorie féministe de la violence, Françoise Vergès, Éditions La Fabrique, 2020.

« Les musées et les fondations d’art contemporain sont devenus les jumelles à travers lesquelles il est possible de deviner notre avenir » croit entrevoir Coccia. […] Et c’est avec ce genre d’opticiens que Coccia pense pouvoir sauver « les arbres » qui lui sont chers. Il y a des degrés de l’égarement politique des intellectuels qui laissent pantois.

- Figures du communisme, Frédéric Lordon, Éditions La Fabrique, 2021 -


La fondation Lucas Marina Hoffmann, dite Luma, ne se contente pas de nous imposer son art contemporain, elle a aussi un projet pour la ville d’Arles, et se veut « porteuse d’une réflexion sociétale ». Et c’est bien là le plus grave.

Le lumanisme est un humanisme

Maja Hoffmann l’affirme : « je ne suis pas une intello ». Pour autant, tous les ans, elle et son équipe organisent à Arles les « Luma Days », un forum annuel d’art et d’idées, à prétention internationale. En 2017, on y recevait du beau monde, et rarement arlésien, pour penser rien de moins que l’avenir d’Arles et imaginer la bio-région de demain. L’année suivante, l’hospitalité est au programme, puis ce sera l’interdépendance et la géographie du changement. Bien entendu, les ateliers qui s’y déroulent sont participatifs, on débat, on se donne la main pour un monde meilleur et on fabrique de l’intelligence collective, et tout ça, tous ensemble. Exit la conflictualité politique, cachez cette puissance capitaliste destructrice que je ne saurais voir.

L’idéologie des scouts qui règne là rencontre inévitablement son public favori : les « cuculs ».

Il ne faut pas s’y tromper, « cucul », ça n’est pas juste pour rire : c’est un concept – mais attrapé chez Gombrowicz, retravaillé par Lucbert à des fins nouvelles […].

Le “cucul”, c’est l’amour immodéré de la concorde, immodéré parce qu’il va au point de ne plus voir quand il y a de la discorde. Le signe indubitable de la “cuculerie” réside dans une passion si angoissée de l’harmonie sociale qu’elle ne peut pas supporter la moindre vision de conflit. D’où suit nécessairement l’évacuation de toute politique, ou plutôt sa dissolution caractéristique dans la morale – d’une part dans le partage entre la qualité morale des “cuculs” et la défectuosité des autres [...].

Et tout ceci est très joyeusement bigarré, car il y a bien 50 nuances de « cucul ». Ainsi, donc, le « culcul » du patronat catholique humaniste, qui ne voit même plus ses stock-options à lui, ni le SMIC des autres, mais juste « des hommes de bonne volonté ». Car c’est ainsi qu’on règle les « problèmes » : avec de la bonne volonté. Mais également le « cucul démocratique » qui, lui, voit bien que de temps en temps l’harmonie fait défaut, mais croit très fort en la magie résolutoire du débat : on va parler on va se parler. C’est la version dialogique de la « bonne volonté » : au bout des Grands Débats et des Conventions Citoyennes, il y a la paix des consensus. Enfin il y a la gauche « cucul » : après une longue rééducation orthophonique, elle a fini par réapprendre à dire « capitalisme », donc elle sait que ça existe, elle a compris qu’il y avait le capital et le travail, mais, le porche de l’église en moins, elle aussi rêve secrètement de réconciliation, au moins de rapprocher les points de vue, en tout cas que le capital écoute le travail.

Figures du communisme, Frédéric Lordon, Éditions La fabrique, 2021

Et que Maja Hoffmann écoute les Arlésiens.

La magie opère, auprès des cuculs. Une bonne dose d’art contemporain, une cuillère à soupe de bonté d’âme, le tout saupoudré d’intérêt général et voilà que l’éléphant dans la pièce a disparu. L’enjeu est de taille car l’animal est énorme et il sent le soufre.

Oubliez que votre hôte, riche en milliards, vous invite grâce à sa fortune héritée d’un géant pharmaceutique familial. Répétez plutôt que Maja Hoffmann est une chance pour la ville d’Arles et qu’elle ne tardera pas à être le premier employeur de la ville.

Oubliez aussi que papa Hoffmann siégeait au conseil d’administration de la boîte quand a eu lieu la catastrophe de Seveso en 1976 dans une de ses usines. Oubliez que le nuage de dioxine a provoqué l’intoxication de dizaines de milliers de personnes (des lésions cutanées jusqu’aux tumeurs au cerveau) et qu’aucun dirigeant du groupe Hoffmann-La Roche n’a été inquiété par la justice. Répétez plutôt que papa était avant tout un fervent défenseur de l’environnement et ornithologue passionné qui a fondé le WWF et le centre de recherche La Tour du Valat en Camargue.

Oubliez également qu’en 2001, la petite entreprise familiale est reconnue coupable d’avoir créé un cartel d’entreprises pharmaceutiques dans le domaine des vitamines et est condamnée à verser une amende record de 462 millions d’euros. Répétez plutôt que Maja Hoffmann s’engage depuis des années pour la ville, la création, l’environnement, les droits de l’homme, l’éducation…

On s’amuserait presque à penser que les milliardaires philanthropes investissent dans l’humanisme proportionnellement aux désastres sociaux, environnementaux et coloniaux que leurs activités et leur enrichissement même ont produit dans l’Histoire. Laver l’éléphant et le faire disparaître.

Faire alliance

L’héritière des laboratoires pharmaceutiques Hoffmann-La Roche s’engage donc pour « l’intérêt général » et ne lésine pas sur les moyens.

Grâce à des rémunérations très élevées, elle s’offre ainsi les services d’un éventail d’intellectuels qui brasse très, très large. En effet, dans les différents espaces possédés par la milliardaire on peut même assister à des conférences ou lectures de militants anticapitalistes, écologistes, féministes, antiracistes et décoloniaux. C’est ainsi que l’on a pu voir défiler à Arles, le temps d’une intervention, Paul B. Preciado (qui depuis 2020 a rejoint officiellement le « core group », premier cercle des penseurs lumaniens), Virginie Despentes, Sandi Hilal, Elsa Dorlin, Alain Caillé, Maryse Condé, Richard Sennet, Béatrice Dalle, Bernard Stiegler, Jean-Baptiste Fressoz ou Baptiste Morizot. Et demain Bruno Latour et bien d’autres.

Nous considérons certains d’entre eux comme des intellectuels alliés et imaginons allègrement qu’ils ne sont pas dupes de l’opération de blanchiment symbolique que s’offre l’héritière en utilisant leur image de radicalité au profit d’une communication progressiste. Par ailleurs, le rapport de force économique entre auteurs, artistes ou militants d’un côté et une milliardaire de l’autre n’est à l’évidence pas des plus équilibrés. « Si vous n’êtes pas dans une précarité aiguë, vous pouvez toujours refuser » déclarait l’autrice Nathalie Quintane. On pourrait prendre l’argument au mot et évaluer ainsi la situation singulière de chaque intervenant de Luma et leur capacité matérielle à se tenir à distance de la puissance de conviction économique de l’hôte ruisselante. Laissons volontiers de côté cette entreprise et surtout n’endossons pas le costume de procureur de la vertu. Chacun habite les contradictions. Notre affaire n’est pas morale, que ce soit clair, elle est stratégique.

Regardons donc de ce côté-là. L’argument parfois avancé par certains intervenants pour justifier leur participation est souvent celui de la nécessaire diffusion des idées, indépendamment du lieu d’énonciation. En somme, « il faut être partout où l’on peut et s’adresser à tous les publics sans exclusive ».

Depuis notre position dans le paysage militant et culturel, nous voulons dire à nos alliés pourquoi nous ne partageons pas cette position intellectuelle et avec quelle violence nous la recevons, ici à Arles.

C’est que le spectacle de l’alliance symbolique de la pensée critique avec une représentante aussi outrancière du capitalisme est délétère à bien des égards.

D’abord, il désamorce la puissance politique des propos subversifs et par la même occasion rend largement inoffensifs les concepts déployés pour dénoncer tel ordre de domination.

Ensuite, le capitalisme a une telle capacité de phagocytose qu’il réussit désormais à récupérer les luttes pour l’égalité, les luttes contre les différentes formes de domination en les moulant dans la grammaire du libéralisme. Ainsi l’on voit se développer une nouvelle morale de l’émancipation individuelle, dernier stade du progressisme libéral où chacun lutte pour sa déconstruction, avec le soutien sincère du capitalisme éveillé et déconstruit.

Enfin, pire encore, cette collaboration de la pensée critique avec le capitalisme philanthropique donne à voir une connivence de valeurs, sinon un monde en commun. Il nous semble au contraire que l’époque commande de ne pas commencer par copiner avec les puissants si on cherche à les déchoir de leur pouvoir. On ne viendra pas pleurer sur le « rejet des élites » quelles qu’elles soient par les classes populaires et l’avènement du fascisme.

Par ailleurs, si nous ne sommes pas le public de la mission civilisatrice d’une milliardaire en manque d’extension, nous sommes nombreux à travailler activement depuis des années à Arles à faire vivre des lieux collectifs, des festivals grand public et une coopération en acte des associations amies. L’exigence programmatique qui accompagne nos désirs de partage est à mille lieux de l’arnaque intellectuelle et politique qui opère sous nos yeux chaque année davantage, à grand renfort d’affichage publicitaire, depuis les abribus de la ville jusqu’à Libé, évidemment. Les cultures populaires et les luttes pour l’égalité ont mieux à faire que servir la quête d’authenticité et de radicalité chic d’institutions capitalistes philanthropiques. Nos portes sont ouvertes et les invitations répétées pour construire des armes politiques puissantes et lier des amitiés militantes fécondes.

Puissent ces mots interpeller nos alliés d’aujourd’hui et de demain sur l’impuissance politique que façonne méthodiquement le capitalisme philanthropique à Arles. Puissent-ils inviter à déserter les Hoffmann et leur monde partout où ils se répandent. Puissent-ils ainsi servir à regarder en face l’éléphant luma dans la pièce arlésienne et œuvrer aux basculements à venir pour s’en débarrasser.

PS : A peine terminée l’écriture de ce texte et en quête d’une illustration pouvant l’accompagner, voilà que c’est la fondation Luma elle-même qui l’offre sur un plateau. Nous ne pouvions rêver mieux. C’est un mail d’invitation pour la cinquième des Luma Days envoyé aux 25 heureux élus de la Hoffmannie arlésienne.

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