Bientôt l’heure de la reprise

Chaque semaine de cet été 2021, depuis Arles, nous partageons un texte issu du recueil MANGER LUMA, publié le jour de l'inauguration de la tour Luma, fondation d'art contemporain créée par Maja Hoffmann, héritière des laboratoires Hoffmann-La Roche. Nous rendons ainsi visible la violence du processus de colonisation culturelle et économique d’un territoire par une milliardaire.

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Enfin.


Enfin la grande tour qui trône sur Arles depuis de trop longues années va baisser pont-levis. Le 26 juin, Dieu soit loué, l’assaut en sera donné.


Des années que l’on attend ça.


Des années que l’on s’interroge dans la rue, dans l’arène, au comptoir, autour d’un café ou d’un ballon de rosé, les yeux pétillants de curiosité, sur ce qu’on va bien pouvoir y trouver. Des lustres qu’on imagine tous les trésors dont on va pouvoir s’emparer : les créations artistiques les plus folles, les intelligences les plus débridées, les fortunes les plus éclairées, réunies à nos pieds pour solutionner les plus grands problèmes de l’humanité. Finies les courtes vues désastreuses d’autocrates à la Trump, finies ces grandes industries bénéficiant légalement de nos douleurs les plus sourdes, finie la misère dans le monde ! Derrière les mille et un reflets de cette tour de lumière, derrière ces miroirs dans lesquels chaque vrai Arlésien, chaque vraie Arlésienne, a entrevu son brillant avenir : ici une victoire électorale en dépit d’une condamnation, là des milliers d’euros en récompense d’un fier couronnement ; se tient, caché, le plus grand des espoirs, le plus fabuleux des pouvoirs : la Création, le pouvoir de faire tout et n’importe quoi avec presque rien – de vieux ateliers SNCF, une ville financièrement exsangue, de traditionnelles fêtes de dévotion dédiées à la photaurine. Qui mieux que les Artistes, animés de leur génie, de leurs intuitions et de leurs magnifiques lubies, pourraient être à même de refaire le monde aux couleurs de nos envies, d’en faire pour tous et pour chacun un lieu habitable, démocratique et convivial ? C’est à eux désormais, à ces élus d’une autre trempe, qu’il faut confier la grande, la vraie, la seule politique, celle qui ne se résume pas aux vues mesquines d’une place toute chaude, celle qui ne se livre pas à la quête infinie des honneurs. Surpassant de peu la plus haute église de la ville, la tour Luma sera plus qu’à la hauteur de ce nouveau magistère sublime exercé sur tant de peuples : « Tout le pouvoir aux esthètes », aurait certainement crié Lénine, adoratif, en revenant des moulins de Fontvieille sur le dos de son âne.


Il était temps. Il était temps qu’un si bel endroit, le campus des civilisations à venir, ouvre ses bras et balaye toutes les sauvageries qui menacent la région – chômage, séparatisme, racisme, népotisme, moustiques, etc. Cela faisait tant d’années que l’on rêvait devoir à l’oeuvre tous les bouleversements que ce complexe artistique de 525 000 m2 – seulement dix fois la superficie du chalet suisse des Hoffmann ! – allait apporter à la ville. Imaginez, avec un projet si ambitieux, si visionnaire, les milliers d’emplois qui vont bientôt être créés, les hautes dignités que l’on va redonner aux habitants. Pensez à toutes ces grandes dames de ménage, ces veilleurs de nuit étoilés, ces guichetiers de paradis ; pensez à tous ces laveurs de vitres voltigeurs, à ces techniciens de l’extrême, à toutes ces étudiantes harcelées de missions. Pensez aux honneurs que tous ces corps de métier rendront à leurs hôtes quand, une fois leur noble tâche accomplie, un soir ou un midi, réunis autour des tables du resto panoramique, ils viendront se régaler du paysage fabuleux d’une Camargue en train de s’enfoncer sous les eaux. N’y voit-on pas l’image d’une République enfin restaurée, apaisée, communiante ?


Est-il vraiment besoin de se demander, comme le font certains grincheux, si une aussi grande institution culturelle n’a pas déjà devancé et de loin – en termes de ressources, d’ingéniosité et d’ouverture sociale – les missions dévolues d’ordinaire aux pouvoirs publics ? Ces derniers, ayant fait une croix définitive sur un service public culturel de qualité – en déprofessionnalisant les effectifs de la médiathèque, en laissant le bâti des musées se dégrader, en brisant la merveilleuse action éducative menée par le théâtre depuis des années –, n’ont-ils pas eu raison de penser que les mêmes actions, mais cette fois menées par des fondations d’entreprise, seraient moins coûteuses, plus efficaces, plus populaires ? On peut déjà rêver sans crainte de tous les moyens qui seront donnés aux écoles pour former les enfants des quartiers voisins. Qu’importe qu'un de ces quartiers, Griffeuille, n’ait plus cette bibliothèque annexe où l’on venait faire des lectures si le quartier a pour lui toute la solidarité de la fondation Luma. Car on sait déjà comment : à coups d’artistes renommés venant dans les classes pour parler de leur métier, à coups de visites gratuites et régulières d’expositions, à force d’heures de jeu et d’apprentissage menées au sein d’ateliers richement dotés : comment tous ces enfants vont pouvoir accéder à des qualifications majeures, embrasser des métiers d’avenir, conforter une filière locale au sein d’industries culturelles déjà implantées. Enfin ne plus être obligé de quitter la ville qu’on aime pour s’inventer un futur. Enfin rappeler à ceux qui rêvent de grandes fabriques à clous ou de machines à sous pour les générations qui viennent – rien n’est trop beau pour nos enfants d’immigrés, d’ouvriers ou de cité – que la culture est une industrie véritable et une des plus florissantes. Sauront-ils, ceux qui ne comprennent rien à l’économie de la culture – ou qui se contentent de la mise en place d’un pass pour les plus jeunes : consommez, mais de grâce, ne produisez pas ! – sauront-ils voir, tous ces railleurs, le cercle vertueux et mystérieux qui se dessine déjà, dans une ville si pauvre, entre l’industrie pharmaceutique, le marché de l’art, la fondation comme moyen renouvelé d’accroître les fortunes et l’industrie de la culture ? Auront-ils même le temps d’y réfléchir quand ils  verront tant de richesses abonder dans leurs mains et se mettre illico au service des projets les plus sagement utiles pour tout un chacun, quand ils verront cette ville grandir, non pas seulement par son architecture, mais par le niveau de santé, d’éducation, de mobilité, de convivialité, de sa population ? Ils comprendront alors pourquoi tant de richesses auront été concentrées ici, à Arles, et comment elles serviront aux habitants et à celles et ceux, de toutes les régions et de tous les pays, qui leur rendront visite.


Alors, citoyens de la planète, venez à nous, rassemblez-vous, venez montrer au monde entier que ses trésors sont bel et bien aussi à vous.

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